Plus profond ! (2020)

À Moscou, les méthodes tyranniques du metteur en scène Roman Petrovitch déplaisent au directeur de son théâtre, qui décide de le renvoyer. Au chômage, sans le sou et plongé dans une dépression chronique, le jeune homme accepte de remplacer un ami sur un tournage … de film pornographique. Contre toute attente, le succès est incroyable et tout le monde s’arrache les services du nouveau spécialiste de « la profondeur ».

La « méthode » Stanislavski appliquée à la pornographie ! L’idée est osée, suffisamment amusante pour susciter l’intérêt du spectateur, peut-être un peu frileux (on le comprend) devant l’affiche anglo-saxonne de DEEPER, francisé en PLUS PROFOND ! (Глубже!) pour les besoins de sa mince exploitation sur notre territoire. Présent au 7ème Festival du film russe de Paris (2021), le réalisateur Mikhaïl Segal s’est employé à présenter son film comme une satire divisée en deux parties, énième version d’un scénario à l’origine beaucoup plus féroce, notamment sur le pouvoir politique. On imagine l’exaspération du cinéaste privé de son fiel bouffon, contraint de mettre au rancard ses rêves de réaliser une comédie plus ambitieuse, moins hétéroclite, pour de tristes raisons de budget ou de quasi-censure.

La première partie est pourtant savoureuse. Passé le générique inspiré par l’esthétique d’un célèbre tube pour adultes, le spectateur fait la connaissance d’un jeune metteur en scène déjà sur le déclin (Alexandre Pal), tyrannique avec ses acteurs, un rien autiste avec son frêle physique d’intellectuel torturé et ses obsessions, vivant seul dans un petit appartement aux murs recouverts de portraits de Tchekov. Las, le tout-Moscou n’en a plus que pour son rival, un jeune prodige qui renouvèle toutes les pièces du répertoire à coup de mises en scène modernes et de décors épurés. La presse se gargarise devant ce génie visionnaire – on se croirait à Saint-Germain-des-Prés ou à l’Odéon. Acculé à la fatalité, puis à l’indigence, Roman Petrovitch accepte finalement de diriger un film pornographique.

Une séquence très réussie le met aux prises avec un couple « d’acteurs » habitués à s’exhiber devant la caméra, sans autre directive que de favoriser l’orgasme du futur spectateur. Roman Petrovitch entend, d’abord, les faire travailler le scénario (un plombier vient dépanner une jolie demoiselle à moitié nue) et les dialogues (quatre lignes de texte) dans une irrésistible application minutieuse du système Stanislavski. Les deux acteurs n’en reviennent pas ; ils se métamorphosent. Pourquoi le plombier frappe-t-il à la porte ? Quel sens donner à la fuite d’eau ? Quel est le passé de la demoiselle en détresse ? Quelques jours après le montage du film, le producteur (un mafieux, forcément), ému aux larmes, commande de nouveaux films, avec un supplément de budget. Roman Petrovitch dirige alors ses deux talents dans l’espace, en uniformes de policiers ou à l’époque des tsars, avec un souci constant : travailler la profondeur de leurs sentiments, les faire trouver le vrai, le juste au fond d’eux.

Devenu un phénomène en Russie, puis dans le monde entier, avec son cinéma porno « profond », Roman Petrovitch est approché par les médias et les hommes politiques. Hélas, cette deuxième partie du film, moins burlesque, est aussi la moins convaincante. L’ironie qui s’en dégage ressemble davantage à un pastiche raté qu’à une véritable satire de la société russe, dans laquelle la pornographie serait au cœur de la communication présidentielle. Toutes les idées sont bonnes, pourtant : la récupération du jeune talent pour briefer un présentateur télé en mal de crédibilité, le retournement soudain de la presse, le succès grisant, l’interruption du président désireux de s’appuyer sur une star des médias et des réseaux sociaux, la pornographie appliquée à toutes les strates de la société comme modèle de profondeur et de vérité, etc.

Le rythme s’effrite, le message se trouble. Les vingt dernières minutes du film tournent au grand guignol, avec le retour en grâce de Roman Petrovitch, une interminable séquence où il déshabille ses acteurs et le ralenti final sur la scène du théâtre pour embrasser son actrice. Comme si le personnage n’était, tout à coup, plus assumé, le metteur en scène se montre prétentieux et imbécile, pris au piège de son propre jeu. Les deux acteurs porno déboulent brutalement et déclament une tirade amoureuse, avec passion (et profondeur, bien sûr), emportant l’adhésion d’un public facile à retourner et l’ovation du président. La satire fait pschitt, le générique défile avec une douce aigreur, un mauvais goût de déjà-vu. On imagine que le scénario originel était bien différent.

Lors de la cérémonie des Nika 2021, PLUS PROFOND ! s’est emparé de deux récompenses importantes : la statuette de Meilleur acteur pour Alexandre Pal et, beaucoup plus généreux, le prix du Meilleur scénario pour Mikhaïl Segal. Il nous faut ajouter ici un véritable coup de chapeau pour les deux seconds rôles du film, le couple d’acteurs porno composé de Lioubov Aksyonova et Oleg Gaas, formidablement drôles et émouvants du début à la fin. Le film vaut surtout pour eux.

À ma connaissance, le film n’existe pas encore en DVD ni en VOD, en France.

Chers camarades ! (2020)

En juin 1962, à Novotcherkassk, dans le Caucase, la grève de milliers de travailleurs de l’usine ferroviaire déclenche une réaction brutale des autorités, qui décident de faire tirer sur la foule. Au milieu de l’émeute et des morts, une femme cherche sa fille disparue. Progressivement, elle remet en question sa foi inébranlable dans le Parti et ses convictions profondes.

Le film s’ouvre par une pénurie alimentaire, celle qui toucha durement de nombreuses régions de l’Union Soviétique au début des années 1960. Face aux difficultés agricoles et au semi-échec de sa campagne des terres vierges, Khrouchtchev se résolut à importer des céréales depuis l’étranger, augmenter le prix des denrées et distribuer des cartes de rationnement, non sans présenter la situation comme l’émanation du désir populaire pour affronter la crise. Quelques voix contestataires s’élevèrent dans les grandes villes, sans suite.

À Novotcherkassk, la situation dégénéra très rapidement dans l’usine ferroviaire, située en banlieue de la ville. Les ouvriers, exténués par un travail difficile et des conditions de logement déplorables, débutèrent une grève de plus en plus suivie. Prenant la situation très au sérieux, les autorités envoyèrent sur place deux membres du Conseil des ministres, Frol Kozlov et Anastase Mikoïan, des responsables du KGB et des généraux. Après une journée d’émeutes et l’occupation du comité municipal du Parti, Khrouchtchev confirma l’ordre de régler la « révolte antisoviétique » par la force. L’armée tira sur les manifestants en plusieurs endroits de la ville, faisant 26 morts et plus de 80 blessés. Un procès condamna également sept personnes à la peine capitale et une centaine d’autres furent emprisonnées.

Le lendemain de la fusillade, les autorités tentèrent de reprendre la main sur de nouvelles manifestations avec l’aide d’ouvriers fidèles et de militants dévoués. Kozlov justifia le massacre par la nécessité de punir les leaders de la révolte mais promit quelques améliorations rapides quant à la pénurie alimentaire. Un couvre-feu fut instauré dans toute la ville, désormais surveillée par l’armée, des policiers et des représentants du KGB, jusqu’au retour au calme. L’affaire fut classée « secret d’État » et des victimes furent inhumées secrètement dans des cimetières voisins. Ce n’est qu’en 1992 que le « massacre de Novotcherkassk » fut déclassifié et rendu public. Tous les condamnés à mort furent réhabilités.

En visioconférence depuis Moscou lors du Festival du film russe de Paris 2021, Andreï Kontchalovski s’est amusé à ne jamais réellement présenter son film au public français venu en nombre, arguant qu’il existe deux choses à ne jamais faire : parler d’un film avant de l’avoir vu ; et pire : en parler après ! Si d’aventure, je venais à le rencontrer, je devrais bien me garder de mentionner la simple existence de ce blog. Mais derrière la malice d’un auteur octogénaire toujours prolixe quand il s’agit de parler de son art, il reste tout de même une affirmation comme préambule : l’histoire racontée ne doit pas être le centre du film, mais un décor propice à la poursuite d’une exploration du langage cinématographique et de son esthétique. En somme, pour ceux qui veulent bien le croire, Kontchalovski s’inscrit dans une (saine) lignée nabokovienne, où la forme doit l’emporter sur le fond.

D’emblée, le cinéaste impose ses codes : une image en 4/3 (comme dans MICHEL-ANGE, son film précédent) et un très beau noir et blanc, hommage toujours recommencé à ses maîtres du néoréalisme italien et de la Nouvelle vague française. La caméra s’installe dans un coin de la pièce, témoin silencieuse de la vie qui s’anime dans une petite chambre où s’éveillent un homme respectable et sa maîtresse. Il est singulier de constater avec quelle virtuosité le cinéaste parvient à mettre en mouvement une foule de détails sans jamais bouger son appareil. La vie d’un appartement soviétique des années 1960 renaît à la façon d’un documentaire : pièces étroites, vie en communauté dans l’immeuble, promiscuité, entrelacement des générations, privilèges des uns et patience dévouée des autres. Kontchalovski filme sans emphase ni émotions, méthodiquement, inspiré par Bresson, Rossellini et d’autres.

Le première moitié du film s’étire ainsi, dans l’accumulation chronologique des événements : la grève, l’arrivée des autorités (magnifique séquence de face-à-face entre les membres du Conseil des ministres et les autres, avec un travail particulier sur la lumière, les contrastes et les cadres) puis la répression. Chacun semble tenir son rôle : les ouvriers, dont beaucoup sont des repris de justice, manifestent leur mécontentement et les officiels sont insensibles à leur désarroi justifié. Au cœur de cette histoire, une femme idéaliste, Liouda (incarnée par Ioulia Vyssotskaïa, l’épouse du réalisateur), patriote acharnée, nostalgique des illusions de l’époque stalinienne et membre du comité municipal du Parti. Sa voix s’élève pour faire exécuter les meneurs et briser la grève, sans ménagement. Pourtant, lorsque sa fille disparaît dans la cohue des émeutiers, ses certitudes vacillent.

Liouda est le vernis craquelant d’un tableau dont les couleurs ternissent avec le temps qui s’épuise. Communiste forcenée, presque romantique, elle se métamorphose doucement en mère inquiète et fragile. Jouant avec les genres cinématographiques, Kontchalovski en fait un pendant soviétique du personnage d’Ingrid Bergman dans EUROPE 51 (Rossellini, 1952), ou comment une grande bourgeoise découvre la réalité du monde qui l’entoure et devient une sainte. Dans une scène magnifique (qui suscitera nécessairement le débat), le cinéaste place son héroïne désarçonnée, enfermée dans des toilettes, tombant en prière pour la survie de sa fille – elle qui méprisait son père quelques heures plus tôt pour sa piété d’Ancien régime. Cette transverbération, étonnante, semble opportuniste et désespérée, mais constitue le socle naissant de ses inquiétudes, de ses doutes.

Plus loin, la caméra du cinéaste se pare des atours du film noir américain. De remarquables séquences montrent cette mère fouiller un cimetière pour retrouver le corps de sa fille. Sur le chemin, elle s’époumone à entonner les paroles d’une vieille chanson patriotique à la gloire des enfants de l’Union Soviétique, non sans s’écrouler en larmes et questionner un agent du KGB, plutôt bienveillant : « Pourquoi a-t-on fait ça ? Comment a-t-on pu faire ça ? » Le spectateur s’attend alors à une issue dramatique qui n’arrive pas. Les dernières minutes offrent le spectacle stylisé d’un film aux accents de réalisme socialiste, comme si le réalisateur voulait s’amuser à parodier (gentiment) le cinéma national des années 1960, celui-là même qui cachait aux spectateurs des tragédies comme le massacre de Novotcherkassk. Les ultimes mots de Liouda, le regard porté vers l’horizon, peuvent prêter à diverses interprétations. Le spectateur est laissé sur le fil, sans véritable direction à suivre ; on repense aux ambiguïtés du PREMIER MAÎTRE (1965).

« Il était important pour moi de montrer l’état d’esprit d’un citoyen ordinaire, qui a traversé une guerre et qui doit affronter un décalage entre son idéal et la réalité. Pour moi, ces gens sont gentils, je les comprends … » (Andreï Kontchalovski, 2020)

Même si le cinéaste se défend de privilégier le fond à la forme, CHERS CAMARADES ! (Дорогие товарищи!) reste un film très personnel. Le film s’ouvre sur l’hymne national de l’Union Soviétique et se termine par l’interprétation dramatique d’une chanson du film LE PRINTEMPS (Alexandrov, 1947), deux titres dont les paroles ont été écrites par son père, le poète Sergueï Mikhalkov. Cette ombre permet peut-être d’expliquer la naïveté de certains personnages (certains diront du réalisateur lui-même !), rêveurs fanatisés ou pragmatiques cherchant à construire le véritable socialisme. La fin du film peut ainsi trouver une nouvelle lecture, plus bienveillante à l’égard du personnage principal, privilégiée soudainement confrontée à la vérité nue. En somme, Kontchalovski poursuit son travail d’introspection.

À sa sortie en Russie, le film a été accusé d’antisoviétisme primaire – amusant point de vue lorsque l’on écoute les réactions françaises, plus mitigées quant à une vision candide de l’Histoire. Dans sa logique de toujours filmer le monde comme une tragédie grecque, Andreï Kontchalovski tente constamment de semer la confusion des émotions, sans manichéisme (au moins pour les personnages principaux). Le film est, avant tout, un portrait de femme confrontée à ses contradictions, dans un monde contradictoire. Le contexte politique de l’Union soviétique importe moins que le cadre familial et social qui l’oblige à penser et agir d’une certaine façon ; ce qui n’empêche pas le réalisateur de filmer des moments très forts : les jets d’eau qui nettoient le sang sur la place, les ouvriers qui refont le sol quand le sang a séché, les cadavres entassés à la morgue, le bal qui doit tout faire oublier, etc.

Tel un peintre, le cinéaste figure des impressions mouvantes, que l’on ne saisira jamais tout à fait. Dans les flous volontaires de son travail se trouvent toutes les failles et ambiguïtés de l’âme humaine, et plus particulièrement celles de l’homo sovieticus, ici montré avec un regard plus tendre que celui de l’inquisiteur anachronique.

CHERS CAMARADES ! a obtenu le Prix spécial du jury à la Mostra de Venise en 2020, ainsi que plusieurs prix d’importance en Russie – dont le Nika du meilleur réalisateur pour Andreï Kontchalovski et le Nika de la meilleure actrice pour Ioulia Vyssotskaïa. Le film a été présenté en France à deux reprises : lors de la rétrospective consacrée au cinéaste par la Cinémathèque puis lors du Festival du film russe en juin 2021, avec une introduction malicieuse de son auteur, en visioconférence depuis Moscou.

Il sortira dans les salles françaises le 1er septembre 2021.

Hansel et Gretel, agents secrets (2021)

Surprenante nouvelle adaptation du conte des frères Grimm, HANSEL ET GRETEL, AGENTS SECRETS (Secret Magic Control Agency / Ганзель, Гретель и Агентство Магии) est une création des studios d’animation russe Wizart, mais a été réalisée en anglais, co-produite par une société américaine et diffusée sur Netflix. Une macédoine de gènes qui vaut le coup d’œil, ne serait-ce que pour ses nombreuses références.

Loin de reprendre l’intrigue originelle du conte allemand, cette version 2021 dynamite nos souvenirs d’enfance : Hansel est désormais un magicien roublard qui gagne un peu d’argent en vendant des amulettes magiques à quelques spectateurs crédules, et Gretel est devenue agent secret dans la prestigieuse organisation qui contrôle la magie dans le Royaume. Lorsque le Roi est mystérieusement enlevé à la suite d’un repas, c’est naturellement à ce binôme que l’on pense pour le retrouver avant la grande fête annuelle où le monarque doit absolument paraître.

Bardés de gadgets technologiques façon James Bond, les deux aventuriers vont devoir affronter de nombreuses péripéties au cours desquelles ils seront aux prises avec une Baba Yaga anthropophage, une sorcière qui règne sur un lac enchanté, une boule de pâte géante, des militaires en pain d’épice, des cupcakes fantasques et une redoutable cuisinière aux pouvoirs envoûtants. Classiquement, ils y (re)découvriront le sens de la famille et la fraternité qui les unit.

Le projet est né en 2018 après l’important succès des studios Wizart Animation pour leurs nouvelles adaptations du conte de La Reine des neiges (quatre films entre 2012 et 2019 ; un cinquième épisode devrait sortir en 2021). Avec plus de 60.000 dessins à synchroniser avec des voix et des thèmes musicaux originaux, sous la supervision de 15 départements, le film est un projet d’ampleur, mené par le réalisateur Alexeï Tsitsiline.

La grande force du film a été de dépoussiérer un conte du XIXe siècle et de l’adapter aux références culturelles des spectateurs du XXIe siècle, gorgés de Disney, Pixar et des univers esthétisés de réalisateurs comme Tim Burton. Ainsi retrouve-t-on, tout au long du film, des clins d’œil plus ou moins appuyés à ces univers communs : les cailloux du petit poucet deviennent des diodes lumineuses capables d’éclairer un chemin ; la base secrète de l’agence de la magie est accessible depuis une boutique anodine, comme chez KINGSMAN (Vaughn, 2015) ; la fabrique de la cuisinière maléfique, aidée de petites créatures farceuses, ressemble à l’usine colorée de CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE (Burton, 2005). Au cœur de l’agence secrète, une chambre forte renferme aussi des objets enchanteurs : la lampe magique d’Aladin, les bottes de sept lieues et même … la boîte de Pandore !

Le spectateur malicieux prendra un plaisir non dissimulé à enquêter, comme Hansel et Gretel, sur toutes les petites références cachées dans les recoins de l’écran. Il trouvera même quelques splendeurs architecturales, telle cette maison de Baba Yaga à l’ossature barcelonaise, inspirée de l’œuvre de Gaudí.

Difficile pour moi de dire (ou de voir) dans quelle mesure le film renouvèle, ou non, l’art très complexe de l’animation. Si le scénario semble assez balisé, sans grosses surprises sur le déroulement et le dénouement de l’intrigue, il est aussi très agréable à visionner, grâce à ses décors luxuriants et ses gentils personnages, très expressifs. Essentiellement destiné aux plus jeunes, j’imagine qu’il remplira très bien son rôle d’excellent divertissement familial.

HANSEL ET GRETEL, AGENTS SECRETS est disponible en streaming sur la plateforme Netflix, dans sa version originale sous-titrée et dans une très bonne version française (avec les voix habituelles des films d’animation francophones). Il est bien regrettable de pas trouver la version russe !

Cosmoball (2020)

Projet de longue haleine au budget colossal, COSMOBALL (Вратарь Галактики) est le premier blockbuster russe sorti dans les salles après le confinement d’avril 2020. Destiné au plus jeune public, il surfe sans originalité sur les recettes du succès, entre mièvreries, bons sentiments, action analeptique et prouesses visuelles. Contre toute attente, le résultat évite le naufrage annoncé ; mieux, il surprend par la maîtrise de ses effets visuels.

Un prérequis est tout de même indispensable pour envisager de prendre un peu de plaisir devant cette débauche d’effets spéciaux : accepter de ne rien comprendre à l’histoire. Comme dans beaucoup de films du genre, une courte introduction pose le cadre de l’intrigue à venir. Une voix-off nous raconte, à toute vitesse, que nous sommes en 2071, dans une galaxie ravagée par les guerres, où la Lune a explosé en plusieurs morceaux et les pôles terrestres se sont inversés. Dès lors, New York est un glacier, les pyramides d’Égypte sont recouvertes par les eaux et Moscou ressemble à une jungle tropicale, sans électricité. Une sorte de scientifique extraterrestre monstrueux est emprisonné dans les profondeurs de la Terre et tous les habitants de l’univers regardent, chaque jour, les matchs du cosmoball, mélange électrique de rugby et de quidditch, auquel ne peuvent participer que des êtres dotés de pouvoir surnaturels.

Par chance pour les amoureux de cinéma russe, le stade où se déroulent les matchs de cosmoball est à Moscou. Hélas pour les esprits un peu cartésiens, le stade à la forme d’un pissenlit géant qui flotte au-dessus de la ville – très beau, du reste !

Au milieu de cette atmosphère déjà bien chargée, un jeune homme erre dans les rues de Moscou, entre les lianes, les lézards et les rivières sauvages. Anton (Evgueni Romantsov) semble être un garçon normal mais ce n’est qu’une apparence : il ne sait pas encore qu’il est capable de se téléporter, la condition idéale pour jouer au cosmoball et, ainsi, sauver l’univers des terrifiants desseins extraterrestres.

Quand on sait que le film est recommandé aux enfants de 6 ans et plus, on peut imaginer que les scénaristes (Andreï Roubanov et Djanik Faiziev) surestiment peut-être les capacités intellectuelles des gentils occupants des écoles primaires !

D’ordinaire, une telle présentation suffit à classer le film dans ma catégorie Nanars du cinéma russe. Et pourtant … un petit quelque chose me pousse à épargner cette superproduction, à lui trouver de nombreuses qualités. Est-ce le climat morose de nos derniers mois ? Les vivifiantes couleurs du film ? Les sympathiques acteurs ? L’occasion, relativement rare, d’admirer Moscou noyée sous les frondaisons d’une jungle tropicale ?

Envisagé dès 2014 comme une « réponse russe » aux adaptations hollywoodiennes des héros Marvel, le projet de reconstituer un monde futuriste, peuplé de héros aux pouvoirs de téléportation, a été porté pendant plus de cinq années par le producteur Sergueï Selianov et le réalisateur Djanik Faiziev. Le tournage s’est déroulé essentiellement dans les studios de Mosfilm, dans lesquels plusieurs décors extérieurs ont été reconstitués, notamment l’impressionnante artère moscovite où déambulent des centaines de figurants. Le studio Main Road Post (déjà responsable des effets spéciaux d’ATTRACTION ou du DUELLISTE) s’est ensuite occupé des trucages numériques, offrant un résultat visuellement splendide, qui constitue le gros point fort du film.

Bien sûr, le scénario manque, comme souvent, de profondeur. Manichéen et simpliste à l’extrême, très convenu dans le dénouement de ses intrigues, il noie aussi le spectateur sous un déluge de détails difficiles à assimiler, qui ne semblent rien apporter, sinon de fausses pistes sans saveur. À la sortie du film en Russie, ce chaos scénaristique fut la principale critique des journalistes. Comment prétendre montrer ce film à des enfants qui ne saisiront pas un dixième des enchevêtrements de l’histoire ?

À l’image de CAPTIVITY, LE PRISONNIER DE MARS (2018), récemment chroniqué sur ce blog, COSMOBALL semble avoir été touché par une malédiction concourant à son échec public et critique. Initialement prévue pour 2019, la sortie du film a été repoussée en raison d’importants problèmes techniques, puis s’est trouvée ajournée une seconde fois à cause du confinement de 2020. Finalement annoncé en 3D pour août 2020, le film a bénéficié d’une promotion importante mais la campagne de publicité a été largement entachée par une affaire tragique liée à l’un des acteurs, Mikhaïl Efremov, condamné pour conduite en état d’ivresse ayant entraîné un grave accident de la circulation et la mort d’un automobiliste. Plusieurs journalistes reprochèrent à la production du film d’avoir laissé les scènes où apparaît Efremov, dans le rôle comique d’un … policier alcoolique et gaffeur.

En définitive, c’est peut-être ce côté malade et bancal qui me séduit dans le film. On passera sur une histoire sans intérêt pour ne garder que les incroyables images, magnifiées par le Blu-ray. Les créatures associées aux joueurs sont très sympathiques. Les acteurs s’en donnent à cœur joie : Evgueni Mironov incarne un créateur fou, sorte de démiurge mythique aux cheveux blancs ; Victoria Agalakova est une joueuse de cosmoball pleine de charme et de malice ; Efremov est quand même amusant dans son rôle (malheureusement trop proche de la réalité) et on appréciera le clin d’œil de Svetlana Ivanova en spectatrice extraterrestre.

COSMOBALL est édité en DVD et Blu-ray chez First International Production depuis janvier 2021 en version originale sous-titrée et en version française. Pour les amateurs d’effets spéciaux, on y retrouve également un making-of du film.

AK-47 : Kalachnikov (2020)

Après les traditionnels films de guerre aux lourds accents patriotiques, après les récits héroïques des grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale, après les films à la gloire du char d’assaut T-34, voici le panégyrique de la kalachnikov. Vivement le biopic sur les dessinateurs des montres Vostok ou les premiers conducteurs des Katioucha !

Réalisé à l’occasion du centenaire de la naissance de Mikhaïl Kalachnikov (1919-2013), le concepteur du plus célèbre fusil d’assaut du XXe siècle, toujours utilisé partout dans le monde par les militaires, guérilleros et terroristes de tout poil, AK-47 KALACHNIKOV (Калашников) s’inscrit à la suite des nombreuses autres évocations lyriques des héros de l’Union Soviétique dans le cinéma russe, ces dernières années. Le principe de ces films semble immuable : un garçon du peuple, très ordinaire mais paré des meilleures intentions pour servir son pays, se retrouve tiraillé entre le cœur froid de la machine bureaucratique et quelques courageux esprits prêts à lui ouvrir les portes de la gloire universelle. La même trame peut servir tous les pans de la société : ainsi de Gagarine (conquête spatiale), Kharlamov (sport) ou Kalachnikov (armée), pour les plus récents exemples chroniqués sur ce blog.

La différence entre tous ces produits de consommation courante se fait donc sur les détails : la mise en scène, le travail sur la lumière, le jeu des acteurs, d’éventuelles audaces dans l’écriture et un sujet plus ou moins attirant – je dois confesser, dans le cas présent, un manque d’intérêt (et de culture) notoire pour les armes à feu ; je préfère le hockey !

Alors, que peut-on sauver du conformisme de cet énième hymne mièvre à la gloire du génie populaire de l’URSS ? Si la mise en scène ne fait montre d’aucune originalité dans le traitement des séquences (elles-mêmes bien prévisibles), il faut saluer le travail du chef opérateur Levan Kapanadze pour sa très belle photographie. Alliée à des décors de qualité et une reconstitution soignée, elle permet au film de ne jamais souffrir des aspects un peu toc du numérique mal utilisé.

Le reste semble bien trop englué dans les codes du genre. Adapté des mémoires de Kalachnikov, le récit n’évoque (presque) pas sa jeunesse tourmentée de fils de koulak, sa déportation en Sibérie et ses différentes évasions – ce qui aurait, pourtant, apporté un peu de piment aux séquences finales : ses décorations, son prix Staline et l’utilisation massive de son fusil par l’Armée rouge. Le jeune Youri Borissov a beau déclarer en interview avoir cherché à « complexifier son personnage », le résultat ne s’écarte pas du chemin tracé initialement par les producteurs (où est passé le talent de Sergueï Bodrov, scénariste et producteur du film ?) ; pire, le pauvre Kalachnikov ressemble volontiers à un benêt sans conviction ni bravoure, aussi mal à l’aise avec les femmes que face à ses « concurrents » dans les concours. Un visage lisse au service de la patrie, héros sans failles.

Le film a le bon goût de ne pas trop s’éterniser, ce qui rend son visionnage presque agréable, à défaut d’être enthousiasmant. Quelques acteurs secondaires participent de cet effort collectif pour rendre vivante cette fresque immobile, dont l’essentiel se passe entre le champ de tir et les ateliers : Alexeï Vertkov, l’homme qui murmurait à l’oreille des T-34 dans LE TIGRE BLANC (Chakhnazarov, 2012), incarne ici un officier du NKVD dans la seule scène de suspens du film ; Arthur Smolianinov est un ingénieur convaincant, tout comme le jeune Eldar Kalimouline en assistant de dernière minute. La jolie Olga Lerman, quant à elle, est moins bien servie avec un rôle de gentille épouse faussement caractérielle.

Les amateurs de fusils d’assaut peuvent découvrir ce film en VOD (version originale sous-titrée) sur différentes plateformes avant, peut-être, une sortie prochaine en DVD / Blu-ray. Il faut noter que la carrière du film n’a pas été trop malmenée par la crise sanitaire liée au Covid-19 : présenté en avant-première à Ijevsk (Oural), la ville industrielle où fut fabriqué le premier prototype de l’AK-47, le film apparaît dans le top 5 des productions favorites du public russe pour l’année 2020.