Le chasseur de baleine (2020)

Dans un petit village russe situé sur les rives de la mer de Béring, certains pêcheurs fantasment sur la vie qu’ils pourraient mener de l’autre côté du détroit, en Amérique, distante d’à peine quelques dizaines de kilomètres. Liochka, un jeune harponneur naïf, s’éprend d’une jolie blonde qui se dénude quotidiennement sur internet contre un peu d’argent. Convaincu qu’elle est amoureuse de lui, il décide de tenter la traversée interdite pour la rejoindre.

Tout le scénario de ce premier long métrage repose sur un malentendu assez difficile à croire dans nos contrées occidentales, noyées dans l’internet et ses désillusions depuis plusieurs décennies : ignorant le principe des sites pornographiques sur lesquels des camgirls se dénudent toute la journée pour un public de voyeurs, un jeune garçon tombe amoureux d’un mirage, par un subtil jeu de regards et de coïncidences. En France, cette histoire se réglerait sur le plateau de Julien Coubert et ne fournirait pas la trame d’un téléfilm pour le service public. Pour le jeune réalisateur Philippe Youriev, en repérage dans le Grand Nord russe, c’est surtout la solitude et l’isolement qui sont à l’origine de ce projet :

« Nous avons visité un petit village de pêcheurs dont toutes les femmes étaient récemment parties pour étudier à la ville. Le départ des filles fut une véritable tragédie pour la population locale. Isolés par l’infinie toundra, les jeunes hommes étaient complètement abandonnés. Le seul endroit où il pouvait voir des filles était un tchat avec des webcams érotiques. » (Philippe Youriev, 2020)

Cette séquence tragi-comique est l’une des premières du film : de rustres pêcheurs de Tchoukotka observent, sans ciller, le strip-tease d’une beauté juvénile sur un écran d’ordinateur. Amusés, peut-être un peu émoustillés, ils ne restent pas longtemps, préférant retourner au travail. Mais l’un d’entre eux, Liochka (interprété par le débutant Vladimir Onokhov), reste hypnotisé par le regard de la belle blonde, qui semble s’adresser à lui. Dès lors, il n’a de cesse de vouloir la retrouver après ses journées en mer. Il apprend quelques rudiments d’anglais à la bibliothèque municipale et croit toujours qu’elle lui répond lorsqu’il parle, seul, à son ordinateur. La candeur du pêcheur est touchante, même si elle semble un peu exagérée.

Tout aussi artificielle, l’accumulation des événements qui vont conduire Liochka à quitter son village pour tenter la traversée de la mer de Béring est l’un des points faibles du scénario. Lorsque la jolie blonde s’enferme dans un « salon privé » avec un autre internaute, le pêcheur ingénu rentre dans une colère noire et s’imagine qu’elle le trompe avec son meilleur ami. Une bagarre éclate, on pense à un accident mortel. La sympathique comédie vire au drame. Le réalisateur déploie alors tout son talent de mise en scène, laisse sa caméra et son acteur principal errer hors du cadre, mais la machine est grippée. On ne peut pas croire sérieusement que le jeune garçon soit aussi stupide.

Élève d’Alexeï Outchitel (qui est aussi coproducteur du film) au VGIK, Philippe Youriev assume l’ondulation déconcertante de son scénario, d’abord pensé comme un film social, très ancré dans la réalité, puis remodelé, en cours d’écriture, en conte de fées et parcours initiatique. Cette juxtaposition des genres alourdit un peu le récit, particulièrement dans la deuxième partie du film, au cours de laquelle Liochka s’embarque seul vers l’Alaska et rencontre d’improbables contrebandiers et un gentil garde-côte américain qui ne veut pas lui gâcher son rêve. À l’image de son héros, le spectateur ne sait plus très bien ce qu’il regarde, ni où il va.

Pourtant, ce premier film remarqué dans plusieurs festivals européens n’est pas sans qualités, qu’il est préférable de rechercher dans les zones d’ombres et les non-dits.

Perdu dans des paysages moroses, entre rêves et réalité, Liochka arpente des terres de désolation où gisent d’effrayantes dépouilles de baleines, l’animal sacré de ces villages qui vivent (et survivent) de sa pêche. En confrontant son héros à ces vénérables reliques, le réalisateur convoque des esprits ancestraux, l’âme païenne des villages de l’Extrême-Orient russe, qui n’existent plus dans un monde vampirisé par la modernité et les nouvelles technologies. Ces séquences de solitude sont une plongée introspective dans les tourments d’un jeune garçon errant entre deux rives : ses chimères américaines et amoureuses d’un côté, la nécessité de préserver les traditions de l’autre. Si ce schéma narratif est assez souvent montré au cinéma, les différentes métaphores filmées par Philippe Youriev marquent durablement l’esprit du spectateur, à l’image de ces squelettes de baleine qui laissent place à des bidons abandonnés : de la pêche millénaire aux friches industrielles de l’ancienne Union Soviétique.

Le grand-père de Liochka (Nikolaï Tatato) occupe une place particulière dans le film : personnage comique, il annonce chaque jour qu’il va mourir, qu’il faut l’emmener dans la toundra. Cet appel à l’aide en forme de running gag est aussi une volonté pour le vieil homme de transmettre une coutume importante de la Tchoukotka : la « mort volontaire » des anciens, que doivent accompagner les plus jeunes. Amusé par le regard malicieux du vieillard, le garçon aventurier sait aussi que son grand-père est une souche précieuse dans son univers en mutation, un repère rassurant, immuable, dans un environnement hostile et infinie. Comme dans tous les récits d’apprentissage, Liochka devra choisir sa voie : entre un horizon matérialiste incertain et une nature intangible, entre ses rêves amoureux et les traditions, entre la Russie et l’Amérique, etc.

Sur ce point de rupture constante, symbolisé par la mer, si calme en apparences, le réalisateur opère un véritable travail de mise en scène et s’amuse à perdre son spectateur grâce à ses changements de ton. Le film s’ouvre en plan séquence, dans les couloirs sombres d’une maison close virtuelle, à la traîne du joli fessier d’une camgirl – on croirait suivre Mickey Rourke dans THE WRESTLER (Aronofsky, 2008). Toute la première partie du film, la plus légère, est composée de plans aériens ou filmés au ralenti, en drone ou caméra à l’épaule, avec une musique synthwave lancinante, façon DRIVE (Winding Refn, 2011) : le rêve américain du jeune garçon est aussi celui du spectateur-voyeur. On pourrait croire que le réalisateur se laisse lui-même berner par les sirènes hollywoodiennes mais, petit à petit, sa caméra cesse de faire l’enfant, se redresse puis se rapproche des corps ; elle ne bouge plus, retrouvant un peu de sérieux dans ses déplacements. Elle symbolise la maturité de Liochka, l’adolescent en train d’opérer sa mue forcée vers l’âge adulte. Les passages sur la mer et l’île se rapprochent désormais de Pavel Lounguine, d’Andreï Zviaguintsev et LE RETOUR (2003), un cinéma plus onirique et contemplatif ; peut-être un peu plus Russe.

Pour son premier long métrage après une série de courts, Philippe Youriev a choisi de tourner avec des acteurs amateurs et les véritables habitants du village de Lorino. En filigrane, le film évoque les afflictions de cette petite localité, née de la fusion de plusieurs villages au tournant des années 1950, vidée de ses rites et de ses croyances au profit de l’idéologie socialiste, puis finalement abandonnée à son triste sort et à l’alcool après la chute de l’URSS. Perdus aux confins d’un pays-continent, les habitants ne connaissent plus rien de leur passé, des anciennes techniques de pêche à la baleine, des mythologies païennes des anciens. LE CHASSEUR DE BALEINE (Китобой) est aussi l’histoire d’un monde oublié, morne plaine où s’entremêlent les reflets ambrés du phare Amérique et la rouille de l’utopie défunte.

Le film a été doublement récompensé à la Mostra de Venise, en septembre 2020, et son réalisateur a obtenu plusieurs prix dans le monde : au Festival de Sotchi (meilleur réalisateur), aux Nika (révélation de l’année) ou à Valence. Coproduit par la Belgique, le film a été projeté au public français lors de la 7ème édition du Festival du film Russe de Paris.

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