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Une journée dans la vie trépidante de la célèbre médecin russe Elizaveta Glinka, dévouée au secours des plus démunis dans une Moscou sclérosée par les injustices sociales et la corruption de la police. Adapté de la véritable histoire de celle que tout le monde surnommait Dr. Liza, le film a connu un certain succès critique lors de sa sortie en salles.

Réalisé par Oxana Karas
Russie / Sortie : 22 octobre 2020 / env. 120 min
Avec Tchoulpan Khamatova, Andreï Bourkovski, Andrzej Chyra, Constantin Khabenski, Youlia Aoug, Elena Koreneva

Critique & analyse

Anesthésiste-réanimateur de formation, passée par les États-Unis puis l’Ukraine, Elizaveta Glinka est l’une des personnalités liées à l’humanitaire les plus célèbres de la Russie des années 2000 et 2010. Fondatrice de l’organisation Fair Haid (ou Fair Help), elle était surnommée la « Reine des sans-abris », en hommage à l’aide désintéressée qu’elle apportait quotidiennement aux nécessiteux de Moscou. De son vivant, plusieurs documentaires et reportages lui furent consacrés, lui conférant une notoriété considérable, jusqu’en Occident. Parfois associée à une icône sainte (ce qu’elle réfutait avec force), elle est décédé tragiquement le 25 décembre 2016 dans un accident d’avion au-dessus de la mer Noire, qui coûta également la vie à une soixantaine de membres des Chœurs de l’Armée rouge.

L’idée de Docteur Liza (Доктор Лиза) est née de la volonté du producteur Alexandre Bondarev, un ami du couple Glinka, de perpétuer le souvenir de la célèbre médecin, dont la mort affligea une partie de la population russe. Pensé à l’origine comme un film sombre, le scénario fut remanié plusieurs fois pour devenir plus « accessible à un large public », selon les mots de Gleb Glinka. Le choix d’engager Tchoulpan Khamatova fut aisé : outre la ressemblance physique avec Elizaveta, l’actrice est elle-même une figure engagée, fondatrice d’une association venant en aide aux enfants atteints de cancers (Подари жизнь), et fut de nombreuses fois en contact avec Liza.

Tchoulpan Khamatova trouve avec ce film l’un des meilleurs rôles de sa carrière ; l’un des plus marquants, en tous les cas. Passant par toutes les émotions, avec une justesse remarquable, toujours éloignée du pathos (malgré une mise en scène parfois balourde) ou de l’imitation gênante, l’actrice se transfigure devant la caméra.

Raconter la vie d’une héroïne sans tares apparentes est toujours un pari risqué au cinéma : nombre de cinéastes se sont fait prendre au piège de l’hagiographie conformiste, dénuée de toute ambiguïté ou d’esprit critique. Les biopics du genre sont légion, dans presque toutes les cinématographies contemporaines – en Russie, la vie et les exploits de Mikhaïl Kalachnikov, Youri Gagarine ou Valeri Kharlamov ont été représentés sur grand écran ces dernières années, au prisme d’un miroir déformant la réalité pour mieux sublimer la dimension patriotique de ces destins individuels, placés par on ne sait quel démiurge à l’avant-garde de la gloire collective (et universelle).

Oxana Karas nous épargne le biopic traditionnel en forme de livre d’heures et fait le choix de ne montrer qu’une seule journée dans l’existence inachevée d’Elizaveta Glinka. Si le procédé n’est pas original, il a au moins le mérite du syncrétisme. Vingt-quatre heures de la vie d’une femme exceptionelle permettent de survoler l’essentiel de son action au service des autres : d’une enfant malade dont il faut soulager l’insupportable douleur jusqu’aux éclopés parqués derrière la nauséabonde gare de Paveliets, en passant par une vie de famille difficile, les relations indispensables avec des autorités plus ou moins conciliantes, les rires et les pleurs des démunis dont il faut parfois soulager le cœur autant que le corps. Le détail a été poussé jusqu’à retrouver de véritables véhicules utilisés par la médecin et son entourage.

Docteur Liza est un mélange composite de faits réels et de personnages imaginaires, qui s’inspirent largement des écrits personnels laissés par Elizaveta Glinka, particulièrement son journal, et de documentaires réalisés de son vivant. La plupart des situations sont authentiques (notamment le personnage de sans-abri si bien incarné par Tatiana Dogileva, récompensée aux Nika par le prix de la meilleure actrice dans un second-rôle) et quelques figures ont été inventées pour créer un fil rouge à cette histoire où s’enchevêtrent plusieurs intrigues parallèles, à commencer par le policier chargé de briser la carrière de la médecin (Andreï Bourkovski). Si le mari d’Elizaveta Glinka a lu le scénario avant le tournage, il n’a jamais interféré dans la production du film, découvrant le film terminé avec émotion et fierté pour le travail de son épouse défunte. Il fait aussi une petite apparition dans le film, en clin d’œil.

On trouvera facilement nombre de défauts à ce film panégyrique : des situations très attendues, une mise en scène et une photographie plus proches du téléfilm que d’un grand film de cinéma, des personnages secondaires un peu caricaturaux et une intrigue policière convenue. Oxana Karas ne fait pas toujours dans la dentelle quand il s’agit d’auréoler son héroïne, mais les centaines de sources et témoignages dont nous disposons confirment ce tempérament vertueux, forgé par une abnégation de tous les instants, que le spectateur retrouve dans chaque séquence du film. « Tu es d’une probité révoltante ! » criait le Danton de Büchner à un Robespierre impassible devant les manœuvres dilatoires et autres arrangements avec la morale inhérents à la politique (1835).

Comment montrer la vie d’une sainte sans se charger du lourd fardeau que supporte la caméra émerveillée ? La réponse est moins facile à entendre que la question. Ce que l’on reproche à ce film – sa mièvrerie, son pathos, son manichéisme parfois – semble avoir été le véritable quotidien d’Elizaveta Glinka. Le film ressemble ainsi à un reportage sans contradictions.

Au-delà de l’histoire personnelle du Dr. Liza, le film permet de mettre un peu de lumière sur les franges oubliées de la Russie urbaine. Comme presque partout dans le monde, les services médicaux fonctionnent à deux vitesses : bienheureux les riches qui peuvent accéder à des soins de qualité, malheur à ceux qui souffrent du manque de moyens des services publics, gangrénés par la bureaucratie en quête de rentabilité et les petits hommes qui règnent sans partage, tels des rois de la brousse, sur les leviers de la politique locale. Constantin Khabenski incarne ici un médecin partagé entre sa vocation humaniste et la gestion financière de son service. « Si je suivais parfaitement la loi, j’aurais des enfants morts dans mon service » déclare son personnage, écœuré. En 2017, Arythmie (Khlebnikov) traitait déjà du même sujet, en profondeur.

Docteur Liza a été sélectionné en compétition au prestigieux Festival de Sotchi (Kinotavr), où il a remporté le prix du public, et nommé dans les principales cérémonies récompensant le cinéma russe (Nika, Aigles d’or), sans pour autant remporter de titres majeurs.

Comment voir ce film ?

Hélas, malgré ses qualités, le film reste très difficile – pour ne pas dire impossible – à voir en France. Il n’a été diffusé qu’à de rares occasions, dans les festivals d’Honfleur, Bordeaux et Montpellier, où j’ai eu la chance de le découvrir, avec des sous-titres de qualité.


Julien Morvan

Professeur d'histoire-géographie en Île-de-France, cinéphage et russophile, j'ai créé Perestroikino en avril 2020 pour partager mon exploration du cinéma russe & soviétique avec le public francophone.

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