Il était une fois dans l’Est (2019)

Dans la petite ville de Troubtchevsk, près de la frontière ukrainienne, rien ne semble contrarier l’amour adultère d’un chauffeur routier et de sa voisine, qu’il récupère discrètement, à chacun de ses voyages, sur la route qui le conduit à Rostov. Ils vivent leur amour clandestin, au rythme des saisons, en rêvant d’un avenir à deux. Pourtant, lorsque le printemps arrive, le doute s’installe dans les foyers.

On le voit arriver d’ici, le cinéphile français, aux solides références italo-américaines, qui s’imaginait déjà découvrir un « western à la russe », façon Sergio Leone dans la taïga ; avec un tel titre francophone, l’accroche est excitante, quasi romanesque. Du reste, l’affiche occidentale joue sur cette ambiguïté chimérique : en comparaison, l’affiche originale russe est beaucoup plus proche des tourments mélodramatiques du film. Qu’à cela ne tienne ! On se satisfera sans mal de cette proposition un peu commerciale, qui devait sans doute nous éviter de bafouiller piteusement, devant une caissière de cinéma blasée, le nom de cette petite ville de l’oblast de Briansk : Troubtchevsk.

Il était une fois dans l’Ouest de l’Est, donc, à quelques dizaines de kilomètres de l’Ukraine, région natale de la réalisatrice Larissa Sadilova, qui situe tous ses films dans ces confins de la Russie, qu’elle connaît parfaitement, et dans lesquels elle semble toujours à la recherche d’instantanés, d’anecdotes, d’émotions propres à fournir matière pour raconter des histoires de gens ordinaires.

« Le sujet de ce film est basé sur une histoire vraie. J’ai moi-même connu un couple d’amoureux similaires aux personnages. Leur unique occasion de passer un moment ensemble étaient les allers-retours en camion entre Briansk et Moscou. […] Mais je n’ai jamais rien su d’autre sur eux. » (Larissa Sadilova)

IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’EST (Однажды в Трубчевске) pourrait être l’histoire d’une fuite en avant, celle d’un couple illégitime prêt à tout quitter pour vivre un bonheur à deux, loin du tumulte citadin où dorment leurs conjoints respectifs. Pourtant, la réalisatrice préfère s’affranchir des conventions narratives pour filmer le destin de ces antihéros. Ni road movie, ni vrai mélodrame, ni tragédie antique ; simplement des instants de vie, ponctués de sourires et de chagrins contenus. Avec un sens de l’ellipse remarquable (parfois osé), elle bouscule le spectateur habitué au déroulé traditionnel des scènes de la vie conjugale : les crises de larmes ne sont pas montrées, pas plus que les explications virulentes entre maris et femmes. La caméra filme toujours l’après : après l’amour, après la route, après la dispute et la rupture. Cette absence d’émotion démonstrative frustrera probablement certains spectateurs épris d’artifices. Quelque part entre le documentaire et le roman naturaliste, ce film est comme un long poème mélancolique où la gravité se confond avec les couleurs changeantes de la nature inaltérable.

Cette volonté de capter l’émotion dans son for intérieur se manifeste aussi dans le choix de la cinéaste de recourir à des acteurs peu connus, voire des amateurs. Ainsi, au-delà du quatuor principal, la plupart des personnages sont filmés tels qu’ils sont dans la réalité : une babouchka qui raconte l’occupation allemande ou un passager de bus au visage émacié sont des rencontres de tournage, et la réalisatrice laisse une grande part à l’improvisation. Sa caméra doit capter le vivant, se perdre dans les franges du scénario.

« J’ai filmé beaucoup d’acteurs non-professionnels dans le rôle des habitants de la ville, je ne voulais pas faire de distinction entre acteurs et amateurs, pour cela il était donc essentiel que les comédiens acceptent les règles du jeu. Je crois que cette immersion les a aussi protégés de tout risque de surjeu. » (Larissa Sadilova)

Les quatre acteurs principaux constituent l’un des points forts du film de Larissa Sadilova. Choisis pour leurs physique commun ou leur beauté naturelle (« rares dans notre industrie cinématographique qui impose des normes physiques »), ils incarnent admirablement cette histoire d’amour minimaliste, dépassionnée. Kristina Schneider (Anna) en est la figure centrale : malheureuse dans son mariage, elle ne retrouve le sourire que dans le camion de son amant, le silencieux Egor Barinov (Egor), mais ne trouve pas la force de tout avouer à son mari, le père de sa fille unique (Youri Kisseliov). La femme d’Egor, quant à elle, est probablement le personnage le plus expressif : Maria Semionova (Tamara) est l’épouse jalouse, prête à imploser, la figure la plus touchante.

Le film raconte son histoire en 1h20, là où un autre réalisateur aurait (facilement) pu ajouter une heure supplémentaire. Le manque de moyens financiers (comme la censure, dans d’autres contextes) oblige toujours les cinéastes à se surpasser, à redoubler d’inventivité pour filmer ce qu’il est impossible de filmer sans crever le budget. Dans le cinéma contemporain, cette contrainte offre, tout à la fois, les plantades des derniers Mocky, la longue litanie des séries B du cinéma américain et européen, ou l’inspiration géniale d’un Steven Spielberg dans LES DENTS DE LA MER (1975), capable de faire peur sans jamais montrer son requin, faute de moyens. Dans IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’EST, cette approche est un parti pris artistique autant qu’une obligation économique : le film n’a pas reçu de financements de l’Etat. Il faut alors accepter de fouiller l’indicible et ce qui n’est pas montré – accepter aussi, parfois, une photographie un peu amateur. Le scénario, écrit par la réalisatrice, laisse de petits cailloux-indices, ça et là, sans les souligner davantage que par un sourire ou un regard triste. Cette continence émotionnelle est peut-être l’écho pudique d’une slavité immuable ; c’est, en tout les cas, ce qui fait de ce banal carré amoureux un très beau film.

Les paysages de la Russie occidentale sont merveilleusement filmés, sans folklore artificiel. Larissa Sadilova pose sa caméra devant l’immensité des horizons et compose des cadres (parfois enchanteurs), à la façon d’un peintre. Seulement, ces paysages ne font pas figure de liberté émancipatrice ; au contraire, ces étendues gigantesques, colorées au rythme des saisons, reflètent l’incroyable solitude oppressive dans laquelle évoluent les personnages. Troubtchevsk est une cage, à défaut d’être une prison. La petite ville enferme les couples dans ses traditions, dans ses ruelles tranquilles, derrière les clochers séculaires. La petite maison aux fenêtres bleues (celle que l’on voit sur l’affiche) est une échappatoire illusoire : livrée à elle-même, à l’ennui et aux coutumes, la pauvre Anna regarde par la fenêtre comme derrière des barreaux ; elle en reviendra, résignée. Comme dans le film de Sergueï Bodrov, LA LIBERTÉ, C’EST LE PARADIS (1989), plus les personnages s’éloignent dans l’infinité des paysages, plus ils sont prisonniers de leurs tourments psychologiques et reviennent, inlassablement, au point de départ. Pour Larissa Sadilova, la nature russe n’est pas matrice de libération, elle n’est même pas un rêve.

Dès lors, le film se veut une image un peu pessimiste de la société russe – dans notre acception occidentale, au moins ; il serait intéressant d’avoir le point de vue d’un habitant originaire de cette campagne. Les hommes sont lâches, dans les tous les cas : le premier n’arrive jamais à assumer, le second pardonne tout. Pauvres femmes, ballottées entre leurs rêveries et l’immobilité du temps. Au final, ce sont les babouchkas réactionnaires qui mènent la danse, comme toujours : la première conseille à Anna de se soumettre gentiment à son mari, la deuxième (sa belle-mère) lui impose son autorité naturelle, avec mépris. Le film est l’histoire d’un mirage qui doucement s’efface. L’ordre semble renaître comme les bourgeons reviennent aux beaux jours. Les dernières images, mystérieuses, montrent un groupe de jeunes adolescentes au milieu d’une fête patriotique annuelle. Elles semblent innocentes ; elles rêvent aux garçons, peut-être à la grande ville. Ce dernier plan est un espoir ou une résignation ; là encore, tout est intériorisé.

Passé discrètement par le Festival de Cannes (Un certain regard) dans la même sélection qu’UNE GRANDE FILLE (Balagov, 2019), le film aurait dû bénéficier d’une sortie dans les salles françaises en avril 2020, diffusion malheureusement ajournée, puis annulée en raison de la pandémie de coronavirus. Il est désormais disponible en VOD et dans un joli DVD (Jour2Fête, 2020), agrémenté d’un petit livret.

Voir aussi

Le 100ème article !

Un pas de côté inhabituel, pour changer un peu des critiques de films et des actualités : Perestroikino fête aujourd’hui son 100ème article ! L’occasion pour moi de dresser un premier bilan de ce blog, débuté pendant le confinement d’avril 2020, il y a presque une année.

Je suis toujours étonné d’observer les statistiques du blog : elles ne cessent de monter. Oh, bien sûr, elles ne se prévalent pas de concurrencer certains sites ou blogs spécialisés, lesquels attirent chaque jour des milliers de personnes, mais le sujet du cinéma russe et soviétique semble plaire à quelques centaines de curieux hebdomadaires, parfois fidèles. Ainsi, voici le Top 5 des articles les plus lus en 2020 sur Perestroikino :

En somme, à l’exception de la série diffusée sur Netflix, du grand classique et une curiosité fantastique de la fin des années 1980. Mais d’où venez-vous, chers visiteurs ? De France et de Russie principalement, mais aussi des États-Unis, de Chine, d’Italie, de Belgique, d’Ukraine, d’Algérie, de Tunisie, de Madagascar, du Kazakhstan ou d’Haïti. Un véritable village global regroupé autour des richesses du cinéma russe et soviétique !

D’abord axé sur les critiques de films disponibles en DVD / Blu-ray, Perestroikino est maintenant un blog traitant de l’actualité du cinéma russe et soviétique en France et propose, au gré de mes envies (et de mes disponibilités), une éphéméride, des gros plans sur des affiches ou des chroniques de festivals, ainsi que des publications sur Facebook et Twitter.

Vos commentaires, sur le blog ou sur les réseaux sociaux, sont toujours bienveillants, et l’écriture régulière m’a permis de faire de très jolies rencontres. C’est donc plein de reconnaissance que je vous adresse, à tous, un très grand merci et vous donne rendez-vous bientôt pour fêter … le 1000ème article ?

Élégie de la traversée (2001)

Chaque film d’Alexandre Sokourov est un épais mystère nappé d’une brume suave et mélancolique. Son ÉLÉGIE DE LA TRAVERSÉE (Элегия дороги) ne ressemble à aucun autre court métrage documentaire : peinture impressionniste d’une réalité difforme, chemin de croix d’un narrateur onirique, carnet de voyage des souvenirs perdus du cinéaste, métaphore pessimiste du sens de la vie ? Il semble impossible d’en faire une exégèse définitive – et c’est aussi bien !

Pendant une quarantaine de minutes, un homme seul traverse une partie de l’Europe et commente son voyage, ce qu’il voit, les individus qu’il rencontre, ses émotions, ses doutes, ses interrogations. Grâce au générique de fin, seul rappel de l’authenticité des lieux parcourus, on peut reconstituer avec une quasi exactitude l’itinéraire du cinéaste : parti d’un lieu non identifié de Russie, il s’arrête d’abord dans un monastère de Valdaï (près de Novgorod), franchi la frontière russo-finlandaise à Torfianovka et Vaalimaa, prend un bateau dans le port d’Helsinki, traverse une partie de l’Allemagne et termine son périple dans le musée Boijimans Van Beuningen de Rotterdam, aux Pays-Bas.

Un chemin mystique

Le film s’ouvre avec une Genèse réinventée par le cinéaste-narrateur. Tel un démiurge fantôme, Alexandre Sokourov souffle des paroles éparpillées au gré du vent et des perles enneigées qui tombent sur un arbre en fleur. De sombres nuages obscurcissent aussitôt cet Éden désenchanté, privé de toute création humaine ; des oiseaux volent au-dessus des eaux tumultueuses. « Le ciel devint plat. La lumière apparut par la grâce de Dieu. Cela sentit le lilas … » Des maisons grises abandonnées gisent le long de chemins tristes, puis une clairière opaline avec l’homme en son centre : « Pour qui cette beauté ? » Un voile noir tombe sur la route qui conduit vers le monastère, déjà l’annonce de la solitude ou de la mort.

Le narrateur semble marcher dans une Histoire parallèle à celle des hommes, un monde endormi où la Création serait incomplète et damnée. Le monastère de Valdaï est un endroit de pénitence, figé auprès d’un lac glacé. « Pourquoi le Christ voulait-il fuir la crucifixion ? S’il ne voulait pas cela, puis-je accepter son sacrifice ? » Un enfant se fait baptiser, entouré d’adultes silencieux. On lui porte de l’eau sur la nuque, « un fardeau jusqu’à la mort ». La religion apparaît-elle comme le camouflage subtil de l’âme égarée ? Le narrateur implore le Seigneur de lui apporter une réponse, en vain.

Le visage du petit garçon baptisé sans comprendre se transforme en gros plan sur les yeux d’un militaire, garde frontière entre la Russie et la Finlande. Il regarde avec obstination la caméra, pour la dévisager, pour lire à travers elle ou la défier. Est-ce le même garçon, avec plusieurs années d’écart ? Il n’y aura aucune réponse et le spectateur se retrouve sur un bateau, quittant un port en pleine nuit, porté par le vent et ses hurlements tragiques. On croirait traverser le Styx, l’antique fleuve grec qui séparait l’Enfer du monde terrestre. Mais dans quel direction va-t-on ? Vers quel monde s’égare le narrateur ?

Des feux rouges apparaissent, des voitures, la terre des hommes, une certaine idée de la civilisation. Dans une station service, un jeune homme se met à parler : il raconte ses expériences, ses désillusions, sa façon d’appréhender l’existence, puis repart, éternel nomade. On croit retrouver le petit garçon du baptême, libéré de ses doutes mais lucide sur la vérité de l’âme humaine. « Tu as toujours le choix entre gentillesse et agression ». Le jeune homme n’a pas trente ans mais discourt comme un vieillard repu, couché sur son lit de mort.

Soudain, tout se fige dans un musée qui semble à l’abandon. Les hommes entrent dans les paysages des toiles flamandes du XVIe siècle pour ne plus jamais en ressortir. Ils vivent éternellement en songes huilés, que l’on regarde pour ne pas se souvenir d’une réalité fantasmée. Un dernier tableau montre une place villageoise et une église. Son horloge est arrêtée mais les cloches sonnent en résonnance. Quand le narrateur se propose de la remettre en marche, sa main modifie l’ombre et la lumière de la toile, sa perfection : il disparaît alors progressivement dans l’obscurité.

L’obsession du musée

« Tout au long du trajet en voiture qui nous mène de la Russie jusqu’à l’extrémité de l’Europe occidentale, chez tous les gens que je rencontre, je cherche quelque chose dans leurs yeux qui relève de la joie, du bonheur et de la consolation. Mais je ne trouve véritablement ce que je recherche que sur un tableau ancien … » (Alexandre Sokourov)

Laissé seul dans le musée Boijimans Van Beuningen de Rotterdam, le narrateur se perd dans la beauté formelle des toiles, filmées la plus grande partie du temps en très gros plans, mouvants, comme si les personnages reprenaient vie à mesure que l’on s’approche d’eux. Des bruits du quotidien surgissent et disparaissent aussitôt que la caméra s’éloigne des tableaux.

On reconnaît sans mal la silhouette un peu trapue du cinéaste, admirant en coin les tableaux de maîtres, chefs-d’œuvre de la peinture flamande, qu’il effleure du bout des doigts. Pourquoi Alexandre Sokourov choisit de terminer sa traversée de l’Europe dans un musée plongé dans l’obscurité, le silence et les réfections ? Difficile d’entrevoir quelque optimisme dans cet aboutissement immobile. Le réalisateur se fait conservateur, à tous points de vue : gardien des toiles, il est aussi certain que la vérité de l’âme humaine se trouve quelque part dans le cadre, entre deux nuances de couleur ; le cadre et la couleur étant, du reste, des obsessions de cinéaste. Quelle place pour le présent, dès lors ?

Pour Sokourov, le musée est, avant tout, une traversée du temps ; une confrontation artificielle entre deux mondes qui s’affrontent : le passé et le présent, ce que Krysztof Pomian appelle « l’invisible et le visible » (1987). Le cinéaste marche sur un fil, tendu entre ces deux rives, convaincu d’y trouver les réponses à ses questions. Le spectateur, quant à lui, n’entend que les échos du passé (bruits de cloches, vent qui souffle …). Sa disparition progressive dans l’obscurité d’une toile est peut-être une façon de montrer l’échec (inévitable) de son entreprise.

Le musée est une première traversée, peut-être la plus importante du film ; sorte de coffre sacré où l’Histoire peut reprendre vie. Cette obsession de la mémoire du passé, de l’invisible mélancolique, sera au cœur de L’ARCHE RUSSE (2002) puis de FRANCOFONIA (2015), dans des perspectives encore plus riches.

Chemins de traverse

L’une des premières images du film est celle d’un homme à terre, le visage caché. Est-il endormi, agonisant ? Il revoit des images par bribes : la nature, des visages, des sons, de grands espaces. Le film à venir n’est-il qu’un songe ? D’une image pratiquement subliminale, il est facile de tirer des hypothèses pour expliquer le titre et, ainsi, comprendre le projet opaque du cinéaste.

Chacun se fera un avis différent : si la traversée me semble avant tout temporelle, il est tout à fait envisageable d’imaginer un voyage entre deux cultures : l’Orient et l’Occident, la Russie et l’Europe, même si les différences ne semblent pas marquées dans ce film, hormis (peut-être) le garde-frontière un peu inquiétant. Si l’on reprend l’idée de chemin mystique, la traversée peut être celle d’une vie entière, du berceau originel jusqu’à l’immortalité du souvenir figé. À ce sujet, il faudra se reporter à un article brillant de Didier Coureau (« Les voix spirituelles du temps »), publié dans le CinémAction consacré à Alexandre Sokourov (2009).

Court métrage fascinant et déconcertant, décourageant par moments, ÉLÉGIE DE LA TRAVERSÉE n’en finit pas de passionner les historiens du cinéma. Probablement faut-il le revoir des dizaines de fois pour l’appréhender, au risque (peut-être) de disparaître dans l’écran, à l’instar de Sokourov perdu dans ses toiles. Dans un article passionnant, Sylvie Rollet propose de prendre le film à rebours, pour apporter un autre éclairage à cette étonnante traversée (2003).

Le court métrage a été édité en DVD, avec des sous-titres français, par Ideale Audience en 2006 mais semble très difficile à trouver aujourd’hui. Avec bonheur, le film est disponible sur DailyMotion, dans une qualité qui ne fait pas honneur aux talents du cinéaste.

Source

  • François Albera (dir.) et Michel Estève (dir.), « Alexandre Sokourov », CinémAction, n°133, 2009.

Décès d’Andreï Miagkov

1938-2021

Vedette populaire de L’IRONIE DU SORT (Riazanov, 1975), de ROMANCE DE BUREAU (Riazanov, 1977) et ROMANCE CRUELLE (Riazanov, 1984), Andreï Miagkov fut aussi un grand comédien du théâtre moscovite. Eternellement associé à son premier succès au cinéma, toujours rediffusé chaque année à la télévision, il considérait pourtant que ce rôle fut néfaste à sa carrière et regrettait que le public l’assimile trop souvent à son personnage.

Andreï Miagkov s’est éteint ce 18 février 2021, à 82 ans.

Cosmoball (2020)

Projet de longue haleine au budget colossal, COSMOBALL (Вратарь Галактики) est le premier blockbuster russe sorti dans les salles après le confinement d’avril 2020. Destiné au plus jeune public, il surfe sans originalité sur les recettes du succès, entre mièvreries, bons sentiments, action analeptique et prouesses visuelles. Contre toute attente, le résultat évite le naufrage annoncé ; mieux, il surprend par la maîtrise de ses effets visuels.

Un prérequis est tout de même indispensable pour envisager de prendre un peu de plaisir devant cette débauche d’effets spéciaux : accepter de ne rien comprendre à l’histoire. Comme dans beaucoup de films du genre, une courte introduction pose le cadre de l’intrigue à venir. Une voix-off nous raconte, à toute vitesse, que nous sommes en 2071, dans une galaxie ravagée par les guerres, où la Lune a explosé en plusieurs morceaux et les pôles terrestres se sont inversés. Dès lors, New York est un glacier, les pyramides d’Égypte sont recouvertes par les eaux et Moscou ressemble à une jungle tropicale, sans électricité. Une sorte de scientifique extraterrestre monstrueux est emprisonné dans les profondeurs de la Terre et tous les habitants de l’univers regardent, chaque jour, les matchs du cosmoball, mélange électrique de rugby et de quidditch, auquel ne peuvent participer que des êtres dotés de pouvoir surnaturels.

Par chance pour les amoureux de cinéma russe, le stade où se déroulent les matchs de cosmoball est à Moscou. Hélas pour les esprits un peu cartésiens, le stade à la forme d’un pissenlit géant qui flotte au-dessus de la ville – très beau, du reste !

Au milieu de cette atmosphère déjà bien chargée, un jeune homme erre dans les rues de Moscou, entre les lianes, les lézards et les rivières sauvages. Anton (Evgueni Romantsov) semble être un garçon normal mais ce n’est qu’une apparence : il ne sait pas encore qu’il est capable de se téléporter, la condition idéale pour jouer au cosmoball et, ainsi, sauver l’univers des terrifiants desseins extraterrestres.

Quand on sait que le film est recommandé aux enfants de 6 ans et plus, on peut imaginer que les scénaristes (Andreï Roubanov et Djanik Faiziev) surestiment peut-être les capacités intellectuelles des gentils occupants des écoles primaires !

D’ordinaire, une telle présentation suffit à classer le film dans ma catégorie Nanars du cinéma russe. Et pourtant … un petit quelque chose me pousse à épargner cette superproduction, à lui trouver de nombreuses qualités. Est-ce le climat morose de nos derniers mois ? Les vivifiantes couleurs du film ? Les sympathiques acteurs ? L’occasion, relativement rare, d’admirer Moscou noyée sous les frondaisons d’une jungle tropicale ?

Envisagé dès 2014 comme une « réponse russe » aux adaptations hollywoodiennes des héros Marvel, le projet de reconstituer un monde futuriste, peuplé de héros aux pouvoirs de téléportation, a été porté pendant plus de cinq années par le producteur Sergueï Selianov et le réalisateur Djanik Faiziev. Le tournage s’est déroulé essentiellement dans les studios de Mosfilm, dans lesquels plusieurs décors extérieurs ont été reconstitués, notamment l’impressionnante artère moscovite où déambulent des centaines de figurants. Le studio Main Road Post (déjà responsable des effets spéciaux d’ATTRACTION ou du DUELLISTE) s’est ensuite occupé des trucages numériques, offrant un résultat visuellement splendide, qui constitue le gros point fort du film.

Bien sûr, le scénario manque, comme souvent, de profondeur. Manichéen et simpliste à l’extrême, très convenu dans le dénouement de ses intrigues, il noie aussi le spectateur sous un déluge de détails difficiles à assimiler, qui ne semblent rien apporter, sinon de fausses pistes sans saveur. À la sortie du film en Russie, ce chaos scénaristique fut la principale critique des journalistes. Comment prétendre montrer ce film à des enfants qui ne saisiront pas un dixième des enchevêtrements de l’histoire ?

À l’image de CAPTIVITY, LE PRISONNIER DE MARS (2018), récemment chroniqué sur ce blog, COSMOBALL semble avoir été touché par une malédiction concourant à son échec public et critique. Initialement prévue pour 2019, la sortie du film a été repoussée en raison d’importants problèmes techniques, puis s’est trouvée ajournée une seconde fois à cause du confinement de 2020. Finalement annoncé en 3D pour août 2020, le film a bénéficié d’une promotion importante mais la campagne de publicité a été largement entachée par une affaire tragique liée à l’un des acteurs, Mikhaïl Efremov, condamné pour conduite en état d’ivresse ayant entraîné un grave accident de la circulation et la mort d’un automobiliste. Plusieurs journalistes reprochèrent à la production du film d’avoir laissé les scènes où apparaît Efremov, dans le rôle comique d’un … policier alcoolique et gaffeur.

En définitive, c’est peut-être ce côté malade et bancal qui me séduit dans le film. On passera sur une histoire sans intérêt pour ne garder que les incroyables images, magnifiées par le Blu-ray. Les créatures associées aux joueurs sont très sympathiques. Les acteurs s’en donnent à cœur joie : Evgueni Mironov incarne un créateur fou, sorte de démiurge mythique aux cheveux blancs ; Victoria Agalakova est une joueuse de cosmoball pleine de charme et de malice ; Efremov est quand même amusant dans son rôle (malheureusement trop proche de la réalité) et on appréciera le clin d’œil de Svetlana Ivanova en spectatrice extraterrestre.

COSMOBALL est édité en DVD et Blu-ray chez First International Production depuis janvier 2021 en version originale sous-titrée et en version française. Pour les amateurs d’effets spéciaux, on y retrouve également un making-of du film.

Lénine, vers la décrépitude

Si le 21 janvier est traditionnellement associé en France à l’exécution de Louis XVI, la célèbre date correspond aussi à la mort de Lénine, survenue le 21 janvier 1924 à Vichnie Gorki, non loin de Moscou, au terme de trois longues années de sénescence.

En forme de clin d’œil cinéphile à l’Histoire, ces quelques dernières images du film TAURUS (Телец), réalisé en 2001 par Alexandre Sokourov, deuxième épisode de sa tétralogie du pouvoir. Lénine (Leonid Mozgovoï) y apparaît amoindri, dans sa (célèbre) chaise roulante, observant le ciel et les nuages qui se meuvent en silence dans le ciel. Une image d’éternité.

Bon anniversaire à … Constantin Khabenski (1972)

Autant le dire tout de suite, Constantin Khabenski n’est pas un chouchou de Perestroikino : trop de mauvais rôles et des choix discutables. Pourtant, force est de constater qu’en Russie, ses films attirent un public assez important, à tel point que le site KinoPoisk (sorte d’AlloCiné russe) l’a reconnu, lors d’une analyse globale de ses données en 2017, l’acteur le plus populaire du cinéma russe depuis le début des années 2000. À titre de comparaison, le réalisateur russe n°1 de la même étude est le tâcheron Timour Bekmambetov – de quoi se rassurer sur la valeur artistique de ladite analyse.

Qui a vu Constantin Khabenski en ersatz vampirisé de Keanu Reeves dans NIGHT WATCH (Bekmanbetov, 2004) sait de quoi je veux parler. C’est un rôle à vous décrédibiliser pendant au moins vingt ans ! Toutefois, le succès populaire fut au rendez-vous, comme pour la suite, deux ans plus tard, avec DAY WATCH et la même équipe. Auréolé d’une certaine notoriété, l’acteur fut choisi en 2008 pour être L’AMIRAL dans le film événement d’Andreï Kravtchouk, épique reconstitution de la vie d’Alexandre Koltchak : de gros moyens et un solide casting pour un film un peu en deçà de ses promesses.

Du côté des réussites, on peut citer la sympathique comédie de Pavel Lounguine, FAMILLES À VENDRE (2005) et LE GÉOGRAPHE A BU SON GLOBE (Veledinski, 2013). Khabenski apparaît aussi deux fois dans la peau de Léon Trotski, dans des séries télévisées : la plus récente, diffusée un temps sur Netflix, n’était pas une franche réussite malgré une composition solide de l’acteur.

Né le 11 janvier 1972 à Leningrad, Constantin Khabenski fête aujourd’hui ses 49 ans !

Source

Papers, Please (2018)

PAPERS, PLEASE : THE SHORT FILM (Ваши документы) est l’adaptation en court métrage du jeu vidéo éponyme, créé par Lucas Pope en 2013. Gros succès public et critique, il mettait le joueur dans la peau d’un agent de l’immigration chargé de contrôler les entrées d’un pays à un autre, dans un petit poste frontière, l’objectif étant de parvenir à démasquer les clandestins et les terroristes en examinant méticuleusement leurs papiers.

Dans le jeu vidéo, chaque situation pouvait devenir un dilemme moral : laisser passer des pauvres gens contre de l’argent, au risque d’être sanctionné, ou se montrer trop légaliste influait sur le déroulement de la vie du personnage, obligé de gagner de l’argent pour nourrir sa famille, tout en protégeant la frontière de son pays. Dans le film, supervisé par le créateur du jeu, cette dimension kafkaïenne n’apparaît qu’en filigrane. Le réalisateur Nikita Ordynski se concentre davantage sur les détails (inspirés du jeu) des passeports, titres de séjour ou autorisations d’entrée sur le territoire, avec un véritable sens du montage. Le film est tellement bien fait qu’il en paraît presque trop sage, par moments, conventionnel à l’extrême – un comble !

Igor Savotchkine incarne l’argent de l’immigration. D’abord intransigeant sur la validation des visas, il refuse l’entrée au territoire à une jeune femme dont il est pourtant le dernier espoir. Probablement pris d’un doute, moins attentif aux détails, il laisse ensuite passer un couple en apparence inoffensif, en réalité des terroristes venus poser des bombes. En somme, PAPERS, PLEASE est l’adaptation d’une situation de jeu, avec une fin tragique (ou un game over). On imagine aisément que l’on pourrait reproduire la même histoire à l’infini, avec les mêmes personnages mais des décisions différentes.

PAPERS, PLEASE est un agréable divertissement d’une dizaine de minutes, extrêmement bien produit et interprété. Il est disponible en ligne sur YouTube, gratuitement et avec des sous-titres français, depuis février 2018. À ce jour, il comptabilise plus de 10 millions de vues !

Les joyeux garçons (1934)

Quand un modeste berger, musicien à ses heures perdues, est confondu avec un prestigieux chef d’orchestre, la vie mondaine d’une petite station balnéaire s’en trouve complètement bouleversée. C’est le début d’une grande et belle aventure pour Kostya et Aniouta, deux cœurs simples qui rêvent d’amour et de musique ! Considéré comme la première comédie musicale soviétique, LES JOYEUX GARÇONS (Весёлые ребята) reste, près de 90 ans après sa sortie, un éclatant spectacle, plein de liberté et d’inventivité.

Plonger son regard dans les archives de la presse écrite est toujours un incroyable voyage dans une histoire contemporaine palpable, dans un passé que l’on croit pouvoir entendre, sentir, ressentir. « On peut tout faire dire aux archives […] puisqu’elles parlent du réel sans jamais le décrire » écrivait Arlette Farge dans son Goût de l’archive, en 1989.

Écoutez le bruissement singulier de ces pages de journaux achetées quelques francs sur le boulevard Poissonnière, à Paris, au milieu des années 1930 : elles transpirent l’exaltation continuelle de la capitale pour la culture, cet océan de rêves qui éloigne les tempêtes à venir. Dans le Paris-Midi du jeudi 3 janvier 1935, dans la page consacrée aux spectacles, on pouvait lire cet encart : « Voulez-vous être joyeux toute l’année : allez voir les Joyeux Garçons, le film qui fait chaque jour salle comble au Ciné Max-Linder » (BnF).

Fait rare, le film de Grigori Alexandrov connut une sortie française (le 21 décembre 1934) avant la sortie officielle en Union Soviétique. Il y reçut un accueil pour le moins partagé de la part des journalistes – beaucoup trop idéologique ou intellectuellement biaisé pour être honnête.

Ainsi de ces saillies dans la presse française de l’époque : pour Le Peuple, sans surprise, c’est « un grand film », quand Paul Philippe, de la revue L’Art vivant, critique un « bien curieux et parfois bien décourageant exemple de ce que peut donner le gag américain traité à la russe ». Pire, dans La Revue des vivants, on va jusqu’à penser que « la réputation russe n’en a plus pour longtemps », considérant LES JOYEUX GARÇONS comme « une comédie musicale, dont la musique est assez souvent insipide, chaotique, sans rythme et sans allant, du jazz échevelé et enchevêtré » avec un sujet « à pleurer de pitié », juste bon « à faire éclater d’un bon gros rire de primitifs […] les paysans de là-bas ». Peut-être la critique la plus acide revient à Georges Champeaux, dans le célèbre hebdomadaire Gringoire. Passé du Parti Communiste à l’extrême-droite, l’écrivain-journaliste écrit à propos du film : « Plutôt que de nous charmer et de nous inciter à la rêverie, on s’est proposé de nous faire rire. Malheureusement on n’était pas doué pour cela, et de la féérie la plus spirituelle on est tombé dans la plus lourde clownerie. […] Tout cela est long, fastidieux, exténuant ».

Contre toute attente, le public parisien réserva un meilleur accueil à ce film, d’abord projeté en version originale sous-titrée, performance d’autant plus notable que la loi en vigueur n’autorisait la projection de films soviétiques non doublés en français que dans 25 cinémas parisiens ! LES JOYEUX GARÇONS fut ensuite doublé au printemps 1935, avec des chansons adaptées par René Dorin.

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À tous points de vue, LES JOYEUX GARÇONS ressemble à un rêve. Un rêve américain, d’abord : au début des années 1930, le dirigeant du Goskino était Boris Choumiatski, proche de Staline et ambitieux promoteur du cinéma en Union Soviétique. Passé par Hollywood, il avait visité les grands studios californiens et rêvait de reproduire ce modèle en Crimée, où le climat est le plus propice aux tournages en extérieurs. C’est peut-être lui qui fut à l’origine du film, en conseillant au réalisateur Grigori Alexandrov de s’inspirer de la revue Le Magasin de musique (Музыкальный магазин), qui se jouait, avec grand succès, à Leningrad.

Le jeune cinéaste, lui aussi passé par l’Europe et l’Amérique lors d’un célèbre voyage avec Sergueï Eisenstein et Edouard Tissé, s’employa à écrire un scénario original, adapté lointainement de la pièce, avec l’aide de deux scénaristes, Nikolaï Erdman et Vladimir Mass. La musique resta celle d’Isaac Dounaïevski et c’est grâce à un concours lancé dans la Pravda que le parolier-poète Vassili Lebedev-Koumatch intégra l’équipe du film.

Le public soviétique réclamait des comédies : les auteurs du film lui offrirent une histoire délurée en forme de pantalonnade burlesque, sans véritables fondements idéologiques. On sait que le scénario, avant même d’être tourné, provoqua la consternation de l’intelligentsia, notamment des cinéastes. Esther Choub s’employa à critiquer un spectacle américain (« Renommez les personnages avec des noms anglo-saxons et vous obtenez une vraie comédie américaine »), Youli Raizman dénonça un film hors-sol, calqué sur le comique de situation d’Harold Lloyd. Grigori Alexandrov, quant à lui, écrivit plusieurs articles dans la presse cinématographique pour défendre son idée d’un divertissement destiné au plaisir des masses, ouvriers et paysans des kolkhozes (« Tout genre est bon s’il sert la construction socialiste »).

Le tournage du film, tumultueux, constamment en retard sur les prévisions, fit les choux gras de la presse pendant toute l’année 1934 et ne cessa de provoquer débats et passes d’armes entre les pour et les contre. Finalisé et monté à la fin de l’année, le directeur du Commissariat du Peuple à l’Éducation, Andreï Bubnov, interdit sa sortie en salles, pour les prétextes déjà évoqués au moment de l’écriture. Boris Choumiatski projeta alors le film à Maxime Gorki, qui se montra très enthousiaste. Quelques jours plus tard, les deux hommes présentèrent le film directement à Staline, désormais le seul capable d’autoriser sa diffusion : le dirigeant apprécia si bien l’humour et les situations comiques du film qu’il déclara : « C’est comme si j’étais en vacances depuis un mois ! »

Le film fut un succès en Union Soviétique et a bénéficié de plusieurs ressorties (dont une version colorisée) ou réarrangements des musiques. En novembre 1935, lors d’une invitation au Kremlin, un groupe de stakhanovistes entonna même la première chanson du film comme hymne ouvrier, après L’internationale.

Les versions que l’on peut trouver aujourd’hui, en DVD ou sur internet, débutent généralement avec un carton liminaire, introduit par Mosfilm lors de la restauration du film, en 1978 : un court mot de Grigori Alexandrov, pour se souvenir du contexte de création. Rétrospectivement, le silence de cette introduction contraste avec le bruit que le film provoqua à sa sortie.

Quelques secondes après, le spectacle démarre avec un générique animé et un premier gag inattendu : le générique fait apparaître les noms et visages de Charles Chaplin, Harold Llyod et Buster Keaton … avant de préciser qu’ils ne « jouent pas dans le film ». Alexandrov tire son chapeau à ses maîtres, ses inspirations pour la suite, même si l’essentiel du scénario repose davantage sur des situations burlesques proches de Walt Disney. Le rêve américain se poursuit – pour le plus grand plaisir des spectateurs soviétiques de l’époque, habitués depuis les années 1920 aux aventures des pionniers occidentaux du cinéma muet.

Entre morceaux musicaux chantés, comique burlesque et romance platonique, le scénario des JOYEUX GARÇONS peut être divisé en deux parties correspondant aux deux actes d’une pièce de théâtre, avec changement de décor. Dans la première, le berger sème involontairement la zizanie dans une station balnéaire : pris pour un chef d’orchestre prestigieux, il est invité dans la villa de la bourgeoisie locale. Las, sa maladresse provoque l’envahissement de la riche demeure par une horde d’animaux de la ferme, appelés au son des doux morceaux de flûte de leur maître. Ainsi, taureaux, vaches, porcs, chèvres et canards déambulent entre les invités, sautent par les fenêtres, mangent sur la table ou dorment sur les canapés, autant de scènes prétexte à des gags plus ou moins étudiés.

Le tournage de ces scènes animalières fut probablement aussi épique qu’à l’écran puisque un taureau devint fou de rage après avoir ingurgité une grande quantité de vodka sur le plateau et plusieurs vaches s’évanouirent à cause de la chaleur. Il faut alors s’imaginer une équipe technique aux prises avec un porc abreuvé de cognac, au cœur d’une véritable datcha de Gagra (près de Sotchi), celle du célèbre chirurgien de la famille impériale, Sergueï Fiodorov.

Dans cette première partie, Grigori Alexandrov réalise une séquence particulièrement brillante techniquement : un long travelling sur une plage, où se succèdent des dizaines de personnages, tous occupés à différentes activités, parfois comiques. Tourné en décors réels, ce long plan d’environ une minute trente a dû nécessiter une minutieuse mise en place et de nombreuses prises pour parvenir à ce résultat en forme de tableau vivant – qu’il faut revoir plusieurs fois pour en apprécier tous les détails. Autre scène en forme de trouvaille de génie : les fils électriques et les oiseaux qui deviennent une portée de solfège vivante !

Un petit intermède figure le temps qui passe : une lune animée et chantante, porteuse d’ellipse enchantée (« Un mois déjà, en un instant de temps ») ; délicieuse idée, qui ajoute un grain de folie supplémentaire à l’ensemble. La deuxième partie du film se passe à Moscou, ville lumière aux faux airs de Broadway, à New York. Kostya, le berger, veut se consacrer désormais entièrement à la musique. À la suite d’un nouveau malentendu, il devient la vedette d’un spectacle et gagne l’amitié d’une joyeuse bande de garçons musiciens, prêts à toutes les excentricités. Par chance, il retrouve également la jolie Aniouta (Lioubov Orlova).

Les critiques de l’époque – soviétiques ou français – insistent généralement sur la faiblesse de cette deuxième partie, peut-être plus brouillonne que la première heure, moins crédible. Encore une fois, pour le jeune spectateur, tout est question de point de vue. Alexandrov et ses scénaristes trouvent matière à de remarquables séquences comiques : la répétition en forme de capharnaüm et l’aventure sur le corbillard, en direction du Bolchoï.

Accusés d’américanisme parce que trop jazzy, les morceaux musicaux n’en demeurent pas moins le reflet de la prise du pouvoir populaire sur l’élitisme aristocratique. Kotsya, Aniouta et les joyeux garçons envahissent la scène du Bolchoï, avec le croque-mort en invité surprise. Et si Lioubov Orlova termine le film avec un costume hommage à Marlène Dietrich (une figure de référence pour le réalisateur, que l’on retrouvera dans les films suivants), le public ovationne cette équipée talentueuse et pleine de folie.

LES JOYEUX GARÇONS apparaît comme une incroyable création artistique, pétrie de talent(s) et d’audaces ; une explosion de liberté, prête à révolutionner les fondements du cinéma soviétique. En 1934, il est aussi un film charnière, piégé, tel un doux rêve éphémère, entre le cinéma d’avant-garde et le formalisme du réalisme socialiste à venir. Un arc-en-ciel entre un ciel cramoisi et de grises collines abruptes. Hélas, il fait un peu figure d’exception.

Pour se faire une idée sur ce spectacle étonnant, le spectateur français du XXIe siècle a la chance de pouvoir se procurer une version sous-titrée en DVD, aux éditions Bach Films (2006), dans la collection Les Chefs-d’œuvre du cinéma russe. En attendant, je l’espère, une future sortie restaurée, commentée et analysée, pour redonner à ce grand film la place qu’il mérite !

Sources :

Le chant de Manchouk (1970)

En 1943, sur le front de l’Est, après la bataille de Smolensk. Manchouk Mametova est une jeune infirmière d’origine kazakhe, engagée volontaire dans l’Armée rouge et devenue experte en mitrailleuse. Sa bravoure au combat en fait une héroïne de sa brigade de tirailleurs. LE CHANT DE MANCHOUK (Песнь о Маншук) raconte, en un peu moins de 80 minutes, les dernières heures de sa vie.

Chose rare, la véritable fin de la mitrailleuse Manchouk Mametova (1922-1943) fut probablement plus glorieuse que sa représentation succincte dans le film. Née dans une région rurale du Kazakhstan, la jeune femme suivit d’abord des cours de médecine à Alma-Ata avant de s’enrôler dans l’Armée rouge après l’invasion de l’URSS par l’armée allemande. Affectée dans une unité d’infanterie, elle développa de solides capacités dans le maniement des mitrailleuses et força le respect des autres fusiliers par son courage au combat. Si l’on en croit les quelques sources éparses trouvées sur internet, le 15 octobre 1943, la jeune femme de 20 ans soutint de violents tirs de mortiers ennemis, fut blessée à la tête par un éclat d’obus mais trouva la force de se relever, de continuer la défense de ses camarades, jusqu’à la mort, refusant de battre en retraite avec le reste de sa division.

La légende imprimée dans les mémoires en fait une héroïne de l’Union soviétique, un modèle de courage et une tueuse redoutable (elle aurait tué jusqu’à 70 ennemis le jour de sa mort), au même titre qu’Aliya Moldagulova, autre femme combattante d’origine kazakhe morte sur le front. Aujourd’hui, Manchouk Mametova reste une figure historique importante au Kazakhstan, des rues, des statues, des livres et un musée perpétuent son souvenir.

En 1968, lorsqu’il est chargé d’écrire le scénario de ce film, Andreï Kontchalovski est un jeune cinéaste qui n’a réalisé que deux longs métrages, relativement mal reçus par la Censure soviétique (LE PREMIER MAÎTRE en 1965 et LE BONHEUR D’ASSIA, en 1966). De son propre aveu, écrire des scénarii pour les Républiques soviétiques d’Asie centrale représentait un moyen d’apprendre son métier et de gagner de l’argent très facilement, loin de Moscou ; il en écrivit beaucoup, dont trois au Kazakhstan. Pour mieux connaître la personnalité de Manchouk Mametova, il rencontra sa tante à plusieurs reprises : elle lui confia les lettres de sa nièce pendant la guerre (celles dont on entend des extraits romancés dans le film), des anecdotes sur son enfance, ses jeunes années, sa détermination précoce et sur l’exécution de son oncle, considéré comme un ennemi du peuple. Kontchalovski apprit aussi que la jeune mitrailleuse avait écrit plusieurs fois à Staline depuis le front, sans succès, pour clamer l’innocence de cet oncle si important dans sa vie.

C’est probablement cet ensemble de souvenirs précieux, alliés aux obsessions thématiques de Kontchalovski, qui expliquent le parti pris si singulier de ce film de guerre aux accents nostalgiques : la séquence où Manchouk reçoit des pommes et les offre à ses camarades est véridique, tout comme les nombreuses dérives oniriques, inspirées de ses écrits, qui placent la jeune femme au milieu des steppes ou de sa famille défunte. À la différence de nombreux films de l’époque consacrés au destin d’un héros ou d’une héroïne de la Grande Guerre patriotique, LE CHANT DE MANCHOUK constitue davantage une introspection qu’une hagiographie. Le portrait de cette femme au milieu des combats appelle à la glorification symbolique du collectif, jamais à la légende individuelle ; du reste, le personnage de Manchouk semble toujours en retrait, comme le miroir sur lequel se reflètent les tempéraments, bien plus intéressants, de ses camarades.

Le film est surtout l’évocation en clair-obscur d’un mystère, irrésolu : comment et pourquoi la fille adoptive d’un ennemi du peuple s’engage ainsi, jusqu’au sacrifice, pour sauver sa patrie ? Que recherche-t-elle ? Pragmatique quand elle évoque les combats, Manchouk devient mystique au milieu de la nature, des grands arbres : elle revoit les cavaliers kazakhs de son enfance, s’imagine retrouver un amour perdu, ses parents. Elle ne succombe jamais aux envoûtements balourds d’un bel officier mais pourrait entrer en transe aux premiers rayons du soleil, nichés aux confins de la canopée.

Devant de tels attraits scénaristiques, on comprend le plaisir d’Andreï Kontchalovski à composer un hymne à l’innocence sacrifiée – chant d’autant plus attrayant qu’il est incarné par la belle Natalia Arinbassarova, sa compagne d’alors, rencontrée sur son premier film au Kirghizistan. Toutefois, il serait très injustice pour l’actrice d’imaginer, avec le recul, une forme de favoritisme dans ce choix. Le réalisateur du film, Majyt Begaline, avait fait la guerre dans la même division que Manchouk et l’avait même rencontrée sur le front, lorsqu’elle travaillait au quartier général. Il fut le premier à reconnaître une forte ressemblance physique entre l’actrice et son personnage.

Natalia Arinbassarova impose, dès les premières minutes du film, une large palette de nuances dans son interprétation : tour à tour souriante et mutine, petite fille fragile derrière cette lourde mitrailleuse porteuse de mort, elle se révèle immédiatement hardie, prête à tout pour anéantir l’adversaire, avant que ses yeux ne s’égarent doucement dans une longue fuite mélancolique, spirituelle et onirique ; ange de pureté dans un champ de sépulcres, soldat de plomb sous les frondaisons ensanglantées. À l’exception des scènes de combats, Majyt Begaline filme son actrice presque toujours de près, en gros plan, comme s’il cherchait à pénétrer l’intériorité de ses pensées cadenassées.

Face à elle, un jeune loup sorti de sa cage dorée : Nikita Mikhalkov, frère cadet du scénariste et acteur remarqué dans JE M’BALADE DANS MOSCOU (Danielia, 1964), étudiant en cinéma au VGIK prêt à conquérir les écrans du monde entier. Avec un peu de morgue (bienveillante), on peut affirmer que le jeune homme est dans un rôle taillé sur mesure. Dragueur rustaud, toujours un sourire en coin et l’œil plein de malice, Mikhalkov semble s’amuser à composer ce personnage tragi-comique, vantard comme pas deux, beau gosse moscovite un peu outrecuidant avec les kazakhs mais pudique quand il s’agit de dévoiler ses sentiments réels. Comme toujours, on aime ou l’on s’agace de cette nonchalance, parfaitement improbable dans ce contexte. Pourtant, l’acteur aussi, à sa façon, participe à rendre le film un peu plus éloigné des canons traditionnels du cinéma soviétique – et cette fin, si touchante, où le grand gaillard pleure comme un enfant devant le corps sans vie de la belle Manchouk, au milieu des ruines ! N’est-ce pas pour toutes ces émotions contradictoires que nous aimons le cinéma, après tout ?

Majyt Begaline filme admirablement ses acteurs, avec la bienveillance d’un père qui retrouve des émotions vécues (le réalisateur fut blessé pendant la guerre) et les territoires de sa jeunesse au service de la patrie. La caméra ne virevolte pas dans tous les sens, au contraire, elle se faufile entre les hommes, comme un camarade silencieux qui cherche à transmettre la vérité. Seule, la dernière partie du film ressemble davantage à un documentaire, ce qui contraste étonnamment avec la première heure, comme si cet épisode guerrier (l’assaut final) était un exercice formel obligatoire, pour satisfaire les aristarques. Par bonheur, sitôt la mort survenue, un dernier rêve nous rappelle à l’enfance de Manchouk, petite fille du Kazakhstan entourée de ses parents, intacts moments de bonheur qui ne devraient pas conduire au sacrifice.

Le film, à plusieurs niveaux de lecture, peut être vu comme un plaidoyer antimilitariste, une ode au dévouement absolu ou l’allégorie mystique d’une jeunesse en quête d’absolution. La finesse du scénario, la mise en scène empathique, le montage, les décors austères, les sourires tristes des personnages principaux, rien ne permet de trancher véritablement. Toujours est-il que le film fut très bien accueilli par les autorités, au moment de sa sortie.

Mille fois hélas, LE CHANT DE MANCHOUK n’existe pas en DVD en France – avis à nos amis distributeurs. J’ai eu le plaisir de le visionner sur YouTube lors de la 2ème édition du film kazakhstanais (2020), avec des sous-titres. Peut-être le film est-il encore trouvable quelque part, sur internet ?