Michel-Ange (2019)

En 1513, alors qu’il vient d’achever les peintures du plafond de la chapelle Sixtine, Michel-Ange est un artiste renommé dont les œuvres magnifient le pouvoir des deux familles rivales qui se partagent son talent : les Médicis à Florence et les Della Rovere à Urbino. Alors qu’il peine à terminer le monumental tombeau du pape Jules II, Michel-Ange se voit confier un nouveau chantier d’ampleur par le nouveau souverain pontife. Tiraillé entre la loyauté et la morale, le sculpteur est en proie à de fréquentes hallucinations infernales et questionne le sens de sa vie d’artiste.

« Ce marbre est tellement vivant qu’on attend qu’il se réveille ! » Si l’on en croit les entretiens accordées à Michel Ciment en 2019, c’est peut-être cette phrase, prononcée par un artistocrate florentin au XVIe siècle devant le tombeau des Médicis, qui décida le réalisateur Andreï Kontchalovski à envisager une évocation cinématographique de la vie de Michel-Ange. Une évocation en forme de vision, quasi mystique, d’une petite période, allant de 1513 à 1519. Comme pour ANDREÏ ROUBLEV (Tarkovski, 1966), dont Kontchalovski avait co-signé le scénario, l’imagination suggestive remplace l’écriture biographique formelle. MICHEL-ANGE (Il Peccato / Грех) est le contraire d’un biopic traditionnel, l’exact opposé du film L’EXTASE ET L’AGONIE (Reed, 1965) avec Charlton Heston et Rex Harrison – bon divertissement, par ailleurs, mais paré d’atours hollywoodiens trop flamboyants, de beaux costumes immaculés et d’un scénario « grandeur et décadence » manichéen, souvent hagiographique.

Au contraire, dès les premières images, Kontchalovski place son personnage principal très loin de la caméra, de dos, voûté, perdu sur un chemin escarpé de Toscane. Il parle fort, insulte Florence la « putain » et ses dirigeants fornicateurs, corrompus. Le sculpteur rejoint ensuite sa famille, admoneste vertement ses frères dépensiers puis se plaint de n’être qu’un esclave sans dignité. Quelques temps plus tard, on le retrouve à Rome, houspillé par l’Inquisition, moqué par Raphaël mais divinisé par le pape. Il mange du poisson séché, vit dans un cloaque, jalouse et réprouve ses rivaux. De ses œuvres, il est à peine question ; elles ne servent, dans le film, qu’à éclairer les tourments d’un homme, humain avant d’être génie. Michel-Ange est un artiste vénal, prétentieux et menteur, toujours prêt à trahir ses maîtres ou ses amis pour quelques ducats, ou les miettes d’une vanité qui ronge son âme. Il récite L’enfer de Dante, voit des démons couchés dans les recoins d’une auberge ; il erre la nuit sur les montagnes de Carrare, à la recherche de l’ineffable, puis s’enivre pour oublier sa médiocrité.

Si le Michel-Ange de Kontchalovski vénère autant les blocs de marbre, au point de les caresser pour sentir leurs vibrations, c’est peut-être qu’ils représentent la force et la grandeur que l’artiste ne possède pas en lui. Le marbre se sculpte pour devenir œuvre, il s’élève dans le temps et dans l’espace pour s’approcher du divin. Michel-Ange, pauvre humain, s’abaisse et rampe devant les puissants pour de sombres histoires financières, se cherche des excuses lamentables pour ne pas se couvrir de honte. Du haut d’une carrière blanchâtre, face à la nature, Michel-Ange le bonimenteur converse avec une apparition : « Toute ma vie j’ai cherché Dieu, mais je n’ai trouvé que l’homme » – ce même homme faillible, pétri de contradictions, qui intéresse tant le cinéaste.

MICHEL-ANGE n’est pas un film sur Michel-Ange, ni sur la Renaissance, ni sur la carrière d’un artiste de génie. Kontchalovski dresse le portrait d’un homme dans son temps, avec la démarche sincère d’un historien des mentalités. Il y a quelque chose du Miasme et la jonquille (1982) ou du Monde retrouvé de Louis-François Pinagot (1998), deux ouvrages majeurs d’Alain Corbin, dans lesquels l’historien tente de « reconstituer un horizon spatial et temporel » en pratiquant ce qu’il appelle « l’histoire en creux », ce qui est « révélé par le silence » – à cette différence, notable, que Michel-Ange était une célébrité de son vivant, non un être privé de lumière ou de postérité. Pour autant, que connaît-on vraiment de sa vie, de ses émotions, de ses désirs, de ses peurs ? Sa biographie est une litanie de contrats passés avec les princes de son époque.

La sincérité comme dessein conduit aussi le réalisateur à choisir ses acteurs dans la rue, uniquement en observant les traits de leurs visages, qui doivent raconter quelque chose, même sans paroles. Les tailleurs de pierre sont de véritables artisans de Toscane, pas des comédiens. Certains d’entre eux imposent une incroyable énergie à l’écran, un charisme authentique. Michel-Ange est incarné, quant à lui, par Alberto Testone, un ancien dentiste au visage émacié, proche du portrait le plus célèbre de l’artiste, réalisé par Daniele da Volterra vers 1544.

Dans un délire nocturne, pénétré par l’esprit de Dante, Michel-Ange marche au-devant du danger en récitant les phrases les plus célèbres de son maître. Vous qui entrez, abandonnez toute espérance. Cette sentence, inscrite au fronton de la porte de l’enfer, aurait aussi pu ouvrir le film du réalisateur russe, tant le monde qu’il dépeint, pendant plus de deux heures, se soustrait à notre vision idyllique de la Renaissance, de la lumière des génies du XVIe siècle et des esprits humanistes. Seule la nature, comme toujours dans l’œuvre de Kontchalovski, semble préservée de la petitesse de ce monde reconstitué. Émeutes sanglantes, corps pendus à une balustrade, guerres intestines, maladies, lynchages, œuvre de chair, pauvreté : tel est le décor profane qui côtoie la pureté céleste.

Rome, Florence et Carrare ne sont plus les villes qu’elles étaient il y a quatre cent ans et l’équipe de tournage a dû faire preuve d’imagination pour retrouver l’esprit des lieux. Ce sont, d’abord, ces ruines antiques transformées en habitations de fortune, non loin du Vatican ; ce sont aussi des ruelles de Santa Severa, noires comme l’enfer à la nuit tombée, feutrées d’immondices le reste du jour. Les décors, accessoires et costumes ne sautent jamais aux yeux du spectateur, ils se fondent admirablement dans les paysages des Alpes apuanes, utilisées comme lieu de tournage principal. Cette recherche esthétique, très influencée par les recherches des historiens, rappelle le travail effectué par les équipes de Bertrand Tavernier sur LA PASSION BÉATRICE (1987), l’une des meilleures reconstitutions de l’époque médiévale au cinéma. Kontchalovski préfère, lui, évoquer les réalisateurs du néo-réalisme italien et Bergman, ses maîtres.

MICHEL-ANGE met aussi en lumière le rapport de l’art au pouvoir politique, à une époque charnière où la magnificence des princes passe de plus en plus par le mécénat et la beauté des œuvres, au détriment de la guerre et des conquêtes. La réalité d’un artiste de la Renaissance est éloignée de notre vision romantique du génie solitaire vivant et travaillant sur son chantier, pour son plaisir, ses passions. Raphaël, Michel-Ange, le Titien et même Léonard de Vinci étaient avant tout des chefs d’équipe, supervisant des dizaines de projets, réalisés simultanément par des élèves. Généralement, les artistes s’occupaient personnellement des détails : les visages, les yeux, les mains ; plus rarement des décors ou des arrière-plans. Trouver des contrats bien rémunérés auprès de prestigieux commanditaires était plus important que la postérité des œuvres : c’était l’assurance de pouvoir vivre, se nourrir, entretenir un atelier.

Cette dimension financière de l’art est omniprésente dans le film. Si le Moïse représentant le pape Jules II laisse sans voix ses héritiers, ils ne perdent pas de vue que le tombeau du souverain pontife doit célébrer sa gloire posthume ; et cette gloire a un prix, constamment revu à la hausse par un Michel-Ange dépensier, parfois cupide. L’artiste a même des accents d’Harpagon dans certaines scènes, il en a le physique. Andreï Kontchalovski assume ces égratignures sur le piédestal : « Nous, les artistes, ne sommes pas le pouvoir, nous sommes ses serviteurs parce que nous avons besoin d’argent. Plutôt que d’être des prophètes, ce qui est une illusion, nous sommes les jongleurs dans le cirque. » Cette réalité explique aussi le titre original du film : Il Peccato (Le Péché). Michel-Ange y succombe en permanence : le mensonge, l’avarice, l’orgueil, la jalousie. Ses visions démoniaques sont le fruit de ses contradictions. Pour qui travaille-t-il vraiment ? Pour sa gloire ? Pour une famille princière ? Pour Dieu ? Pour les hommes ? La réponse n’est pas explicite – petite liberté du spectateur dans cette prison émotionnelle. On peut aussi imaginer un cinéaste questionnant ses propres choix de carrière, lui qui assuma quitter l’URSS en 1979 pour gagner plus d’argent en Occident. Son expérience américaine fut son péché, TANGO ET CASH (1989) son châtiment.

L’énorme bloc de marbre que l’on voit sur l’affiche occupe une place très importante dans le film. Surnommé le « monstre » pour sa taille et son caractère intransportable, il est un véritable personnage ; il symbolise l’ultime péché de Michel-Ange : acheter au prix fort un morceau de la nature pour le transformer en gloire temporelle. La création de Dieu refaçonnée par l’homme. On pourrait faire un parallèle avec l’énorme cloche d’ANDREÏ ROUBLEV mais le cinéaste réfute cette comparaison. Kontchalovski préfère évoquer une différence symbolique entre l’art religieux de la Renaissance (au service des hommes) et l’art sacré du Moyen Âge (au service de Dieu). Andreï Roublev et Michel-Ange sont deux artistes soumis aux semonces de leurs maîtres/mécènes mais ils ne servent pas la même cause.

Imposant par l’ampleur de ses défis, souvent magnifié par une photographie de toute beauté, le MICHEL-ANGE de Kontchalovski est à l’image du bloc de marbre que l’artiste touche et caresse comme la peau d’une femme : un monceau organique splendide, plein de failles, de stries et de poussière. Découvrir ce film au cinéma est une expérience de plus en plus rare et, si elle n’est pas exempte de petits défauts (disons des péchés de cinéaste : quelques longueurs et une symbolique religieuse parfois artificielle), cette production russo-italienne confirme qu’Andreï Kontchalovski est l’un des cinéastes russes les plus importants de son époque.

Le journal de sa femme (2000)

Dans la touffeur de la Villa Jeannette, sur les hauteurs arborées de Grasse, dans le sud de la France, l’écrivain russe en exil Ivan Bounine s’apprête à recevoir le Prix Nobel de littérature, entouré de son épouse et de sa jeune maîtresse. LE JOURNAL DE SA FEMME (Дневник его жены), carte postale sépia, mélancolique – à l’image de l’affiche – raconte les vingt dernières années d’un artiste déraciné, apatride, tourmenté par ses passions et ses excès, incapable de concevoir l’avenir sans noirceur.

Réalisé à l’occasion du 130ème anniversaire de la naissance d’Ivan Bounine, le film d’Alexeï Outchitel ne s’embarrasse pas des formalités liées au caractère biographique de son intrigue, et plonge le spectateur dans un monde lyrique, impressionniste, dès les premières minutes : Grasse devient, comme par magie, une station balnéaire (reconstituée en Crimée), et le grand écrivain meurt sous nos yeux dans un train, pathétique vieillard accablé par les psaumes de son épouse-infirmière. L’introduction fait office d’avertissement : le réalisme n’est pas de mise. Le reste du film, comme les petites musiques de Françoise Sagan ou les framboises saupoudrées de sucre glace, doit se déguster en été, un soir de canicule : il y a trop de pins, de soleil sournois, de mer tranquille, trop de sensualité et de femmes en chemisiers transparents, trop de bourgeoisie blasée, d’azur limpide, trop de vacuité pour être un honnête divertissement d’automne ou d’hiver. Certaines œuvres d’art sont des fruits de saison. Je n’imagine pas une seconde entreprendre la lecture d’un roman de Simenon ou de Tolstoï en plein mois de juillet.

Bounine, représenté sous les traits talentueux d’Andreï Smirnov, est un génie contrarié, donc détestable, tel un arbre sans racines. Il méprise son épouse, s’humilie devant sa maîtresse, maltraite un jeune écrivain admiratif (excellent Evgueni Mironov), jalouse une vieille bourgeoise lesbienne ; il pleure aussi la Russie, terre de ses ancêtres, sachant qu’il ne la reverra plus jamais. Écrivain sans plume, Ivan Bounine converse avec son chien et se moque de la guerre, des allemands qui défilent dans Paris. Il ne semble plus rien sans le sourire ingénu de la jeune Galina, qui s’éprend soudain d’une femme plus âgée. Par chance, il lui reste quelques qualités appréciables : son mépris de l’argent, son élégance. Il n’est pas le personnage le plus intéressant du film, un comparse très présent au mieux.

Sur une jetée privée, près d’une petite plage où personne ne vient jamais, le trio sensuel se baigne et musarde au soleil – une scène admirable, où la poésie renverse sans ménagement le comique et le drame. La caméra s’arrête sur les deux femmes, rivales forcées. Vera (Galina Tiounina) est l’épouse digne, une beauté impassible qui ne sourit guère aux inconnus ; Galina (Olga Boudina) est l’innocence immaculée, un astre étincelant, amoureuse de la grandeur. L’une ne va pas sans l’autre pour l’équilibre précaire de l’écrivain, et c’est le départ prévisible de la jeunette qui fera le sel de cette histoire, étendue de 1933 (le triomphe du Nobel, derniers instants de bonheur à trois) à 1953 (le départ nocturne vers Paris et la mort). Le film dure un peu moins de deux heures, mais il pourrait s’éterniser une journée, une nuit entière.

À l’issue de la séance durant laquelle je découvris ce film, je me surpris à laisser rôder une gentille oreille autour des conversations ardentes : dans la torpeur du générique grésillant, on discutait surtout le caractère du peintre, ses névroses, son mépris des femmes ; un vieux monsieur sembla trouver le film d’une cruauté incroyable tandis que d’autres cinéphiles trouvaient l’ensemble très dur, psychologiquement difficile. C’était du reste, la présentation sur le dépliant : une romance violente et déchirante. Je fus probablement le seul à sortir avec le sourire, prêt à glisser des heures sur une antique route nationale pour aller déguster un café à l’ombre des grands pins du cap d’Antibes, espérant sans doute rencontrer là, par hasard, une belle Galina en costume de bain années folles.

Ivan aime Galina, qui aime Marga. Leonid aime Vera, qui aime Ivan. Pour certains spectateurs (Nabokov dirait des philistins), tout le problème est là, noyé dans cette intrigue sans intérêt – et sans issue, bien sûr. Heureusement, le film ne se résume pas à ses accents de vulgaire mélodrame bourgeois. Il faut accepter de l’envisager comme une peinture anachronique, paysage d’un monde ineffable, sans message ni dessein. Un vrai plaisir d’été, juste pour la beauté des choses.

La légèreté du propos tranche avec la gravité de l’époque reconstituée. Sur des sites russes, j’ai pu traduire des critiques assassines de spectateurs, écœurés de découvrir cette vie nonchalante, oisive, où la seule préoccupation du génie national est de retrouver une adolescente qui ne l’aime pas. On devrait, en effet, s’offusquer devant cette indolence bourgeoise – l’utilitaire économe est désormais la mode dominante. Le temps presse ? Une raison supplémentaire pour se délecter des vaines contemplations, à la marge et avec un sourire satisfait. Ultime provocation : la pauvre Vera, épouse martyre du destin, termine son journal dans un gigantesque éclat de rire en annonçant sa mort. Si le film est un drame conjugal (ou extraconjugal) au soleil, il n’en demeure pas moins une déclaration d’amour à la beauté féminine, magnifiée par une nature qui n’existe plus qu’en cartes postales – ou au cinéma !

LE JOURNAL DE SA FEMME est une oeuvre soignée, maîtrisée et parfaitement futile. On se félicitera donc de l’avoir en mémoire, pour longtemps.

Une fois n’est pas coutume, le film ne semble pas exister en DVD en France. Toutefois, certains vendeurs en ligne prétendent, dans leur description technique, que le DVD russe propose des sous-titres anglais et français – une information que je ne peux confirmer.

Le légendaire n°17 (2013)

Gros succès populaire de l’année 2013 en Russie, LE LÉGENDAIRE N°17 (Легенда № 17) retrace une partie des années glorieuses de Valeri Borissovitch Kharlamov, l’un des meilleurs joueurs de hockey sur glace de l’Union Soviétique, mort prématurément en 1981 dans un accident de voiture. Produit par Nikita Mikhalkov, le film s’est emparé de six récompenses au cours de la 12ème cérémonie des Aigles d’or (2014).

Sans grande originalité, le biopic s’ouvre sur une scène marquante de l’enfance, probablement romancée, dans laquelle le petit Valeri se retrouve face à un taureau fou, lâché dans les rues d’un village espagnol pendant une féria – drôle d’introduction à la vie d’un sportif soviétique, mais rien ne vaut une « leçon de vie » juvénile et exotique pour expliquer la détermination du personnage ! En une seconde, on le retrouve dix ans plus tard (sous les traits de Danila Kozlovski), prêt à en découdre avec les joueurs butors d’une ligue nationale sans envergure. Sa ferveur, la rapidité de ses gestes et sa capacité à marquer des buts le font aussitôt remarquer du célèbre Anatoli Tarassov (Oleg Menchikov), l’entraîneur du CSKA Moscou et de l’équipe nationale lors des grandes compétitions à l’étranger. Dès lors, le jeune prodige s’emploie à suivre la méthode brutale de son maître : formation et premiers exploits dans le petit club d’une ville industrielle (Tchebarkoul), entraînements intensifs à Moscou, humiliations, mises à l’épreuve ; le tout au milieu des manigances du pouvoir central pour déstabiliser un entraîneur despote et caractériel. La deuxième partie du film est consacrée essentiellement aux performances sportives de Kharlamov, héros du peuple aux Jeux Olympiques et membre de l’équipe soviétique qui affronte pour la première fois les invincibles canadiens lors de la « série du siècle » en 1972.

Bridé par un scénario biographique très conventionnel (débuts – apprentissage – gloire), le réalisateur Nikolaï Lebedev ne révolutionne pas le genre. Pire, il succombe régulièrement à ces pénibles accès de dédoublement mystique des personnages (le maître conduit mentalement, à distance et au ralenti, les performances de l’élève), sacrifiant la matière brute à la mise en scène artificielle, plus cinégénique. Les quelques scènes consacrées à la vie de couple relèvent de la même platitude : une transverbération dans un bus sous la neige, des regards complices, une scène de nue, des broutilles et l’amour fou, à la Roméo et Juliette sur un balcon grisâtre. De ces inventions bâtardes, le fils de Kharlamov et Irina Smirnova s’en est plaint dans la presse, pendant l’écriture du film et au moment de sa sortie – pas assez fort pour gâcher le plaisir des spectateurs.

À l’image de nombreux films de guerre distribués ces dernières années en Russie, LE LÉGENDAIRE N°17 est une autre symphonie nostalgique des gloires/victoires passées de l’Union Soviétique. Les combats contre les nazis laissent place aux affrontements musclés sur les patinoires internationales et les canadiens endossent ici le (mauvais) rôle des brutes sadiques, finalement battus par le génie coopératif des « petits » rouges, que personne n’attendait. S’il n’y avait cette jolie scène d’échange cordial entre Kharlamov et Phil Esposito (le redoutable attaquant canadien), on croirait que le hockey n’est qu’une bataille rangée, sans pitié ni sensibilité.

Dans le même esprit, le film opère une séparation radicale entre l’héroïsme collectif des joueurs de hockey et les représentants potentats du pouvoir politique, toujours figurés en ventrus manipulateurs, prêts à couper des têtes. La gloire de l’Union Soviétique, oui, mais celle du peuple, celle de « l’âme russe », que l’on prend bien soin de séparer du « système soviétique ». Le personnage de Vladimir Menchov incarne cette dualité de la mémoire : représentant du Comité Central, il est l’entrave permanente à la marche en avant de l’équipe. Il complote, fait et défait des carrières, rampe devant Brejnev et reçoit des ordres improbables de Moscou à l’étranger, mais ne parvient jamais (dans le film) à faire dévier l’honnêteté du joueur vedette. La froide machine administrative contre la pureté du groupe, l’État castrateur contre les individus … le manichéisme est si simpliste qu’on croirait un film hollywoodien.

Au-delà du conformisme esthétique et idéologique, LE LÉGENDAIRE N°17 offre le plaisir d’un divertissement de très bonne facture. Je dois confesser une passion dilettante, mais gourmande, pour le hockey sur glace, sport viril, fascinant à bien des égards, très mal connu en France malgré l’existence de plusieurs équipes régionales. Un tel film est évidemment un délice rare pour l’amateur puisqu’il conjugue la trajectoire individuelle d’un champion hors-norme, les coulisses des grandes compétitions mondiales et des morceaux de bravoure sur la glace. N’ayons pas peur des mots ni du Comité Central : le film est jouissif, du début à la fin (exception faite des laborieuses séquences qui suivent l’accident de voiture).

Les films de hockey sur glace ne sont pas si nombreux, même dans la production pléthorique américaine. Cet opus n’est sûrement pas un modèle du genre mais soulève, à nouveau, l’épineuse question de la mise en scène de ce sport au cinéma. Comment filmer une telle rapidité de mouvements avec fluidité et ingéniosité ? Nikolaï Lebedev n’apporte pas d’autre réponse que le découpage excessif de plans très brefs, montés comme un clip convulsé – ce qui n’est pas très convaincant. Il faudrait toute la virtuosité d’un Martin Scorsese (RAGING BULL, 1980) ou d’un David Fincher (la course d’aviron dans THE SOCIAL NETWORK, 2010) pour orchestrer une nouvelle expérience de ce terrain de jeu glacé, à l’aide de plans-séquences ou d’un montage stimulant. Peut-être le salut viendra-t-il de l’Est ?

LE LÉGENDAIRE N°17 n’existe pas en DVD en France, malheureusement. J’ai eu la chance de le visionner avec des sous-titres francophones lors d’une diffusion limitée sur internet par les Soirées du Cinéma Russe de Bordeaux. Pour les plus téméraires, il reste trouvable sur Russian Film Hub avec des sous-titres anglais.

Prince Yaroslav (2010)

Film de commande pour célébrer le millième anniversaire de la fondation de Iaroslav, l’une des plus anciennes villes de Russie, située sur la Volga, PRINCE YAROSLAV (Яросла́в. Ты́сячу лет наза́д) est une production au rabais, sans originalité ni véritables intentions cinématographiques. 90 minutes de vide.

L’idée de départ n’est, pourtant, pas si mauvaise : évoquer les jeunes années de Yaroslav (le Sage), l’un des fils de Vladimir Ier, futur grand prince de la Rus’ de Kiev au XIe siècle, célèbre pour son code de loi (Rousskaïa Pravda), ses nombreuses constructions d’églises orthodoxes et les relations que la principauté développa progressivement avec les autres forces européennes et orientales de l’époque. Aujourd’hui vénéré comme un saint en Russie, Yaroslav a bénéficié d’une imposante hagiographie au cours des siècles, peuplée de légendes plus ou moins célèbres. Le film choisit d’évoquer un point très précis de cette histoire parcellaire : les prémices de Iaroslav, la ville fondée par le jeune prince lorsqu’il était à Rostov. Sans véritables moyens (réduits encore par la crise économique de 2008) ni inventivité, PRINCE YAROSLAV se réduit à de longues séquences de forêt, dans laquelle un ensemble de beaux soldats, aux barbes bien taillées et aux teints hâlés, discutent et se battent pour contrôler un bout de terre près du fleuve. Les trucages numériques (peu nombreux) sont lamentables, autant que les scènes d’escarmouches ou l’irruption de l’ours au milieu du village. Le prince est incarné par un jeune acteur aux traits fins et aux cheveux soyeux, christique ; Alexeï Kravtchenko, quant à lui, ressemble davantage à Chuck Norris qu’à un guerrier du Moyen Âge, sa plus belle performance étant de vomir en gros plan, face caméra.

Difficile d’aller au bout de cette mièvrerie en costumes – téléfilm raté plutôt que vraie production ambitieuse. Les plus courageux pourront le trouver en DVD ou en Blu-ray (Zylo, 2012), avec une version française et une version originale sous-titrée.

Gagarine, premier dans l’espace (2013)

Sorti en 2014 chez First International Production sous le titre GAGARINE : FIRST IN SPACE (savant mélange de français – pour l’orthographe de Gagarine – et d’anglais, pour offrir à l’acheteur un titre aux accents hollywoodiens), ce premier biopic consacré au cosmonaute soviétique le plus célèbre des années 1960 est une plate mais ambitieuse production russe, censée s’exporter au-delà des frontières nationales et rivaliser avec les « meilleurs » blockbusters américains qui inondent les salles de cinéma occidentales depuis des années. C’est en tout cas l’objectif avoué d’Oleg Kapanets, le fondateur de la société Kremlin Films, qui s’est fendu d’un budget colossal pour assurer à Youri Gagarine une gloire cinématographique qui lui faisait cruellement défaut.

Le film a été un échec en Russie pour différentes raisons : Gagarine est un héros soviétique oublié de la jeune génération (principal public visé par ce film) et les distributeurs, peut-être conscients des fragilités idéologiques et esthétiques de cet opus, ont refusé de lui accorder une large diffusion dans les cinémas du pays. GAGARINE, FIRST IN SPACE a été distribué dans quelques pays européens, mais pas en France, où il est sorti directement (et modestement) en DVD.

Si le projet originel est louable (la vie de Gagarine avait déjà été portée deux fois à l’écran, mais pas sous cette forme), le résultat est terne, souvent ennuyeux et dégouline de bons sentiments patriotiques franchement désuets. La mise en scène, impersonnelle, a été confiée à un tâcheron débutant, Pavel Parkhomenko, qui a fait toute sa carrière comme chef décorateur. Restent quelques acteurs à sauver : le jeune Yaroslav Jalnine, qui ressemble beaucoup physiquement au cosmonaute, et surtout Mikhail Filippov dans le rôle de l’ingénieur Korolev, véritable cerveau de la course aux étoiles soviétique – personnage qui aurait mérité d’être creusé davantage, tant il semble complexe et torturé. Les amateurs d’effets spéciaux interstellaires resteront aussi sur leur faim : s’ils ne sont pas ridicules, ils font parfois un peu cheap.

Plus tristement, ce projet met en exergue, à nouveau, une réalité cinématographique qui n’est pas propre à la Russie : la volonté de faire comme les américains, quitte à se vautrer dans leur conformisme, sans aucune prise de risque. En la matière, les dirigeants d’Hollywood sont les rois incontestés … pour les russes, cette course-là, aussi, était perdue d’avance …