Youri Gagarine : le fantôme du cinéma russe ?

C’était il y a soixante ans, jour pour jour : le 12 avril 1961, Youri Gagarine entrait dans la légende comme premier homme à effectuer un vol dans l’espace et une orbite autour de la Terre. Une heure et quarante-huit minutes d’éternité, avant de retrouver le sol de la Mère Patrie, non loin de la Volga, et d’être acclamé dans le monde entier comme un héros, pionnier de la conquête spatiale.

Six décennies plus tard, il est assez étonnant de constater que la figure du cosmonaute reste très marginale dans le cinéma russe. À bien y regarder, c’est surtout le directeur du programme spatial soviétique, Sergueï Korolev, qui intéresse les scénaristes et les réalisateurs ; probablement pour l’ampleur de sa carrière et sa personnalité complexe, restée dans l’ombre.

Si Youri Gagarine apparaît en personne dans des dizaines de documentaires, de son vivant et après sa mort tragique en 1968, il n’est généralement qu’un comparse (parfois sans visage) dans les quelques films de fiction retraçant les exploits soviétiques de la conquête spatiale, et souvent interprété par un acteur de second plan. Ainsi de LA MAÎTRISE DU FEU (Укрощение огня) de Daniil Khrabrovitski, qui rencontra un grand succès populaire à sa sortie en 1972 : le cosmonaute, dont le rôle n’est pas très étoffé, est interprété par deux acteurs non-professionnels, parfaitement inconnus. Le premier, Lavr Lyndin, fut repéré dans la rue, devant les studios, par le réalisateur qui lui trouvait un air de ressemblance avec Gagarine – il joua difficilement quelques minutes à l’écran ; le second, Anatoli Chelombitko, fut la silhouette du cosmonaute dans les séquences où il apparaît en combinaison spatiale.

Le véritable premier film consacré entièrement à Youri Gagarine date de 1976, mais il s’agit d’une évocation de l’enfance du cosmonaute pendant la Seconde Guerre mondiale, non de sa carrière de pilote. Dans AINSI COMMENÇA LA LÉGENDE (Так начиналась легенда), il est interprété par un jeune garçon de 10 ans, Oleg Orlov, engagé avec l’approbation de la mère de Gagarine après de nombreux castings où se présentèrent des milliers d’enfants.

Des années 1970 aux années 2000, la figure de Youri Gagarine semble s’effacer des écrans russes. Il faut attendre les plus récents LE COSMOS COMME PRESSENTIMENT (Outchitel, 2005), la série internationale À LA CONQUÊTE DE L’ESPACE (2005) et LE SOLDAT DE PAPIER (Guerman Jr., 2008) pour retrouver l’ombre légendaire du cosmonaute, toujours filmé en arrière-plan des intrigues, comme un décor historique à part entière, au même titre que la Guerre froide ou la course à l’espace.

Ce n’est qu’au début des années 2010 que l’ambitieux producteur Oleg Kapanets décide de consacrer tout un film biographique au cosmonaute, cinq décennies après son exploit autour de la Terre. Blockbuster à l’américaine, GAGARINE, PREMIER DANS L’ESPACE (2013) bénéficie d’un budget conséquent, d’un tournage à Baïkonour et de l’approbation de la fille du héros, qui participe en personne à la promotion du film. Le cosmonaute est interprété par un jeune acteur, Yaroslav Jalnine, assez ressemblant physiquement mais tiède à l’écran. Las, le film est un semi-échec au box-office russe et sort directement en DVD à l’étranger : le scénario est superficiel, les personnages caricaturaux et la mise en scène confiée à un tâcheron inexpérimenté.

La vie de Youri Gagarine est-elle impossible à transposer au cinéma avec succès ? Assurément non : de son enfance pendant la guerre à sa mort en vol, quelques années après être devenu une légende de la conquête spatiale, il y aurait matière à un biopic foisonnant, à condition d’éviter les artifices émotionnels propres au cinéma contemporain et d’envisager une exploration plus intime des (inévitables) tourments de l’homme, liés aux enjeux qui reposaient sur ses épaules au début des années 1960.

Toutefois, le film de 2013 a eu le mérite de soulever indirectement une question importante : la personnalité du cosmonaute est-elle cinégénique ? Sur ce point, rien n’est moins sûr, tant les témoignages abondent pour présenter Gagarine comme un homme simple, modeste, souriant, bon père et bon mari ; une gravure socialiste de propagande ! On le sait, depuis les premiers films du muet, les vrais gentils ne font pas souvent les meilleurs héros de cinéma. Alors, Gagarine restera peut-être un personnage anecdotique du cinéma russe, prisonnier de sa légende immortelle, comme son nom s’affiche toujours, en lettres d’or, dans un petit carré noir figé dans une des murailles du Kremlin, derrière le mausolée de Lénine.

L’enfance de Gorki (1938)

Première partie de la trilogie consacrée au célèbre écrivain soviétique Maxime Gorki, adaptation fidèle de ses trois volumes autobiographiques, L’ENFANCE DE GORKI (Детство Горького) raconte les souvenirs d’une jeunesse pauvre et difficile dans les bas quartiers de Nijni Novgorod, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle ; période qui s’étend de la mort de son père jusqu’à son départ pour Kazan, pour gagner sa vie.

Quelques mois avant la mort de l’écrivain, le 18 juin 1936, le réalisateur Marc Donskoï rencontra Maxime Gorki, lequel vivait alors en résidence surveillée malgré son immense prestige dans toute l’Union Soviétique. Ils évoquèrent probablement le projet cinématographique d’une adaptation sur grand écran de ses trois récits de jeunesse, mais le vieil écrivain mit en garde le cinéaste contre toute ambition de construire un monument hagiographique en l’honneur d’un vivant. Est-ce pour cette raison que cette première partie de la trilogie ne fut réalisée que deux ans après la mort de Gorki ? Ou faut-il y voir, plus simplement, l’excès de préparation d’un cinéaste méticuleux et passionné par son sujet ?

Huit décennies plus tard, le résultat semble toujours éclatant de beauté. Loin du panégyrique outrancier bercé de réalisme socialiste, L’ENFANCE DE GORKI respecte l’avertissement de l’écrivain (pourtant décédé) et offre au spectateur une évocation minutieuse et poétique de la condition des petites gens de la Russie impériale dans les années 1870-1880.

Suivant la trame originelle de l’ouvrage de Gorki, le film est construit comme une succession de petites séquences pittoresques, la plupart du temps au cœur du noyau familial où évolue celui qui s’appelle encore Alexeï « Aliocha » Maximovitch Pechkov (il ne deviendra Gorki que plus tard, au moment où débute sa carrière de journaliste-écrivain). Orphelin de père, abandonné par une mère de plus en plus étrangère, le jeune garçon est confié à l’éducation brutale de son grand-père (personnage haut en couleur, rustique et violent) et à la douceur maternelle de sa grand-mère, l’un des personnages les plus importants de son existence. Au milieu de ses oncles et cousins, Aliocha (Alexeï Liarski) découvre la rudesse de la vie, la camaraderie, l’importance de savoir lire et s’émerveille en écoutant les histoires traditionnelles que l’on se transmet encore avec ferveur (notamment celle du domovoï, l’esprit du foyer).

S’il ne faut probablement pas espérer retrouver de l’authenticité dans une reconstitution cinématographique, Donskoï réussit néanmoins à imprimer une ambiance particulière à son film, celle des quartiers populaires qui serpentaient autour de la Volga dans les dernières années de l’ère tsariste. Le soin apporté aux détails – costumes, accessoires, objets, mobilier, etc. – participe pour beaucoup de cette évocation en arabesque de l’enfance du jeune Gorki, confronté à la misère quotidienne, à la mort, à la violence, mais aussi à la résilience inhérente à cette masse prolétarienne guidée par l’instinct de survie.

Devant la caméra du cinéaste, un monde éteint renaît de ses cendres, à hauteur d’enfant. Chaque scène, chaque mouvement de caméra se termine immanquablement par un gros plan sur le visage du petit Aliocha, habile façon de rappeler qu’il s’agit, avant tout, de ses propres souvenirs, nécessairement subjectifs et déformés. Certaines séquences dramatiques prennent ainsi de terrifiants aspects, monstrueux, comme peuvent l’être des réminiscences lointaines : ainsi de cet impressionnant incendie, où l’on aperçoit le vieux Grigori, rendu aveugle par les flammes, déambuler au milieu du brasier, tel un fantôme lugubre sorti de l’enfer. La séquence dans laquelle Aliocha découvre la mort est tout aussi marquante : le cadavre de son seul ami est étendu au milieu de la maison et chacun cherche le responsable ; le petit garçon, épouvanté, se réfugie sous la table, à hauteur du corps.

L’enchevêtrement des séquences, vaguement chronologiques (le passage de l’enfance à l’adolescence), annihile souvent le caractère tragique des événements montrés, pour le plus grand bonheur du spectateur du XXIe siècle, par trop habitué aux effets dramatiques longuement appuyés, à grands renforts de musique et de plans larmoyants. En ce sens, la poésie de Donskoï semble plus réelle que le réalisme cinématographique qui préoccupe tant nos auteurs contemporains. Le cinéaste filme comme Gorki se souvenait, sans musique ni tourbillons lacrymaux. Un mort est un souvenir et un camarade qui part vers un camp de travail est une main qui se perd dans l’horizon ensoleillé. S’il n’y avait ces cartons entre deux séquences (des extraits du texte de l’écrivain), on oublierait presque qu’il s’agit d’une histoire autobiographique.

D’une enfance individuelle, effacée dans le collectif, Marc Donskoï filme une histoire universelle, où la nature (le fleuve, les arbres, les rives où s’épuisent les forçats) revient imperturbablement rappeler aux hommes qu’ils sont mortels, de passage. Pour autant, l’immensité des paysages traduit aussi une forme de liberté pour le petit garçon, souvent confiné dans des cloaques où naît la violence (magnifique scène dans laquelle il déchire les pages du bréviaire de son grand-père, qui entre alors dans une colère tragi-comique).

Il n’est pas aisé de situer les influences esthétiques de Marc Donskoï. Instinctivement, ce récit de l’enfance, où l’agitation des rues semble plus importante aux yeux du cinéaste que l’intrigue, où les personnages du peuple débordent du cadre et se perdent dans une profondeur de champ souvent admirable, le rapproche de réalisateurs français comme Jean Renoir ou René Clair, du réalisme poétique des années 1930. Le cinéaste filme ce qu’il imagine être les descriptions de Gorki, pas ce qu’elles étaient réellement dans les années 1870. Pour autant, Donskoï ne dénigre pas l’influence du réalisme russe et de ses grandes scènes de genre : en témoignent ces deux superbes séquences où il reproduit à l’écran, presque trait pour trait, le célèbre tableau de Répine, Les bateliers de la Volga (1870-1873).

La Bibliothèque Nationale de France conserve, pour la mémoire, toute la presse française des XIXe et XXe siècles. Il est toujours amusant de sentir « le pouls » d’un temps révolu à travers les écrits de ses journalistes ou de ses écrivains, engagés ou dégagés de leur époque. J’avais montré, dans mon article sur LES JOYEUX GARÇONS (Alexandrov, 1934), à quel point certains films soviétiques pouvaient enflammer de drolatiques débats entre journalistes sur l’influence américaine dans l’esthétique cinématographique de l’URSS ou la nécessité pour elle de ne pas s’aventurer sur le terrain glissant de la comédie burlesque.

On épargna à Marc Donskoï cette tourmente de papier. L’ENFANCE DE GORKI ne fut visible sur les écrans français qu’à partir du 30 octobre 1946, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et rencontra un véritable succès critique. Dans Combat, Denis Marion vanta la qualité du jeu des jeunes acteurs, « admirables de fraîcheur et de naturel », ajoutant que « depuis le muet, on n’avait plus revu une collection de trognes aussi bien caractérisées qui paraissent vraiment appartenir à des hommes du peuple et non à de vieux cabots » (14 décembre 1946) ; dans Ce soir, Raymond Barkan s’emballa pour cette « merveille » de cinéma où « le soucis du réalisateur est plus de nous émouvoir par l’évolution psychologique d’un héros que de nous captiver par des péripéties romanesques » (18 avril 1948).

Dans l’imposant ouvrage sur le cinéma soviétique dirigé par Jean-Loup Passek (1992), on trouve également une chronique flatteuse signée Armand Johannès, pour La Revue du cinéma (décembre 1946) : « Le style direct, documentaire, exprimant avec naturel la vérité permanente et la réalité mouvante de la vie – et le style allusif, évocatoire, qui exprime avec subtilité les sentiments les plus fins, ces deux aspects de l’écrivain Gorki, merveilleusement unis, se retrouvent dans le film ».

Dans son passionnant essai sur le cinéaste soviétique, Albert Cervoni souligne, toutefois, que la trilogie de Marc Donskoï sur la vie de Gorki sortit en France dans un contexte relativement défavorable à ce genre de films : « À la Libération, le public et la critique étaient nécessairement impatients, en première urgence, des œuvres soviétiques capables de témoigner sur l’histoire la plus immédiate » – cet « appel » de l’actualité expliquant en partie, selon lui, le succès bien plus important d’un documentaire comme LA BATAILLE D’UKRAINE (Dovjenko, 1943) ou d’un film comme CAMARADE P. (Ermler, 1943). De fait, malgré ses excellentes critiques dans la presse, le film de Donskoï ne connut jamais d’exploitation nationale d’ampleur ; au mieux une ou deux salles parisiennes, puis il ressortit régulièrement, par la suite, grâce à l’obstination de passionnés dans les ciné-clubs, mais sa notoriété est loin d’égaler celle des films d’Eisenstein ou Poudovkine.

L’ENFANCE DE GORKI, ainsi que les deux autres parties de la trilogie, est disponible en DVD chez RDM Edition, dans une copie globalement satisfaisante, en version originale sous-titrée. Les bonus proposent quelques photographies de Marc Donskoï et des extraits audio de plusieurs discours de l’écrivain.

Sources

  • Albert Cervoni, Marc Donskoï, Seghers, 1966
  • Gallica (Bibliothèque Nationale de France)

Le chant de Manchouk (1970)

En 1943, sur le front de l’Est, après la bataille de Smolensk. Manchouk Mametova est une jeune infirmière d’origine kazakhe, engagée volontaire dans l’Armée rouge et devenue experte en mitrailleuse. Sa bravoure au combat en fait une héroïne de sa brigade de tirailleurs. LE CHANT DE MANCHOUK (Песнь о Маншук) raconte, en un peu moins de 80 minutes, les dernières heures de sa vie.

Chose rare, la véritable fin de la mitrailleuse Manchouk Mametova (1922-1943) fut probablement plus glorieuse que sa représentation succincte dans le film. Née dans une région rurale du Kazakhstan, la jeune femme suivit d’abord des cours de médecine à Alma-Ata avant de s’enrôler dans l’Armée rouge après l’invasion de l’URSS par l’armée allemande. Affectée dans une unité d’infanterie, elle développa de solides capacités dans le maniement des mitrailleuses et força le respect des autres fusiliers par son courage au combat. Si l’on en croit les quelques sources éparses trouvées sur internet, le 15 octobre 1943, la jeune femme de 20 ans soutint de violents tirs de mortiers ennemis, fut blessée à la tête par un éclat d’obus mais trouva la force de se relever, de continuer la défense de ses camarades, jusqu’à la mort, refusant de battre en retraite avec le reste de sa division.

La légende imprimée dans les mémoires en fait une héroïne de l’Union soviétique, un modèle de courage et une tueuse redoutable (elle aurait tué jusqu’à 70 ennemis le jour de sa mort), au même titre qu’Aliya Moldagulova, autre femme combattante d’origine kazakhe morte sur le front. Aujourd’hui, Manchouk Mametova reste une figure historique importante au Kazakhstan, des rues, des statues, des livres et un musée perpétuent son souvenir.

En 1968, lorsqu’il est chargé d’écrire le scénario de ce film, Andreï Kontchalovski est un jeune cinéaste qui n’a réalisé que deux longs métrages, relativement mal reçus par la Censure soviétique (LE PREMIER MAÎTRE en 1965 et LE BONHEUR D’ASSIA, en 1966). De son propre aveu, écrire des scénarii pour les Républiques soviétiques d’Asie centrale représentait un moyen d’apprendre son métier et de gagner de l’argent très facilement, loin de Moscou ; il en écrivit beaucoup, dont trois au Kazakhstan. Pour mieux connaître la personnalité de Manchouk Mametova, il rencontra sa tante à plusieurs reprises : elle lui confia les lettres de sa nièce pendant la guerre (celles dont on entend des extraits romancés dans le film), des anecdotes sur son enfance, ses jeunes années, sa détermination précoce et sur l’exécution de son oncle, considéré comme un ennemi du peuple. Kontchalovski apprit aussi que la jeune mitrailleuse avait écrit plusieurs fois à Staline depuis le front, sans succès, pour clamer l’innocence de cet oncle si important dans sa vie.

C’est probablement cet ensemble de souvenirs précieux, alliés aux obsessions thématiques de Kontchalovski, qui expliquent le parti pris si singulier de ce film de guerre aux accents nostalgiques : la séquence où Manchouk reçoit des pommes et les offre à ses camarades est véridique, tout comme les nombreuses dérives oniriques, inspirées de ses écrits, qui placent la jeune femme au milieu des steppes ou de sa famille défunte. À la différence de nombreux films de l’époque consacrés au destin d’un héros ou d’une héroïne de la Grande Guerre patriotique, LE CHANT DE MANCHOUK constitue davantage une introspection qu’une hagiographie. Le portrait de cette femme au milieu des combats appelle à la glorification symbolique du collectif, jamais à la légende individuelle ; du reste, le personnage de Manchouk semble toujours en retrait, comme le miroir sur lequel se reflètent les tempéraments, bien plus intéressants, de ses camarades.

Le film est surtout l’évocation en clair-obscur d’un mystère, irrésolu : comment et pourquoi la fille adoptive d’un ennemi du peuple s’engage ainsi, jusqu’au sacrifice, pour sauver sa patrie ? Que recherche-t-elle ? Pragmatique quand elle évoque les combats, Manchouk devient mystique au milieu de la nature, des grands arbres : elle revoit les cavaliers kazakhs de son enfance, s’imagine retrouver un amour perdu, ses parents. Elle ne succombe jamais aux envoûtements balourds d’un bel officier mais pourrait entrer en transe aux premiers rayons du soleil, nichés aux confins de la canopée.

Devant de tels attraits scénaristiques, on comprend le plaisir d’Andreï Kontchalovski à composer un hymne à l’innocence sacrifiée – chant d’autant plus attrayant qu’il est incarné par la belle Natalia Arinbassarova, sa compagne d’alors, rencontrée sur son premier film au Kirghizistan. Toutefois, il serait très injustice pour l’actrice d’imaginer, avec le recul, une forme de favoritisme dans ce choix. Le réalisateur du film, Majyt Begaline, avait fait la guerre dans la même division que Manchouk et l’avait même rencontrée sur le front, lorsqu’elle travaillait au quartier général. Il fut le premier à reconnaître une forte ressemblance physique entre l’actrice et son personnage.

Natalia Arinbassarova impose, dès les premières minutes du film, une large palette de nuances dans son interprétation : tour à tour souriante et mutine, petite fille fragile derrière cette lourde mitrailleuse porteuse de mort, elle se révèle immédiatement hardie, prête à tout pour anéantir l’adversaire, avant que ses yeux ne s’égarent doucement dans une longue fuite mélancolique, spirituelle et onirique ; ange de pureté dans un champ de sépulcres, soldat de plomb sous les frondaisons ensanglantées. À l’exception des scènes de combats, Majyt Begaline filme son actrice presque toujours de près, en gros plan, comme s’il cherchait à pénétrer l’intériorité de ses pensées cadenassées.

Face à elle, un jeune loup sorti de sa cage dorée : Nikita Mikhalkov, frère cadet du scénariste et acteur remarqué dans JE M’BALADE DANS MOSCOU (Danielia, 1964), étudiant en cinéma au VGIK prêt à conquérir les écrans du monde entier. Avec un peu de morgue (bienveillante), on peut affirmer que le jeune homme est dans un rôle taillé sur mesure. Dragueur rustaud, toujours un sourire en coin et l’œil plein de malice, Mikhalkov semble s’amuser à composer ce personnage tragi-comique, vantard comme pas deux, beau gosse moscovite un peu outrecuidant avec les kazakhs mais pudique quand il s’agit de dévoiler ses sentiments réels. Comme toujours, on aime ou l’on s’agace de cette nonchalance, parfaitement improbable dans ce contexte. Pourtant, l’acteur aussi, à sa façon, participe à rendre le film un peu plus éloigné des canons traditionnels du cinéma soviétique – et cette fin, si touchante, où le grand gaillard pleure comme un enfant devant le corps sans vie de la belle Manchouk, au milieu des ruines ! N’est-ce pas pour toutes ces émotions contradictoires que nous aimons le cinéma, après tout ?

Majyt Begaline filme admirablement ses acteurs, avec la bienveillance d’un père qui retrouve des émotions vécues (le réalisateur fut blessé pendant la guerre) et les territoires de sa jeunesse au service de la patrie. La caméra ne virevolte pas dans tous les sens, au contraire, elle se faufile entre les hommes, comme un camarade silencieux qui cherche à transmettre la vérité. Seule, la dernière partie du film ressemble davantage à un documentaire, ce qui contraste étonnamment avec la première heure, comme si cet épisode guerrier (l’assaut final) était un exercice formel obligatoire, pour satisfaire les aristarques. Par bonheur, sitôt la mort survenue, un dernier rêve nous rappelle à l’enfance de Manchouk, petite fille du Kazakhstan entourée de ses parents, intacts moments de bonheur qui ne devraient pas conduire au sacrifice.

Le film, à plusieurs niveaux de lecture, peut être vu comme un plaidoyer antimilitariste, une ode au dévouement absolu ou l’allégorie mystique d’une jeunesse en quête d’absolution. La finesse du scénario, la mise en scène empathique, le montage, les décors austères, les sourires tristes des personnages principaux, rien ne permet de trancher véritablement. Toujours est-il que le film fut très bien accueilli par les autorités, au moment de sa sortie.

Mille fois hélas, LE CHANT DE MANCHOUK n’existe pas en DVD en France – avis à nos amis distributeurs. J’ai eu le plaisir de le visionner sur YouTube lors de la 2ème édition du film kazakhstanais (2020), avec des sous-titres. Peut-être le film est-il encore trouvable quelque part, sur internet ?

AK-47 : Kalachnikov (2020)

Après les traditionnels films de guerre aux lourds accents patriotiques, après les récits héroïques des grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale, après les films à la gloire du char d’assaut T-34, voici le panégyrique de la kalachnikov. Vivement le biopic sur les dessinateurs des montres Vostok ou les premiers conducteurs des Katioucha !

Réalisé à l’occasion du centenaire de la naissance de Mikhaïl Kalachnikov (1919-2013), le concepteur du plus célèbre fusil d’assaut du XXe siècle, toujours utilisé partout dans le monde par les militaires, guérilleros et terroristes de tout poil, AK-47 KALACHNIKOV (Калашников) s’inscrit à la suite des nombreuses autres évocations lyriques des héros de l’Union Soviétique dans le cinéma russe, ces dernières années. Le principe de ces films semble immuable : un garçon du peuple, très ordinaire mais paré des meilleures intentions pour servir son pays, se retrouve tiraillé entre le cœur froid de la machine bureaucratique et quelques courageux esprits prêts à lui ouvrir les portes de la gloire universelle. La même trame peut servir tous les pans de la société : ainsi de Gagarine (conquête spatiale), Kharlamov (sport) ou Kalachnikov (armée), pour les plus récents exemples chroniqués sur ce blog.

La différence entre tous ces produits de consommation courante se fait donc sur les détails : la mise en scène, le travail sur la lumière, le jeu des acteurs, d’éventuelles audaces dans l’écriture et un sujet plus ou moins attirant – je dois confesser, dans le cas présent, un manque d’intérêt (et de culture) notoire pour les armes à feu ; je préfère le hockey !

Alors, que peut-on sauver du conformisme de cet énième hymne mièvre à la gloire du génie populaire de l’URSS ? Si la mise en scène ne fait montre d’aucune originalité dans le traitement des séquences (elles-mêmes bien prévisibles), il faut saluer le travail du chef opérateur Levan Kapanadze pour sa très belle photographie. Alliée à des décors de qualité et une reconstitution soignée, elle permet au film de ne jamais souffrir des aspects un peu toc du numérique mal utilisé.

Le reste semble bien trop englué dans les codes du genre. Adapté des mémoires de Kalachnikov, le récit n’évoque (presque) pas sa jeunesse tourmentée de fils de koulak, sa déportation en Sibérie et ses différentes évasions – ce qui aurait, pourtant, apporté un peu de piment aux séquences finales : ses décorations, son prix Staline et l’utilisation massive de son fusil par l’Armée rouge. Le jeune Youri Borissov a beau déclarer en interview avoir cherché à « complexifier son personnage », le résultat ne s’écarte pas du chemin tracé initialement par les producteurs (où est passé le talent de Sergueï Bodrov, scénariste et producteur du film ?) ; pire, le pauvre Kalachnikov ressemble volontiers à un benêt sans conviction ni bravoure, aussi mal à l’aise avec les femmes que face à ses « concurrents » dans les concours. Un visage lisse au service de la patrie, héros sans failles.

Le film a le bon goût de ne pas trop s’éterniser, ce qui rend son visionnage presque agréable, à défaut d’être enthousiasmant. Quelques acteurs secondaires participent de cet effort collectif pour rendre vivante cette fresque immobile, dont l’essentiel se passe entre le champ de tir et les ateliers : Alexeï Vertkov, l’homme qui murmurait à l’oreille des T-34 dans LE TIGRE BLANC (Chakhnazarov, 2012), incarne ici un officier du NKVD dans la seule scène de suspens du film ; Arthur Smolianinov est un ingénieur convaincant, tout comme le jeune Eldar Kalimouline en assistant de dernière minute. La jolie Olga Lerman, quant à elle, est moins bien servie avec un rôle de gentille épouse faussement caractérielle.

Les amateurs de fusils d’assaut peuvent découvrir ce film en VOD (version originale sous-titrée) sur différentes plateformes avant, peut-être, une sortie prochaine en DVD / Blu-ray. Il faut noter que la carrière du film n’a pas été trop malmenée par la crise sanitaire liée au Covid-19 : présenté en avant-première à Ijevsk (Oural), la ville industrielle où fut fabriqué le premier prototype de l’AK-47, le film apparaît dans le top 5 des productions favorites du public russe pour l’année 2020.

Michel-Ange (2019)

En 1513, alors qu’il vient d’achever les peintures du plafond de la chapelle Sixtine, Michel-Ange est un artiste renommé dont les œuvres magnifient le pouvoir des deux familles rivales qui se partagent son talent : les Médicis à Florence et les Della Rovere à Urbino. Alors qu’il peine à terminer le monumental tombeau du pape Jules II, Michel-Ange se voit confier un nouveau chantier d’ampleur par le nouveau souverain pontife. Tiraillé entre la loyauté et la morale, le sculpteur est en proie à de fréquentes hallucinations infernales et questionne le sens de sa vie d’artiste.

« Ce marbre est tellement vivant qu’on attend qu’il se réveille ! » Si l’on en croit les entretiens accordées à Michel Ciment en 2019, c’est peut-être cette phrase, prononcée par un artistocrate florentin au XVIe siècle devant le tombeau des Médicis, qui décida le réalisateur Andreï Kontchalovski à envisager une évocation cinématographique de la vie de Michel-Ange. Une évocation en forme de vision, quasi mystique, d’une petite période, allant de 1513 à 1519. Comme pour ANDREÏ ROUBLEV (Tarkovski, 1966), dont Kontchalovski avait co-signé le scénario, l’imagination suggestive remplace l’écriture biographique formelle. MICHEL-ANGE (Il Peccato / Грех) est le contraire d’un biopic traditionnel, l’exact opposé du film L’EXTASE ET L’AGONIE (Reed, 1965) avec Charlton Heston et Rex Harrison – bon divertissement, par ailleurs, mais paré d’atours hollywoodiens trop flamboyants, de beaux costumes immaculés et d’un scénario « grandeur et décadence » manichéen, souvent hagiographique.

Au contraire, dès les premières images, Kontchalovski place son personnage principal très loin de la caméra, de dos, voûté, perdu sur un chemin escarpé de Toscane. Il parle fort, insulte Florence la « putain » et ses dirigeants fornicateurs, corrompus. Le sculpteur rejoint ensuite sa famille, admoneste vertement ses frères dépensiers puis se plaint de n’être qu’un esclave sans dignité. Quelques temps plus tard, on le retrouve à Rome, houspillé par l’Inquisition, moqué par Raphaël mais divinisé par le pape. Il mange du poisson séché, vit dans un cloaque, jalouse et réprouve ses rivaux. De ses œuvres, il est à peine question ; elles ne servent, dans le film, qu’à éclairer les tourments d’un homme, humain avant d’être génie. Michel-Ange est un artiste vénal, prétentieux et menteur, toujours prêt à trahir ses maîtres ou ses amis pour quelques ducats, ou les miettes d’une vanité qui ronge son âme. Il récite L’enfer de Dante, voit des démons couchés dans les recoins d’une auberge ; il erre la nuit sur les montagnes de Carrare, à la recherche de l’ineffable, puis s’enivre pour oublier sa médiocrité.

Si le Michel-Ange de Kontchalovski vénère autant les blocs de marbre, au point de les caresser pour sentir leurs vibrations, c’est peut-être qu’ils représentent la force et la grandeur que l’artiste ne possède pas en lui. Le marbre se sculpte pour devenir œuvre, il s’élève dans le temps et dans l’espace pour s’approcher du divin. Michel-Ange, pauvre humain, s’abaisse et rampe devant les puissants pour de sombres histoires financières, se cherche des excuses lamentables pour ne pas se couvrir de honte. Du haut d’une carrière blanchâtre, face à la nature, Michel-Ange le bonimenteur converse avec une apparition : « Toute ma vie j’ai cherché Dieu, mais je n’ai trouvé que l’homme » – ce même homme faillible, pétri de contradictions, qui intéresse tant le cinéaste.

MICHEL-ANGE n’est pas un film sur Michel-Ange, ni sur la Renaissance, ni sur la carrière d’un artiste de génie. Kontchalovski dresse le portrait d’un homme dans son temps, avec la démarche sincère d’un historien des mentalités. Il y a quelque chose du Miasme et la jonquille (1982) ou du Monde retrouvé de Louis-François Pinagot (1998), deux ouvrages majeurs d’Alain Corbin, dans lesquels l’historien tente de « reconstituer un horizon spatial et temporel » en pratiquant ce qu’il appelle « l’histoire en creux », ce qui est « révélé par le silence » – à cette différence, notable, que Michel-Ange était une célébrité de son vivant, non un être privé de lumière ou de postérité. Pour autant, que connaît-on vraiment de sa vie, de ses émotions, de ses désirs, de ses peurs ? Sa biographie est une litanie de contrats passés avec les princes de son époque.

La sincérité comme dessein conduit aussi le réalisateur à choisir ses acteurs dans la rue, uniquement en observant les traits de leurs visages, qui doivent raconter quelque chose, même sans paroles. Les tailleurs de pierre sont de véritables artisans de Toscane, pas des comédiens. Certains d’entre eux imposent une incroyable énergie à l’écran, un charisme authentique. Michel-Ange est incarné, quant à lui, par Alberto Testone, un ancien dentiste au visage émacié, proche du portrait le plus célèbre de l’artiste, réalisé par Daniele da Volterra vers 1544.

Dans un délire nocturne, pénétré par l’esprit de Dante, Michel-Ange marche au-devant du danger en récitant les phrases les plus célèbres de son maître. Vous qui entrez, abandonnez toute espérance. Cette sentence, inscrite au fronton de la porte de l’enfer, aurait aussi pu ouvrir le film du réalisateur russe, tant le monde qu’il dépeint, pendant plus de deux heures, se soustrait à notre vision idyllique de la Renaissance, de la lumière des génies du XVIe siècle et des esprits humanistes. Seule la nature, comme toujours dans l’œuvre de Kontchalovski, semble préservée de la petitesse de ce monde reconstitué. Émeutes sanglantes, corps pendus à une balustrade, guerres intestines, maladies, lynchages, œuvre de chair, pauvreté : tel est le décor profane qui côtoie la pureté céleste.

Rome, Florence et Carrare ne sont plus les villes qu’elles étaient il y a quatre cent ans et l’équipe de tournage a dû faire preuve d’imagination pour retrouver l’esprit des lieux. Ce sont, d’abord, ces ruines antiques transformées en habitations de fortune, non loin du Vatican ; ce sont aussi des ruelles de Santa Severa, noires comme l’enfer à la nuit tombée, feutrées d’immondices le reste du jour. Les décors, accessoires et costumes ne sautent jamais aux yeux du spectateur, ils se fondent admirablement dans les paysages des Alpes apuanes, utilisées comme lieu de tournage principal. Cette recherche esthétique, très influencée par les recherches des historiens, rappelle le travail effectué par les équipes de Bertrand Tavernier sur LA PASSION BÉATRICE (1987), l’une des meilleures reconstitutions de l’époque médiévale au cinéma. Kontchalovski préfère, lui, évoquer les réalisateurs du néo-réalisme italien et Bergman, ses maîtres.

MICHEL-ANGE met aussi en lumière le rapport de l’art au pouvoir politique, à une époque charnière où la magnificence des princes passe de plus en plus par le mécénat et la beauté des œuvres, au détriment de la guerre et des conquêtes. La réalité d’un artiste de la Renaissance est éloignée de notre vision romantique du génie solitaire vivant et travaillant sur son chantier, pour son plaisir, ses passions. Raphaël, Michel-Ange, le Titien et même Léonard de Vinci étaient avant tout des chefs d’équipe, supervisant des dizaines de projets, réalisés simultanément par des élèves. Généralement, les artistes s’occupaient personnellement des détails : les visages, les yeux, les mains ; plus rarement des décors ou des arrière-plans. Trouver des contrats bien rémunérés auprès de prestigieux commanditaires était plus important que la postérité des œuvres : c’était l’assurance de pouvoir vivre, se nourrir, entretenir un atelier.

Cette dimension financière de l’art est omniprésente dans le film. Si le Moïse représentant le pape Jules II laisse sans voix ses héritiers, ils ne perdent pas de vue que le tombeau du souverain pontife doit célébrer sa gloire posthume ; et cette gloire a un prix, constamment revu à la hausse par un Michel-Ange dépensier, parfois cupide. L’artiste a même des accents d’Harpagon dans certaines scènes, il en a le physique. Andreï Kontchalovski assume ces égratignures sur le piédestal : « Nous, les artistes, ne sommes pas le pouvoir, nous sommes ses serviteurs parce que nous avons besoin d’argent. Plutôt que d’être des prophètes, ce qui est une illusion, nous sommes les jongleurs dans le cirque. » Cette réalité explique aussi le titre original du film : Il Peccato (Le Péché). Michel-Ange y succombe en permanence : le mensonge, l’avarice, l’orgueil, la jalousie. Ses visions démoniaques sont le fruit de ses contradictions. Pour qui travaille-t-il vraiment ? Pour sa gloire ? Pour une famille princière ? Pour Dieu ? Pour les hommes ? La réponse n’est pas explicite – petite liberté du spectateur dans cette prison émotionnelle. On peut aussi imaginer un cinéaste questionnant ses propres choix de carrière, lui qui assuma quitter l’URSS en 1979 pour gagner plus d’argent en Occident. Son expérience américaine fut son péché, TANGO ET CASH (1989) son châtiment.

L’énorme bloc de marbre que l’on voit sur l’affiche occupe une place très importante dans le film. Surnommé le « monstre » pour sa taille et son caractère intransportable, il est un véritable personnage ; il symbolise l’ultime péché de Michel-Ange : acheter au prix fort un morceau de la nature pour le transformer en gloire temporelle. La création de Dieu refaçonnée par l’homme. On pourrait faire un parallèle avec l’énorme cloche d’ANDREÏ ROUBLEV mais le cinéaste réfute cette comparaison. Kontchalovski préfère évoquer une différence symbolique entre l’art religieux de la Renaissance (au service des hommes) et l’art sacré du Moyen Âge (au service de Dieu). Andreï Roublev et Michel-Ange sont deux artistes soumis aux semonces de leurs maîtres/mécènes mais ils ne servent pas la même cause.

Imposant par l’ampleur de ses défis, souvent magnifié par une photographie de toute beauté, le MICHEL-ANGE de Kontchalovski est à l’image du bloc de marbre que l’artiste touche et caresse comme la peau d’une femme : un monceau organique splendide, plein de failles, de stries et de poussière. Découvrir ce film au cinéma est une expérience de plus en plus rare et, si elle n’est pas exempte de petits défauts (disons des péchés de cinéaste : quelques longueurs et une symbolique religieuse parfois artificielle), cette production russo-italienne confirme qu’Andreï Kontchalovski est l’un des cinéastes russes les plus importants de son époque.


Mise à jour du 27 décembre 2020 :

La carrière du film dans les salles françaises a été de courte durée, hélas, crise sanitaire oblige. MICHEL-ANGE s’offre désormais au public en DVD et Blu-ray (UFO Distribution, mars 2021).

Le journal de sa femme (2000)

Dans la touffeur de la Villa Jeannette, sur les hauteurs arborées de Grasse, dans le sud de la France, l’écrivain russe en exil Ivan Bounine s’apprête à recevoir le Prix Nobel de littérature, entouré de son épouse et de sa jeune maîtresse. LE JOURNAL DE SA FEMME (Дневник его жены), carte postale sépia, mélancolique – à l’image de l’affiche – raconte les vingt dernières années d’un artiste déraciné, apatride, tourmenté par ses passions et ses excès, incapable de concevoir l’avenir sans noirceur.

Réalisé à l’occasion du 130ème anniversaire de la naissance d’Ivan Bounine, le film d’Alexeï Outchitel ne s’embarrasse pas des formalités liées au caractère biographique de son intrigue, et plonge le spectateur dans un monde lyrique, impressionniste, dès les premières minutes : Grasse devient, comme par magie, une station balnéaire (reconstituée en Crimée), et le grand écrivain meurt sous nos yeux dans un train, pathétique vieillard accablé par les psaumes de son épouse-infirmière. L’introduction fait office d’avertissement : le réalisme n’est pas de mise. Le reste du film, comme les petites musiques de Françoise Sagan ou les framboises saupoudrées de sucre glace, doit se déguster en été, un soir de canicule : il y a trop de pins, de soleil sournois, de mer tranquille, trop de sensualité et de femmes en chemisiers transparents, trop de bourgeoisie blasée, d’azur limpide, trop de vacuité pour être un honnête divertissement d’automne ou d’hiver. Certaines œuvres d’art sont des fruits de saison. Je n’imagine pas une seconde entreprendre la lecture d’un roman de Simenon ou de Tolstoï en plein mois de juillet.

Bounine, représenté sous les traits talentueux d’Andreï Smirnov, est un génie contrarié, donc détestable, tel un arbre sans racines. Il méprise son épouse, s’humilie devant sa maîtresse, maltraite un jeune écrivain admiratif (excellent Evgueni Mironov), jalouse une vieille bourgeoise lesbienne ; il pleure aussi la Russie, terre de ses ancêtres, sachant qu’il ne la reverra plus jamais. Écrivain sans plume, Ivan Bounine converse avec son chien et se moque de la guerre, des allemands qui défilent dans Paris. Il ne semble plus rien sans le sourire ingénu de la jeune Galina, qui s’éprend soudain d’une femme plus âgée. Par chance, il lui reste quelques qualités appréciables : son mépris de l’argent, son élégance. Il n’est pas le personnage le plus intéressant du film, un comparse très présent au mieux.

Sur une jetée privée, près d’une petite plage où personne ne vient jamais, le trio sensuel se baigne et musarde au soleil – une scène admirable, où la poésie renverse sans ménagement le comique et le drame. La caméra s’arrête sur les deux femmes, rivales forcées. Vera (Galina Tiounina) est l’épouse digne, une beauté impassible qui ne sourit guère aux inconnus ; Galina (Olga Boudina) est l’innocence immaculée, un astre étincelant, amoureuse de la grandeur. L’une ne va pas sans l’autre pour l’équilibre précaire de l’écrivain, et c’est le départ prévisible de la jeunette qui fera le sel de cette histoire, étendue de 1933 (le triomphe du Nobel, derniers instants de bonheur à trois) à 1953 (le départ nocturne vers Paris et la mort). Le film dure un peu moins de deux heures, mais il pourrait s’éterniser une journée, une nuit entière.

À l’issue de la séance durant laquelle je découvris ce film, je me surpris à laisser rôder une gentille oreille autour des conversations ardentes : dans la torpeur du générique grésillant, on discutait surtout le caractère du peintre, ses névroses, son mépris des femmes ; un vieux monsieur sembla trouver le film d’une cruauté incroyable tandis que d’autres cinéphiles trouvaient l’ensemble très dur, psychologiquement difficile. C’était du reste, la présentation sur le dépliant : une romance violente et déchirante. Je fus probablement le seul à sortir avec le sourire, prêt à glisser des heures sur une antique route nationale pour aller déguster un café à l’ombre des grands pins du cap d’Antibes, espérant sans doute rencontrer là, par hasard, une belle Galina en costume de bain années folles.

Ivan aime Galina, qui aime Marga. Leonid aime Vera, qui aime Ivan. Pour certains spectateurs (Nabokov dirait des philistins), tout le problème est là, noyé dans cette intrigue sans intérêt – et sans issue, bien sûr. Heureusement, le film ne se résume pas à ses accents de vulgaire mélodrame bourgeois. Il faut accepter de l’envisager comme une peinture anachronique, paysage d’un monde ineffable, sans message ni dessein. Un vrai plaisir d’été, juste pour la beauté des choses.

La légèreté du propos tranche avec la gravité de l’époque reconstituée. Sur des sites russes, j’ai pu traduire des critiques assassines de spectateurs, écœurés de découvrir cette vie nonchalante, oisive, où la seule préoccupation du génie national est de retrouver une adolescente qui ne l’aime pas. On devrait, en effet, s’offusquer devant cette indolence bourgeoise – l’utilitaire économe est désormais la mode dominante. Le temps presse ? Une raison supplémentaire pour se délecter des vaines contemplations, à la marge et avec un sourire satisfait. Ultime provocation : la pauvre Vera, épouse martyre du destin, termine son journal dans un gigantesque éclat de rire en annonçant sa mort. Si le film est un drame conjugal (ou extraconjugal) au soleil, il n’en demeure pas moins une déclaration d’amour à la beauté féminine, magnifiée par une nature qui n’existe plus qu’en cartes postales – ou au cinéma !

LE JOURNAL DE SA FEMME est une oeuvre soignée, maîtrisée et parfaitement futile. On se félicitera donc de l’avoir en mémoire, pour longtemps.

Une fois n’est pas coutume, le film ne semble pas exister en DVD en France. Toutefois, certains vendeurs en ligne prétendent, dans leur description technique, que le DVD russe propose des sous-titres anglais et français – une information que je ne peux confirmer.

Le légendaire n°17 (2013)

Gros succès populaire de l’année 2013 en Russie, LE LÉGENDAIRE N°17 (Легенда № 17) retrace une partie des années glorieuses de Valeri Borissovitch Kharlamov, l’un des meilleurs joueurs de hockey sur glace de l’Union Soviétique, mort prématurément en 1981 dans un accident de voiture. Produit par Nikita Mikhalkov, le film s’est emparé de six récompenses au cours de la 12ème cérémonie des Aigles d’or (2014).

Sans grande originalité, le biopic s’ouvre sur une scène marquante de l’enfance, probablement romancée, dans laquelle le petit Valeri se retrouve face à un taureau fou, lâché dans les rues d’un village espagnol pendant une féria – drôle d’introduction à la vie d’un sportif soviétique, mais rien ne vaut une « leçon de vie » juvénile et exotique pour expliquer la détermination du personnage ! En une seconde, on le retrouve dix ans plus tard (sous les traits de Danila Kozlovski), prêt à en découdre avec les joueurs butors d’une ligue nationale sans envergure. Sa ferveur, la rapidité de ses gestes et sa capacité à marquer des buts le font aussitôt remarquer du célèbre Anatoli Tarassov (Oleg Menchikov), l’entraîneur du CSKA Moscou et de l’équipe nationale lors des grandes compétitions à l’étranger. Dès lors, le jeune prodige s’emploie à suivre la méthode brutale de son maître : formation et premiers exploits dans le petit club d’une ville industrielle (Tchebarkoul), entraînements intensifs à Moscou, humiliations, mises à l’épreuve ; le tout au milieu des manigances du pouvoir central pour déstabiliser un entraîneur despote et caractériel. La deuxième partie du film est consacrée essentiellement aux performances sportives de Kharlamov, héros du peuple aux Jeux Olympiques et membre de l’équipe soviétique qui affronte pour la première fois les invincibles canadiens lors de la « série du siècle » en 1972.

Bridé par un scénario biographique très conventionnel (débuts – apprentissage – gloire), le réalisateur Nikolaï Lebedev ne révolutionne pas le genre. Pire, il succombe régulièrement à ces pénibles accès de dédoublement mystique des personnages (le maître conduit mentalement, à distance et au ralenti, les performances de l’élève), sacrifiant la matière brute à la mise en scène artificielle, plus cinégénique. Les quelques scènes consacrées à la vie de couple relèvent de la même platitude : une transverbération dans un bus sous la neige, des regards complices, une scène de nu, des broutilles et l’amour fou, à la Roméo et Juliette sur un balcon grisâtre. De ces inventions bâtardes, le fils de Kharlamov et Irina Smirnova s’en est plaint dans la presse, pendant l’écriture du film et au moment de sa sortie – pas assez fort pour gâcher le plaisir des spectateurs.

À l’image de nombreux films de guerre distribués ces dernières années en Russie, LE LÉGENDAIRE N°17 est une autre symphonie nostalgique des gloires/victoires passées de l’Union Soviétique. Les combats contre les nazis laissent place aux affrontements musclés sur les patinoires internationales et les canadiens endossent ici le (mauvais) rôle des brutes sadiques, finalement battus par le génie coopératif des « petits » rouges, que personne n’attendait. S’il n’y avait cette jolie scène d’échange cordial entre Kharlamov et Phil Esposito (le redoutable attaquant canadien), on croirait que le hockey n’est qu’une bataille rangée, sans pitié ni sensibilité.

Dans le même esprit, le film opère une séparation radicale entre l’héroïsme collectif des joueurs de hockey et les représentants potentats du pouvoir politique, toujours figurés en ventrus manipulateurs, prêts à couper des têtes. La gloire de l’Union Soviétique, oui, mais celle du peuple, celle de « l’âme russe », que l’on prend bien soin de séparer du « système soviétique ». Le personnage de Vladimir Menchov incarne cette dualité de la mémoire : représentant du Comité Central, il est l’entrave permanente à la marche en avant de l’équipe. Il complote, fait et défait des carrières, rampe devant Brejnev et reçoit des ordres improbables de Moscou à l’étranger, mais ne parvient jamais (dans le film) à faire dévier l’honnêteté du joueur vedette. La froide machine administrative contre la pureté du groupe, l’État castrateur contre les individus … le manichéisme est si simpliste qu’on croirait un film hollywoodien.

Au-delà du conformisme esthétique et idéologique, LE LÉGENDAIRE N°17 offre le plaisir d’un divertissement de très bonne facture. Je dois confesser une passion dilettante, mais gourmande, pour le hockey sur glace, sport viril, fascinant à bien des égards, très mal connu en France malgré l’existence de plusieurs équipes régionales. Un tel film est évidemment un délice rare pour l’amateur puisqu’il conjugue la trajectoire individuelle d’un champion hors-norme, les coulisses des grandes compétitions mondiales et des morceaux de bravoure sur la glace. N’ayons pas peur des mots ni du Comité Central : le film est jouissif, du début à la fin (exception faite des laborieuses séquences qui suivent l’accident de voiture).

Les films de hockey sur glace ne sont pas si nombreux, même dans la production pléthorique américaine. Cet opus n’est sûrement pas un modèle du genre mais soulève, à nouveau, l’épineuse question de la mise en scène de ce sport au cinéma. Comment filmer une telle rapidité de mouvements avec fluidité et ingéniosité ? Nikolaï Lebedev n’apporte pas d’autre réponse que le découpage excessif de plans très brefs, montés comme un clip convulsé – ce qui n’est pas très convaincant. Il faudrait toute la virtuosité d’un Martin Scorsese (RAGING BULL, 1980) ou d’un David Fincher (la course d’aviron dans THE SOCIAL NETWORK, 2010) pour orchestrer une nouvelle expérience de ce terrain de jeu glacé, à l’aide de plans-séquences ou d’un montage stimulant. Peut-être le salut viendra-t-il de l’Est ?

LE LÉGENDAIRE N°17 n’existe pas en DVD en France, malheureusement. J’ai eu la chance de le visionner avec des sous-titres francophones lors d’une diffusion limitée sur internet par les Soirées du Cinéma Russe de Bordeaux. Pour les plus téméraires, il reste trouvable sur Russian Film Hub avec des sous-titres anglais.

Prince Yaroslav (2010)

Film de commande pour célébrer le millième anniversaire de la fondation de Iaroslav, l’une des plus anciennes villes de Russie, située sur la Volga, PRINCE YAROSLAV (Яросла́в. Ты́сячу лет наза́д) est une production au rabais, sans originalité ni véritables intentions cinématographiques. 90 minutes de vide.

L’idée de départ n’est, pourtant, pas si mauvaise : évoquer les jeunes années de Yaroslav (le Sage), l’un des fils de Vladimir Ier, futur grand prince de la Rus’ de Kiev au XIe siècle, célèbre pour son code de loi (Rousskaïa Pravda), ses nombreuses constructions d’églises orthodoxes et les relations que la principauté développa progressivement avec les autres forces européennes et orientales de l’époque. Aujourd’hui vénéré comme un saint en Russie, Yaroslav a bénéficié d’une imposante hagiographie au cours des siècles, peuplée de légendes plus ou moins célèbres. Le film choisit d’évoquer un point très précis de cette histoire parcellaire : les prémices de Iaroslav, la ville fondée par le jeune prince lorsqu’il était à Rostov. Sans véritables moyens (réduits encore par la crise économique de 2008) ni inventivité, PRINCE YAROSLAV se réduit à de longues séquences de forêt, dans laquelle un ensemble de beaux soldats, aux barbes bien taillées et aux teints hâlés, discutent et se battent pour contrôler un bout de terre près du fleuve. Les trucages numériques (peu nombreux) sont lamentables, autant que les scènes d’escarmouches ou l’irruption de l’ours au milieu du village. Le prince est incarné par un jeune acteur aux traits fins et aux cheveux soyeux, christique ; Alexeï Kravtchenko, quant à lui, ressemble davantage à Chuck Norris qu’à un guerrier du Moyen Âge, sa plus belle performance étant de vomir en gros plan, face caméra.

Difficile d’aller au bout de cette mièvrerie en costumes – téléfilm raté plutôt que vraie production ambitieuse. Les plus courageux pourront le trouver en DVD ou en Blu-ray (Zylo, 2012), avec une version française et une version originale sous-titrée.

Gagarine, premier dans l’espace (2013)

Sorti en 2014 chez First International Production sous le titre GAGARINE : FIRST IN SPACE (savant mélange de français – pour l’orthographe de Gagarine – et d’anglais, pour offrir à l’acheteur un titre aux accents hollywoodiens), ce premier biopic consacré au cosmonaute soviétique le plus célèbre des années 1960 est une plate mais ambitieuse production russe, censée s’exporter au-delà des frontières nationales et rivaliser avec les « meilleurs » blockbusters américains qui inondent les salles de cinéma occidentales depuis des années. C’est en tout cas l’objectif avoué d’Oleg Kapanets, le fondateur de la société Kremlin Films, qui s’est fendu d’un budget colossal pour assurer à Youri Gagarine une gloire cinématographique qui lui faisait cruellement défaut.

Le film a été un échec en Russie pour différentes raisons : Gagarine est un héros soviétique oublié de la jeune génération (principal public visé par ce film) et les distributeurs, peut-être conscients des fragilités idéologiques et esthétiques de cet opus, ont refusé de lui accorder une large diffusion dans les cinémas du pays. GAGARINE, FIRST IN SPACE a été distribué dans quelques pays européens, mais pas en France, où il est sorti directement (et modestement) en DVD.

Si le projet originel est louable (la vie de Gagarine avait déjà été portée deux fois à l’écran, mais pas sous cette forme), le résultat est terne, souvent ennuyeux et dégouline de bons sentiments patriotiques franchement désuets. La mise en scène, impersonnelle, a été confiée à un tâcheron débutant, Pavel Parkhomenko, qui a fait toute sa carrière comme chef décorateur. Restent quelques acteurs à sauver : le jeune Yaroslav Jalnine, qui ressemble beaucoup physiquement au cosmonaute, et surtout Mikhail Filippov dans le rôle de l’ingénieur Korolev, véritable cerveau de la course aux étoiles soviétique – personnage qui aurait mérité d’être creusé davantage, tant il semble complexe et torturé. Les amateurs d’effets spéciaux interstellaires resteront aussi sur leur faim : s’ils ne sont pas ridicules, ils font parfois un peu cheap.

Plus tristement, ce projet met en exergue, à nouveau, une réalité cinématographique qui n’est pas propre à la Russie : la volonté de faire comme les américains, quitte à se vautrer dans leur conformisme, sans aucune prise de risque. En la matière, les dirigeants d’Hollywood sont les rois incontestés … pour les russes, cette course-là, aussi, était perdue d’avance …