Chers camarades ! (2020)

En juin 1962, à Novotcherkassk, dans le Caucase, la grève de milliers de travailleurs de l’usine ferroviaire déclenche une réaction brutale des autorités, qui décident de faire tirer sur la foule. Au milieu de l’émeute et des morts, une femme cherche sa fille disparue. Progressivement, elle remet en question sa foi inébranlable dans le Parti et ses convictions profondes.

Le film s’ouvre par une pénurie alimentaire, celle qui toucha durement de nombreuses régions de l’Union Soviétique au début des années 1960. Face aux difficultés agricoles et au semi-échec de sa campagne des terres vierges, Khrouchtchev se résolut à importer des céréales depuis l’étranger, augmenter le prix des denrées et distribuer des cartes de rationnement, non sans présenter la situation comme l’émanation du désir populaire pour affronter la crise. Quelques voix contestataires s’élevèrent dans les grandes villes, sans suite.

À Novotcherkassk, la situation dégénéra très rapidement dans l’usine ferroviaire, située en banlieue de la ville. Les ouvriers, exténués par un travail difficile et des conditions de logement déplorables, débutèrent une grève de plus en plus suivie. Prenant la situation très au sérieux, les autorités envoyèrent sur place deux membres du Conseil des ministres, Frol Kozlov et Anastase Mikoïan, des responsables du KGB et des généraux. Après une journée d’émeutes et l’occupation du comité municipal du Parti, Khrouchtchev confirma l’ordre de régler la « révolte antisoviétique » par la force. L’armée tira sur les manifestants en plusieurs endroits de la ville, faisant 26 morts et plus de 80 blessés. Un procès condamna également sept personnes à la peine capitale et une centaine d’autres furent emprisonnées.

Le lendemain de la fusillade, les autorités tentèrent de reprendre la main sur de nouvelles manifestations avec l’aide d’ouvriers fidèles et de militants dévoués. Kozlov justifia le massacre par la nécessité de punir les leaders de la révolte mais promit quelques améliorations rapides quant à la pénurie alimentaire. Un couvre-feu fut instauré dans toute la ville, désormais surveillée par l’armée, des policiers et des représentants du KGB, jusqu’au retour au calme. L’affaire fut classée « secret d’État » et des victimes furent inhumées secrètement dans des cimetières voisins. Ce n’est qu’en 1992 que le « massacre de Novotcherkassk » fut déclassifié et rendu public. Tous les condamnés à mort furent réhabilités.

En visioconférence depuis Moscou lors du Festival du film russe de Paris 2021, Andreï Kontchalovski s’est amusé à ne jamais réellement présenter son film au public français venu en nombre, arguant qu’il existe deux choses à ne jamais faire : parler d’un film avant de l’avoir vu ; et pire : en parler après ! Si d’aventure, je venais à le rencontrer, je devrais bien me garder de mentionner la simple existence de ce blog. Mais derrière la malice d’un auteur octogénaire toujours prolixe quand il s’agit de parler de son art, il reste tout de même une affirmation comme préambule : l’histoire racontée ne doit pas être le centre du film, mais un décor propice à la poursuite d’une exploration du langage cinématographique et de son esthétique. En somme, pour ceux qui veulent bien le croire, Kontchalovski s’inscrit dans une (saine) lignée nabokovienne, où la forme doit l’emporter sur le fond.

D’emblée, le cinéaste impose ses codes : une image en 4/3 (comme dans MICHEL-ANGE, son film précédent) et un très beau noir et blanc, hommage toujours recommencé à ses maîtres du néoréalisme italien et de la Nouvelle vague française. La caméra s’installe dans un coin de la pièce, témoin silencieuse de la vie qui s’anime dans une petite chambre où s’éveillent un homme respectable et sa maîtresse. Il est singulier de constater avec quelle virtuosité le cinéaste parvient à mettre en mouvement une foule de détails sans jamais bouger son appareil. La vie d’un appartement soviétique des années 1960 renaît à la façon d’un documentaire : pièces étroites, vie en communauté dans l’immeuble, promiscuité, entrelacement des générations, privilèges des uns et patience dévouée des autres. Kontchalovski filme sans emphase ni émotions, méthodiquement, inspiré par Bresson, Rossellini et d’autres.

Le première moitié du film s’étire ainsi, dans l’accumulation chronologique des événements : la grève, l’arrivée des autorités (magnifique séquence de face-à-face entre les membres du Conseil des ministres et les autres, avec un travail particulier sur la lumière, les contrastes et les cadres) puis la répression. Chacun semble tenir son rôle : les ouvriers, dont beaucoup sont des repris de justice, manifestent leur mécontentement et les officiels sont insensibles à leur désarroi justifié. Au cœur de cette histoire, une femme idéaliste, Liouda (incarnée par Ioulia Vyssotskaïa, l’épouse du réalisateur), patriote acharnée, nostalgique des illusions de l’époque stalinienne et membre du comité municipal du Parti. Sa voix s’élève pour faire exécuter les meneurs et briser la grève, sans ménagement. Pourtant, lorsque sa fille disparaît dans la cohue des émeutiers, ses certitudes vacillent.

Liouda est le vernis craquelant d’un tableau dont les couleurs ternissent avec le temps qui s’épuise. Communiste forcenée, presque romantique, elle se métamorphose doucement en mère inquiète et fragile. Jouant avec les genres cinématographiques, Kontchalovski en fait un pendant soviétique du personnage d’Ingrid Bergman dans EUROPE 51 (Rossellini, 1952), ou comment une grande bourgeoise découvre la réalité du monde qui l’entoure et devient une sainte. Dans une scène magnifique (qui suscitera nécessairement le débat), le cinéaste place son héroïne désarçonnée, enfermée dans des toilettes, tombant en prière pour la survie de sa fille – elle qui méprisait son père quelques heures plus tôt pour sa piété d’Ancien régime. Cette transverbération, étonnante, semble opportuniste et désespérée, mais constitue le socle naissant de ses inquiétudes, de ses doutes.

Plus loin, la caméra du cinéaste se pare des atours du film noir américain. De remarquables séquences montrent cette mère fouiller un cimetière pour retrouver le corps de sa fille. Sur le chemin, elle s’époumone à entonner les paroles d’une vieille chanson patriotique à la gloire des enfants de l’Union Soviétique, non sans s’écrouler en larmes et questionner un agent du KGB, plutôt bienveillant : « Pourquoi a-t-on fait ça ? Comment a-t-on pu faire ça ? » Le spectateur s’attend alors à une issue dramatique qui n’arrive pas. Les dernières minutes offrent le spectacle stylisé d’un film aux accents de réalisme socialiste, comme si le réalisateur voulait s’amuser à parodier (gentiment) le cinéma national des années 1960, celui-là même qui cachait aux spectateurs des tragédies comme le massacre de Novotcherkassk. Les ultimes mots de Liouda, le regard porté vers l’horizon, peuvent prêter à diverses interprétations. Le spectateur est laissé sur le fil, sans véritable direction à suivre ; on repense aux ambiguïtés du PREMIER MAÎTRE (1965).

« Il était important pour moi de montrer l’état d’esprit d’un citoyen ordinaire, qui a traversé une guerre et qui doit affronter un décalage entre son idéal et la réalité. Pour moi, ces gens sont gentils, je les comprends … » (Andreï Kontchalovski, 2020)

Même si le cinéaste se défend de privilégier le fond à la forme, CHERS CAMARADES ! (Дорогие товарищи!) reste un film très personnel. Le film s’ouvre sur l’hymne national de l’Union Soviétique et se termine par l’interprétation dramatique d’une chanson du film LE PRINTEMPS (Alexandrov, 1947), deux titres dont les paroles ont été écrites par son père, le poète Sergueï Mikhalkov. Cette ombre permet peut-être d’expliquer la naïveté de certains personnages (certains diront du réalisateur lui-même !), rêveurs fanatisés ou pragmatiques cherchant à construire le véritable socialisme. La fin du film peut ainsi trouver une nouvelle lecture, plus bienveillante à l’égard du personnage principal, privilégiée soudainement confrontée à la vérité nue. En somme, Kontchalovski poursuit son travail d’introspection.

À sa sortie en Russie, le film a été accusé d’antisoviétisme primaire – amusant point de vue lorsque l’on écoute les réactions françaises, plus mitigées quant à une vision candide de l’Histoire. Dans sa logique de toujours filmer le monde comme une tragédie grecque, Andreï Kontchalovski tente constamment de semer la confusion des émotions, sans manichéisme (au moins pour les personnages principaux). Le film est, avant tout, un portrait de femme confrontée à ses contradictions, dans un monde contradictoire. Le contexte politique de l’Union soviétique importe moins que le cadre familial et social qui l’oblige à penser et agir d’une certaine façon ; ce qui n’empêche pas le réalisateur de filmer des moments très forts : les jets d’eau qui nettoient le sang sur la place, les ouvriers qui refont le sol quand le sang a séché, les cadavres entassés à la morgue, le bal qui doit tout faire oublier, etc.

Tel un peintre, le cinéaste figure des impressions mouvantes, que l’on ne saisira jamais tout à fait. Dans les flous volontaires de son travail se trouvent toutes les failles et ambiguïtés de l’âme humaine, et plus particulièrement celles de l’homo sovieticus, ici montré avec un regard plus tendre que celui de l’inquisiteur anachronique.

CHERS CAMARADES ! a obtenu le Prix spécial du jury à la Mostra de Venise en 2020, ainsi que plusieurs prix d’importance en Russie – dont le Nika du meilleur réalisateur pour Andreï Kontchalovski et le Nika de la meilleure actrice pour Ioulia Vyssotskaïa. Le film a été présenté en France à deux reprises : lors de la rétrospective consacrée au cinéaste par la Cinémathèque puis lors du Festival du film russe en juin 2021, avec une introduction malicieuse de son auteur, en visioconférence depuis Moscou.

Il sortira dans les salles françaises le 1er septembre 2021.

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