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Petrov, Petrova et leur jeune fils ont de la fièvre et des médicaments périmés. Perdus dans une nuit qui semble éternelle, tous les personnages de cette histoire fantasmagorique vont et viennent dans un temps décomposé où s’entremêlent de vaporeux souvenirs d’enfance, des hallucinations et d’inquiétants sursauts de réalité.

Réalisé par Kirill Serebrennikov
Russie, France, Allemagne / Sortie : 1er décembre 2021 / env. 145 min
Avec Semion Serzine, Tchoulpan Khamatova, Ioulia Peressild, Sergueï Dreyden, Youri Borissov, Youri Kolokolnikov

Critique & analyse

Lorsqu’il a présenté La fièvre de Petrov (Петровы в гриппе) au Festival de Cinéma Russe de Honfleur en novembre 2021, Joël Chapron s’est empressé de préciser aux spectateurs : « Une fois que vous avez vu le film, l’important est de recommencer et de retourner le voir tout de suite », non sans ajouter avec humour, sur les conseils du cinéaste : « Buvez un coup avant de venir voir le film ! ». Il y a fort à parier, en effet, qu’une bonne rasade de vodka permettrait peut-être d’éviter la gueule de bois au sortir des 145 minutes que dure cette expérience rare, aussi effrénée que nauséeuse. Un nouveau visionnage ne suffira pas à tout comprendre, mais il permettra au moins d’anticiper les chausse-trapes (avant de tomber dans les suivantes).

Qui a lu le roman original d’Alexeï Salnikov (Les Petrov, la grippe, etc., Éditions des Syrtes, 2020) sait de quelle folie sera bercée son adaptation cinématographique, nécessairement difficile à envisager autrement qu’en une succession désordonnée de séquences hallucinatoires, soudainement brisées par des digressions incompréhensibles, des séquences violentes ou tragi-comiques, des odeurs de sang ou la nudité fantasmée de plusieurs garçons virils, plongés dans une temporalité multiscalaire, prison d’images en forme de carrousel mené par quelque démon infernal – à moins qu’il ne s’agisse plutôt d’un démiurge sous acide, prêt à faire de la Russie contemporaine un brasier nocturne, livré aux délires paranoïaques d’une poignée de marginaux.

Imaginez le mathématicien de Pi (Aronofsky, 1998) coincé dans son escalier sans fin, où chaque palier serait un fragment d’Héraclite réécrit par la plume malicieuse d’un Nabokov sous anxiolytiques. Voilà un peu de la Fièvre de Petrov, ovni cinématographique délicieusement inspiré, probable détenteur d’un message crypté, cet épais mystère cacochyme et délirant qui en fera, le temps passant, une œuvre de première importance … ou un film oublié de tous, que se passeront les cinéphiles clandestins en mal de sensations fortes.

Il ne sera pas difficile de démasquer la métaphore de la grippe, par trop voyante ; toute la presse s’est jetée dessus avec gourmandise, heureuse de casser du Poutine à moindres frais : la maladie serait une façon de montrer les tares de la Russie contemporaine, essoufflée et toussoteuse, rendue malade par la corruption des politiques et les injustices sociales. Kirill Serebrennikov se débarrasse d’ailleurs immédiatement du problème, au terme d’une magnifique séquence d’ouverture en plan-séquence, dans laquelle un quarteron d’apparatchiks est exécuté par une milice improvisée. Le film n’est pas démarré depuis cinq minutes qu’il n’y a peut-être plus d’État. La suite est anarchie. Porté par sa fièvre hallucinée, Petrov (Semion Serzine) retrouve des amis, trinque sur le cercueil d’un pauvre diable et s’entend dire, avec une assurance vociférée, que le monde est resté polythéiste, que rien n’a changé depuis les incantations gréco-romaines de l’Antiquité. La thèse mériterait d’être soutenue, hélas le temps presse, déjà. Pauvres peuples, cancrelats ignorants, juste bons à hurler avec les chiens.

Dans une bibliothèque aux allures de funérarium, temple de la connaissance où la poussière recouvre gentiment d’anciennes figures socialistes miniatures, un club de lecture dégénère en pugilat, tandis que les femmes rêvent aux amours du passé. Pour Petrova (Tchoulpan Khamatova), la fièvre revêt toujours le visage de Charles Bronson, le justicier expéditif : qu’un lecteur hausse le ton du débat, le voici défiguré à coups de poings lourds ; que son fils lui manque de respect, on le découvre égorgé en gros plan, au-dessus de l’évier. Petrova la ténébreuse doit-elle refléter les affres d’une société de plus en plus violente, prête à se faire justice elle-même ?

Sans réponse, elle laisse sa place à l’écrivain maudit, dont les éditeurs mettent en cause le prétendu talent. Réprouvé malgré l’emphase de ses espoirs, ignoré dans son appartement minable, il n’a d’autre choix que le suicide assisté : Petrov actionne la gâchette sans émotion. On ne le reverra plus – à moins que ? L’artiste occupe une place importante dans le film. Constamment, le génie créatif revient, ridiculisé, traité en moins que rien ou forcé au ridicule. Il n’est pas anodin de se souvenir que Kirill Serebrennikov a réalisé ce film alors même qu’il passait ses journées au tribunal, acculé par l’État dans un procès inique.

Toutefois, vouloir absolument percer les mystères de ce film est une gageure que seuls les plus enfiévrés des cinéphiles s’obstineront à relever. Il y a nécessairement quelque chose à chercher du côté de l’enfance dans cette odyssée décousue. Nombre de séquences replongent les personnages dans les dernières lumières blafardes de l’Union Soviétique, peut-être dans les années 1980 ou au début des années 1990. Lorsque Noël arrive, avec son cortège de traditions et de festivités collectives, les étudiants se déguisent pour amuser les enfants : le plus charismatique (Youri Borissov) se transforme en Ded Moroz, sorte de Père Noël en costume bleu, et la plus jolie des filles (Ioulia Peressild), pourtant si triste, est Snégourotchka, la « Fille des Neiges » qui allume le grand sapin et débute la distribution des cadeaux. Une partie du film est consacrée à son souvenir entêtant. Existe-t-elle réellement ?

Pour Serebrennikov, la fièvre des Petrov plonge leurs âmes dans un tourbillon de mélancolie aux reflets opalescents. Chaque époque (ou délire) correspond à une nouvelle image, de plus en plus épurée. D’une réalité contemporaine aux lumières sombres et phosphorescentes (proches de certaines séquences mystiques du Disciple), le film se fait pellicule de Super 8 (les souvenirs autour de la naissance du petit) puis image figée en noir & blanc. La dernière, longue, partie du film offre de fausses résolutions au spectateur hirsute. Les scènes s’entremêlent et l’on ne sait plus de quoi est faite l’intrigue.

La fièvre de Petrov, par bien des aspects, ressemble à une faille. Cinématographique, d’abord : Kirill Serebrennikov est un habitué des plans-séquence, qu’il maîtrise à la perfection. Cette technique très élaborée, qui consiste à filmer une ou plusieurs scènes d’une seule traite, sans aucune coupure ni montage, nécessite de minutieuses répétitions, comme au théâtre. Le résultat participe de la déambulation infinie des personnages – et du spectateur embarqué de force dans ce périple – qui ne semble jamais pouvoir s’arrêter. Il faut saluer le remarquable travail du chef opérateur, Vladislav Opelliants, dont les éclairages forment de véritables mondes parallèles, capables de se télescoper au-dessus d’un vide effrayant, comme un déluge pyrotechnique dansant sur la coulée de lave encore chaude d’un volcan que l’on croyait endormi à tout jamais. Bienheureux celui qui pourra caractériser cette aventure, ni drame, ni comédie, ni film de genre.

Faille spatio-temporelle : le film est un méchant coup porté sciemment sur la tête du public. Pire, il pourrait constituer un antivaccin cinéphile de premier ordre, petite substance à ne consommer que sur prescription d’un spécialiste (avant ou après avoir avalé Shapito Show ?). Nous étions trois jeunes matelots dans une salle de Fontainebleau, devant un écran géant au visage d’aspirateur. Je me demande toujours comment je suis sorti indemne de cette séance – le masque, probablement, tout à fait approprié pour visionner une folie fiévreuse sans succomber à l’irrésistible dessein du réalisateur : s’offrir entier au délire et devenir un autre Petrov, coincé entre plusieurs époques. La clé de l’énigme est sans doute quelque part entre l’Union Soviétique et la Russie, entre la comédie et la tragédie, entre l’enfance et l’âge adulte. Entre la naissance et la mort. Curieusement, cela ne nous laisse pas beaucoup de place.

Faille artistique ? Le film est un peu long, me direz-vous sûrement. Le problème du cinéma de transe est qu’il a toujours du mal à s’arrêter. Voyez Las Vegas Parano (Gilliam, 1998) et ses 118 minutes de trop. À force de vouloir remonter le temps et les souvenirs, Serebrennikov ne manquera pas de perdre une partie du public, avide de toucher un peu le sol, à l’occasion. Il faut accepter (ou non) de ne rien comprendre à cet objet de cinéma, plus intéressant sur ses formes et sa musique polyphonique que sur le fond. Après tout, peut-être serions-nous déçus d’avoir une explication rationnelle à cette histoire brumeuse.

Cette confusion permanente des genres et des espaces explique peut-être l’absence de récompense au Festival de Cannes 2021, où le film était pourtant en compétition officielle. On se souviendra tout de même d’une mémorable conférence de presse menée par Joël Chapron avec un Kirill Serebrennikov présent par l’intermédiaire d’une visioconférence, le cinéaste étant toujours interdit de sortie au-delà des frontières de la Russie.

Comment voir ce film ?

Le film est diffusé dans les salles françaises à partir du 1er décembre 2021. La presse nationale lui est plutôt favorable, voyant dans La fièvre de Petrov un « trip cinématographique baroque et énigmatique » (Les Cahiers du cinéma) ou « une expérience tapageuse » (Positif) dans une explosion du « patriotisme de propagande » (Bande à part).


Julien Morvan

Professeur d'histoire-géographie en Île-de-France, cinéphage et russophile, j'ai créé Perestroikino en avril 2020 pour partager mon exploration du cinéma russe & soviétique avec le public francophone.

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