Bolshoï (2017)

De ses débuts provinciaux à sa première fois sur la scène du Bolchoï à Moscou, le film raconte l’histoire fictive de Youlia Olshanskaya, une danseuse classique prête à tous les sacrifices pour réaliser ses rêves. Entre rivalités féminines, apprentissage de la rigueur, découverte de la vie amoureuse et inégalités sociales, elle devra faire des choix importants pour ne pas laisser filer sa chance.

À première vue, BOLSHOÏ (Большой) s’inscrit à la suite d’illustres prédécesseurs, LES CHAUSSONS ROUGES (Powell, Pressburger, 1948) et BLACK SWAN (Aronofsky, 2010) en tête. S’il n’en a ni la beauté formelle, ni la virtuosité dans la façon de filmer la danse, le film de Valeri Todorovski met davantage l’accent de son récit sur l’apprentissage rigoureux de la danse plutôt que sur les tourments émotionnels entre les deux principales rivales, éternelles amies/ennemies. La plus grande partie du film se situe d’ailleurs à l’école, reconstituée dans les studios de Belarusfilm, à Minsk, où le réalisateur montre, dans le détail, la difficile soumission à la discipline, quasi militaire, nécessaire pour espérer devenir une ballerine professionnelle et intégrer une scène de renom.

Écrit sur plusieurs années, tourné avec d’importants moyens (370 millions de roubles, soit environ 4 millions d’euros), des centaines de costumes et une soixantaine de figurants (pour les scènes de ballet), le film se veut une œuvre ambitieuse et réaliste sur le monde très élitiste de la danse classique. L’équipe a eu un accès privilégié à la véritable scène du Bolchoï pendant une quinzaine de jours, offrant à la dernière partie du film un vernis d’authenticité supplémentaire. Le film fut d’ailleurs projeté dans la prestigieuse salle moscovite, événement relativement rare qui rappelle les grandes premières des films d’Eisenstein, il y a plusieurs décennies.

Hélas, il est difficile d’envisager une critique objective de ce film puisque la version distribuée en DVD en France (et peut-être dans tous les pays européens) a été ignominieusement tronquée, amputée de presque 40 minutes. Si le film originel durait presque 3 heures au premier montage, la version définitive, projetée en Russie, avoisine les 135 minutes ; quant à la nôtre, triste peau de chagrin occidentale, elle est réduite à 95 minutes, générique compris. Une telle infamie est pourtant assez rare, de nos jours ; le travail des cinéastes est mieux respecté qu’il ne le fut, d’autant plus qu’une sortie numérique (à usage domestique) ne représente pas le même enjeu qu’une sortie en salles, où l’on s’imagine parfois que les spectateurs rechignent à s’enfermer plus de deux heures.

Ce nouveau montage écorche le travail et les ambitions premières de Valeri Todorovski – mais est-il seulement au courant de cet affront ? – et résonne en écho de tristes précédents, comme le combat mené (et perdu) par Kenneth Lonergan pour pouvoir montrer sa version de MARGARET (2011), et non celle des financiers castrateurs. On se souvient aussi, dans un autre champ d’action, de l’énergie déployée par Michel Le Bris pour faire rééditer toute l’œuvre de Stevenson, trop souvent retranchée de plusieurs chapitres, majeurs pour la bonne compréhension des histoires imaginées par l’écrivain écossais.

Les nombreuses coupes dans le montage dévalorisent largement les instants intimistes du film. En comparant avec une version trouvée en ligne sur internet, il est facile de constater que plusieurs séquences de jeunesse ont été supprimées. Pire, certaines scènes prennent un sens complètement différent dans la version française : ainsi de ce moment où les deux rivales s’amusent à tourner sur elles-mêmes le plus longtemps possible devant les yeux ébahis de leurs camarades ; dans la version française, il s’agit d’un jeu bon enfant ; dans la version russe, on apprend qu’elles sont ivres, à bout de nerfs. Le spectateur francophone sera tout aussi ahuri de constater que la jeune prodige est renvoyée de l’école dans une scène mais qu’elle est toujours en cours dans la suivante : que s’est-il passé entre les deux ? Mystère elliptique.

Le film a obtenu plusieurs nominations et quelques récompenses en Russie (aux Nika et Golden Eagle Awards), dont deux pour l’actrice Alissa Freindlich, charismatique et touchante dans son rôle de professeur de danse atteinte de la maladie d’Alzheimer. Il faut aussi souligner l’étonnante performance des deux actrices principales, véritables danseuses qui composent à l’écran des personnages très proches de leur quotidien : la première, Margarita Simonova (Youlia), est aujourd’hui danseuse à l’Opéra national de Varsovie ; la seconde, Anna Issaeva (Karina), a ouvert sa propre école de danse à Moscou. Dans la deuxième partie du film, le réalisateur fait appel à un autre professionnel, de stature internationale, le français Nicolas Le Riche, ancien danseur étoile de l’Opéra de Paris – son rôle, malheureusement, reste trop caricatural, très inspiré par celui de Vincent Cassel chez Aronofsky.

En définitive, BOLSHOÏ n’est pas déplaisant à regarder, malgré les coupes, mais laisse un sentiment d’inachevé. Le soin apporté aux décors, costumes et réalités de la vie quotidienne des danseuses n’est pas sans susciter l’intérêt du spectateur, notamment dans la première partie qui évite certains clichés (les pieds en sang, la compétition) et explore timidement les transformations physiques et psychologiques des jeunes filles (la scène de la douche où elles parlent de la virginité ; les rapports aux garçons, etc.). La photographie est très réussie tout au long du film, particulièrement dans les séquences de ballet. Le scénario, toutefois, reste trop balisé pour être vraiment original et les séquences « sociales » (le sempiternel affrontement ville/campagne, riches/pauvres) semblent artificielles, trop misérabilistes pour être honnêtes.

BOLSHOÏ est disponible en DVD (M6 Vidéos, 2018) en version française (non testée) et en version originale sous-titrée. Aucun supplément, hélas, alors qu’un making-of aurait pu être intéressant pour évoquer le tournage et le recrutement des actrices principales. On peut également trouver le film sur Amazon Prime sous le titre GRAND ÉCART.

Les maîtres de l’illusion (2018)

Mickael est un arnaqueur professionnel, spécialisé dans le braquage de casino. Après un coup raté, il doit rembourser une forte somme d’argent et décide de faire équipe avec des inconnus dotés de pouvoirs surnaturels. Ce qu’il ignore, c’est que son père cherche, lui aussi, à percer des secrets métaphysiques qui pourraient tous les mettre en danger.

Au comptoir des cinéphiles, accoudez-vous quelques instants et faites une expérience : demandez au serveur de prendre un shaker et d’y verser les extraits naturels d’OCEAN’S ELEVEN (Soderbergh, 2001), d’INCEPTION (Nolan, 2010) et d’INSAISISSABLES (Leterrier, 2013) ; ajoutez un zeste de slavité, secouez assez longtemps puis dégustez ces MAÎTRES DE L’ILLUSION (За гранью реальности) sur votre téléviseur. Ne soyez pas surpris du mauvais goût : il suffira de ne plus jamais commander ce cocktail, simplement.

Dans la longue liste des films russes calqués maladroitement sur les superproductions américaines, celle-ci semble tout à fait banale quant à son esthétique pompière et son scénario alambiqué. Essentiellement destiné à l’exportation, co-produit par une société italienne (d’où les scènes à Rome), LES MAÎTRES DE L’ILLUSION a été tourné en russe et en anglais, puis doublé dans chaque pays où il a été distribué. Deux têtes d’affiche complètent le casting initial : le serbe Miloš Bikovic, dans le rôle titre, et l’acteur espagnol Antonio Banderas, caution internationale du film.

Passée une introduction relativement efficace, pour les amateurs du genre, rien ne va plus : une histoire invraisemblable oblige d’honnêtes citoyens aux pouvoirs surnaturels à braquer un casino pour le compte d’un autre patron de casino mafieux, lui-même braqué un peu plus tôt, avec brio, par un personnage énigmatique, complètement inutile à l’intrigue, incarné par un Antonio Banderas venu chercher un peu de liquidité pour rembourser un arriéré d’imposition – un an avant de remporter le Prix d’interprétation masculine à Cannes, ça fait tâche.

Le projet a été confié à Alexandre Bogouslavski, dont c’est le premier long métrage après des séries télévisées. La page IMDB du film crédite également un co-réalisateur, Francesco Cinquemani : peut-être pour les séquences italiennes ? Outre des prises de vues à Rome, le film a été tourné à Moscou, Azov (Rostov) et dans un village de Géorgie, pour les séquences d’hallucination.

Il n’y a malheureusement pas grand chose à sauver de cette grosse production, réhaussée par des effets spéciaux de qualité mais trop souvent noyés dans de longues séquences, interminables, au cœur de l’inconscient des personnages (territoire étrange qui ressemble à une grande plaine avec des portes suspendues et un ciel pyrotechnique). Seule Lioubov Aksionova sort un peu du lot, en composant une sensible télépathe.

LES MAÎTRES DE L’ILLUSION est disponible en DVD chez Program Store (2018) et en streaming sur Prime Video. Hélas, le distributeur n’a pas trouvé utile de proposer la version russe sous-titrée ; il faut ainsi se contenter d’une version française ou de la version internationale. Pas de bonus … mais en voulait-on vraiment ?

Les aquanautes (1980)

Attention les yeux ! Amateurs d’effets spéciaux, de grand spectacle, de cascades impressionnantes ; amoureux des mers passionnés par les aventures de Jules Verne ou la littérature de science-fiction ; cinéphiles exigeants et intransigeants : passez votre chemin, le plus vite possible. Ces aquanautes ne vous veulent pas de mal, au contraire, mais leur rencontre inattendue pourrait vous donner des suées.

Dans un futur proche, une nouvelle élite scientifique œuvre à la paix et à la prospérité du monde civilisé : les aquanautes. Formés à l’apnée longue et aux explorations sous-marines délicates, ils parcourent les océans pour effectuer diverses missions plus ou moins dangereuses. Ces « maîtres » des mers n’ont qu’une devise : Être devant, mais jamais au-dessus de l’humanité !

Production des studios Gorki pour la jeunesse, LES AQUANAUTES (Акванавты) est l’adaptation d’un roman éponyme de l’écrivain de science-fiction Sergueï Pavlov (1935-2019), publié en 1968 avec un immense succès. Réadapté pour le cinéma, réécrit plusieurs fois avec la collaboration de l’auteur, de plus en plus dépassé par les volontés du studio et du réalisateur, il semble que le résultat final sur grand écran diffère très largement de l’œuvre originale. Sur bien des aspects, on est en droit de le regretter : ainsi, à titre d’exemple, le calamar géant du roman est transformé en … raie manta, faute de budget.

Pourtant, dès les premières minutes du film, le spectateur bienveillant peut sentir une réelle volonté de la production d’utiliser les nouvelles technologies disponibles : le générique est constitué de véritables images sous-marines, assez rares au début des années 1980 en Union Soviétique, et une première séquence s’ouvre par une chevauchée à moto, lancée à pleine vitesse sur des routes sinueuses, en caméra subjective. Las, l’effet escompté n’est pas aussi délirant que prévu. Sur des forums russes, des passionnés du film (?!) racontent des anecdotes sur le tournage : en Crimée, la production avait fabriqué de toutes pièces une imposante station sous-marine, transportée par un bateau militaire au large d’une crique de la Mer noire et immergée par un treuil pour être filmée sous l’eau. La raie manta, quant à elle, était une machine motorisée de plus de 300 kilos, conçue de façon à pouvoir imiter fidèlement les mouvements des ailes de l’imposant animal. Là aussi, le résultat de tant d’efforts est un peu décevant.

On sait aussi que la production chercha à imposer comme acteur vedette le héros des PIRATES DU XXe SIÈCLE (1979), Nikolaï Ereminko, qui déclina la proposition. Les deux films ont, du reste, plusieurs points communs : utilisation des mêmes décors sur la Mer noire, scènes sous-marines, action, cascades et vocation à toucher un nouveau public.

Je vais tenter de résumer complètement cette histoire abracadabrantesque :

Igor Sobolev (German Poloskov) est un aquanaute réputé. Lors d’une promenade à moto, il rencontre une jolie blonde, Lotta, amatrice de sensations fortes et de plongée, dont il tombe aussitôt amoureux. La belle fille en question est interprétée par la plantureuse actrice Irina Azer, sosie soviétique de Marie Dubois. Alors que les deux jeunes gens sont prêts à se marier, Igor découvre que le père de sa promise, le professeur Kerom, est une sommité scientifique qui vient de mettre au point une machine capable de sauvegarder n’importe quelle mémoire humaine. Envoyé dans l’Océan Pacifique pour une mission de sauvetage, Igor apprend qu’Irina est morte, tuée dans un accident de moto. Quelques jours plus tard, il plonge avec un coéquipier vers une station sous-marine pour tenter de résoudre la mystérieuse disparition d’un autre aquanaute. Les deux hommes font la découverte d’une raie manta géante, stupéfiante par son comportement : l’animal semble vouloir entrer en communication avec eux. Au terme d’une expédition solitaire de plusieurs heures, après de multiples hypothèses, Igor prend conscience de l’effroyable réalité : la machine du professeur Kerom gît au fond de l’océan, au milieu des débris d’un avion, à l’endroit même où la raie manta avait l’habitude de se reposer. L’animal a probablement été en contact avec la matrice de l’intelligence humaine et … le cerveau de Lotta parle à travers les mouvements d’ailes de la raie manta. Dévasté, Igor remonte à la surface et passe plusieurs jours à l’isolement, avant de reprendre ses missions à travers le monde.

Au bout de quarante minutes de cet imbroglio, où la musique exotique des fonds marins contraste avec le tragique des situations, très mal filmées, découpées et montées, chaque réplique devient délicieusement comique. Peut-être le sous-titrage français est-il en cause, mais certaines scènes semblent tombées du ciel – ou des mains d’un scénariste à bout de nerfs : « Sven … je suis tombé dans la cave rouge ! » dit l’un ; « Quoi ? Tu as entendu le Requiem des Profondeurs ? » s’exclame l’autre. Et le premier d’ajouter qu’il doit sa survie au comportement amical de la raie manta géante. Les Inconnus n’auraient pas été aussi loin dans un sketch parodique.

Honnêtement, il n’y a donc pas grand chose à sauver : LES AQUANAUTES est un gentil nanar, d’autant plus savoureux que les dialogues et l’enchevêtrement des situations rendent l’intrigue absolument incompréhensible. On notera, toutefois, quelques inventions futuristes sympathiques et l’idée – plutôt originale en 1980 – que tous les peuples de la Terre semblent en paix, les soviétiques étant prêts à aider des français et des américains à extraire de l’eau lourde pour faire fonctionner leurs centrales nucléaires, le tout sous l’égide des Nations Unies !

Est-ce à cause de cette morale pacifiste que le film fut un échec ? Ou bien faut-il penser que les studios Gorki, conscients du naufrage, limitèrent volontairement la distribution en salles ? Je manque d’informations, sur ce point. Pour tout dire, je n’ai même pas réussi à trouver l’affiche soviétique originale !

Comment en suis-je arrivé à découvrir ce film ? Il est temps de vous dévoiler un secret : je suis moi-même un aquanaute du XXIe siècle, formé à l’exploration abyssale des méandres de l’internet, capable de rester en apnée pendant des heures pour gratter sous le corail des forums, threads et autres brocantes virtuelles qui bouillonnent sous nos clics insouciants. Au hasard de l’une de mes sorties, je suis tombé sur cette version sous-titrée en français. Je ne sais pas qui est l’auteur de cette trouvaille, ni même s’il est responsable du sous-titrage, mais qu’il soit remercié pour son travail de l’ombre !

Du reste, le film semble trouvable en DVD chez nos amis Allemands (Icestorm Entertainment GmbH) et Russes. Hélas, je ne sais pas si une version française est disponible. Si, d’aventure, vous étiez en possession d’un tel objet de collection, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire.

Esclave de l’amour (1976)

À l’automne 1918, sur les rives de la Mer noire, alors que la guerre civile fait rage en Russie, une petite équipe de tournage tente de réaliser un film, « Esclave de l’amour », avec la grande vedette du muet, Olga Voznessenskaïa. Hors du temps, les techniciens et les artistes voient brutalement la politique faire irruption dans leur paisible quotidien.

Au début des années 1970, Andreï Kontchalovski et l’écrivain Guennadi Chpalikov imaginent un scénario autour d’une figure légendaire du cinéma muet de l’époque tsariste, l’actrice Vera Kholodnaïa, qui passa les derniers mois de sa courte vie en Crimée, partagée entre ses tournages et une riche vie mondaine où se croisaient des espions bolcheviques, des officiers de l’armée blanche et des diplomates étrangers. De cette drôle d’ambiance de fin du monde, détachée des réalités tourmentées de la guerre civile, naît une première histoire, provisoirement intitulée LES JOIES INATTENDUES (Нечаянные радости), qui ne mène à rien. Kontchalovski reprend alors le projet avec son ami Friedrich Gorenstein, propose un scénario à la Mosfilm, qui accepte le principe de cette comédie en noir et blanc.

Hélas, le tournage ne se passe pas comme prévu : le réalisateur Rustam Khamdamov transforme le scénario à sa guise, gaspille le budget de la production, arrête le tournage et finit par repartir en Ouzbékistan, laissant l’équipe du film dans l’incertitude. Mosfilm propose alors à Nikita Mikhalkov, qui venait de réaliser son premier film, LE NÔTRE PARMI LES AUTRES (1974), de terminer le projet. Bien qu’il refuse, par respect, de reprendre le travail d’un autre, le jeune cinéaste accepte l’idée de mener à bien un nouveau film, sur le même thème, à partir de l’intrigue existante.

ESCLAVE DE L’AMOUR (Раба любви) est tourné en six semaines à Odessa, avec les reliquats du budget initial, soit environ 300.000 roubles, ainsi que plusieurs décors et costumes déjà confectionnés. Travaillant dans l’urgence (le contraire des méthodes soviétiques), l’équipe multiplie les artifices pour ne pas gâcher le temps et la pellicule – en cela, le tournage se révèle aussi épique que celui imaginé dans le film ! Du casting originel, il ne reste que l’actrice principale, l’envoûtante Elena Solovei. Pour les figures secondaires, Nikita Mikhalkov s’entoure de fidèles, dont Alexandre Kaliaguine, partagé entre ses activités de doublage et le tournage de BONJOUR, JE SUIS VÔTRE TANTE ! (Titov, 1975), qui fera de lui une vedette populaire.

Alors que la Grande Guerre s’achève, que le tsar et sa famille ont été assassinés dans le sous-sol sordide d’une maison prison et que la Russie entame une guerre civile qui va durer six longues années, Odessa ressemble à un îlot placide, tapi dans un brouillard tiède transpercé de lumière diaphane. Le ciel bleu a des reflets impressionnistes, la mer se repose en vaguelettes tranquilles et les arbres attendent l’hiver, en écoutant le chant des oiseaux. Une équipe de tournage attend un scénario, un acteur vedette et de la pellicule, depuis Moscou : rien de tout cela n’arrivera, on le comprend très vite. Dès lors, tout le monde s’ennuie avec bonheur. Le réalisateur fait de la gymnastique pour maigrir, le producteur lit, les techniciens font de la balançoire et l’actrice rêve ; on mange, on boit, on rit en partie de campagne insouciante, comme chez les Renoir. Dans ces longs moments de joyeux néant, la caméra de Mikhalkov est posée dans un coin de la pièce, elle observe comme un membre de l’équipe.

Cette première moitié du film ressemble à une pièce de Tchekhov : des personnages privilégiés, isolés au cœur d’un épisode historique de première importance, attendent, passifs, un destin improbable qu’ils ne connaissent ni ne désirent vraiment. Dans le film, le train semble symboliser cet avenir ; il apporte avec lui les hommes et les nouvelles ; il sera le moyen de fuir à Paris, le moment venu.

Au premier abord, le cinéaste filme l’ennui. Pourtant, chaque scène est méticuleusement ordonnée, avec une profondeur de champ parfois impressionnante. De multiples personnages entrent et sortent du cadre, au premier, deuxième ou troisième plan, sans que personne ne les remarque – à moins de visionner la scène plusieurs fois. Au-delà de l’intrigue, bien plate pendant une partie du film, Mikhalkov restitue, avec un luxe de détails, toute la vie d’un plateau de cinéma, à l’orée du siècle. Sa caméra filme une fresque grouillante, bercée par les rayons du soleil. On pourrait s’étonner de voir de telles scènes de foule sur la pellicule d’un film tourné à la va-vite, mais le cinéaste est attaché à sa méthode primitive : de longues répétitions en costumes, avec ses techniciens et son opérateur, pour ne tourner finalement que quelques plans, parfaitement réglés.

Au milieu de cette plénitude oisive, l’Histoire débarque en tenue d’officier du contre-espionnage. Un être servile, fier de son autorité, rappelle aux rêveurs du cinéma que la Révolution est en marche, et qu’il faut l’arrêter. Les Blancs contrôlent encore Odessa mais les Rouges s’infiltrent partout. Le caméraman de l’équipe filme secrètement les exactions contre les bolcheviques, arrestations, fusillades. Le cinéma opère sa transformation plus vite que ses techniciens, paresseux jouisseurs. La caméra et l’image deviennent une arme : elles transpercent le cœur de la pauvre actrice crédule, dans une magnifique séquence en noir et blanc.

Mikhalkov se défend d’avoir fait un film politique. Sa figure centrale, son héroïne rêveuse et candide, la belle actrice Olga Voznessenskaïa est au centre des tourments mais elle n’y comprend rien. Elle est la branche délicate que le vent remue soudain, pour lui rappeler qu’elle est en vie. Le film aurait dû s’achever sur ce visage blême, criant aux assaillants tsaristes du tramway : « Qui êtes vous ? » – la Censure imposa au réalisateur une autre réplique, plus conforme au sens de l’Histoire officielle : « Vous êtes des monstres ! » ; qu’importe, ce n’est pas un camp déterminé qui l’emporte au loin, vers sa mort certaine, mais le souffle du monde, contre lequel on ne peut rien. Le film montre la fin d’une jeunesse, la fin d’une innocence.

Enclavé dans cette histoire mélodramatique sans saveur (sur le papier, du moins), doté d’un budget ridicule et de séquences très théâtrales, Mikhalkov montre un indéniable talent pour faire œuvre de cinéaste. À ce titre, plusieurs séquences sont inoubliables.

Aidé par Pavel Lebechev, un opérateur prêt à relever tous les défis (y compris celui de transformer une pellicule de mauvaise qualité en nouvelle image légèrement voilée, sublime), le réalisateur brise soudainement le cours de son intrigue par une scène de bourrasque, au cours de laquelle le caméraman révolutionnaire, porté par le vent et son amour pour l’actrice, révèle ses idées politiques à la petite naïve, toujours souriante. Un peu plus loin, c’est dans un même tourbillon, en voiture cette fois, que la jeune vedette lui demande : « Vous êtes un bolchevique, n’est-ce pas ? ». Le vent, encore et toujours, les recouvrera de la poussière d’une route où circulent des camions de soldats. À chaque fois que l’intrigue cherche à poindre, le lyrisme des images la renvoie dans le décor, et le spectateur n’y prête guère attention.

Une autre scène, caractéristique des premiers films de Mikhalkov, permet au cinéaste de montrer, sans dialogues et sans moyens supplémentaires, la tragique émotion qui étreint son actrice. Au milieu de la place, le caméraman bolchevique est abattu par les Blancs ; son corps ensanglanté gît dans la voiture abandonnée ; des soldats se pressent, embarquent le corps et sortent du champ. Un plan fixe, avec une caméra très éloignée de son sujet. De l’autre côté de la rue, une femme stoïque, muette, dont la tasse de thé sursaute de frayeur. La simplicité fait force.

La dernière séquence ressemble à un rêve. Prise entre deux feux dont elle ne peut entrevoir le brasier ardent, Olga Voznessenskaïa est abandonnée dans un tramway lancé à pleine vitesse, sans chauffeur, peut-être sans freins. Une horde de cavaliers se lance à sa poursuite, comme dans un western. Avec ses cheveux blanchis et sa tunique noire, Elena Solovei ressemble à Marie-Antoinette, condamnée à l’échafaud. Une chanson souligne le tragique de l’instant. Le tramway jaune disparaît dans le brouillard, ce même nuage opalin qui recouvre de soie et de poésie l’esprit vagabond des cinéphiles du monde entier.

ESCLAVE DE L’AMOUR, cet admirable film, est (heureusement) facile à trouver en DVD en France, chez deux éditeurs. Une première version est distribuée par RDM Editions (2019), pour un prix très modique, avec quelques interviews en bonus. Une deuxième version est proposée par Potemkine/Agnès B. DVD, dans le très beau coffret Nikita Mikhalkov (2010), avec en bonus une interview du compositeur Edouard Artemiev, une interview ancienne du réalisateur (très en verve pour raconter les coulisses du tournage), un entretien avec le critique Pierre Murat (qui fait un parallèle intéressant entre Mikhalkov et Max Ophüls) et un petit documentaire (un peu kitsch) sur l’actrice Vera Kholodnaïa.

L’homme qui a surpris tout le monde (2018)

En cinéma, comme en littérature, je suis d’avis que toutes les qualités d’une œuvre de première importance ne sauraient être gâtées, quand bien même on en raconterait tous les détails, tous les recoins de l’intrigue et que l’on dévoilerait la fin, sans honte. Toutefois, pour que la surprise du titre en reste une sur l’écran, je conseillerais à tous ceux qui n’ont jamais vu ce film de ne lire cet article qu’après le visionnage.

Dans un petit village de Sibérie, où la vie s’écoule au rythme des saisons, dans un environnement quasi autarcique, Egor, un garde forestier, apprend qu’il est atteint d’un cancer incurable, qui ne lui laisse que quelques mois à vivre. D’abord résigné à protéger financièrement sa femme enceinte et leur jeune fils, il décide soudainement de tromper la mort en se métamorphosant en femme. Plongé dans le silence, maquillé et vêtu d’une robe rouge, il devient l’objet de toutes les curiosités et suscite l’incompréhension de la communauté villageoise.

Présenté en avant-première mondiale à la Mostra de Venise le 4 septembre 2018, dans la section Orizzonti, L’HOMME QUI A SURPRIS TOUT LE MONDE (Человек, который удивил всех) a durablement marqué les spectateurs et le jury, décidé à récompenser Natalia Koudriachova (la femme d’Egor) du prix de la meilleure actrice. En France, le film fit également sensation à Honfleur (Meilleur film, meilleur acteur et meilleure actrice) et s’attira les faveurs d’une presse globalement enthousiaste devant cette « belle surprise » (Les Fiches du cinéma) mêlant « adroitement la chronique sociale et le conte fabuleux » (Cahiers du cinéma). Le film a même été distribué dans les salles françaises (JHR Films, mars 2019).

Si l’on en croit la réalisatrice, Natalia Merkoulova, ce récit déconcertant est l’adaptation cinématographique, romancée, d’une véritable histoire, entendue lorsqu’elle était petite fille, dans son village natal de Sibérie, près d’Irkoutsk. Un homme atteint d’un cancer avait tenté de combattre le mal en devant une femme, avant de disparaître définitivement, sans laisser de traces. Si le projet du film est né en 2013, juste après la sortie remarquée de PARTIES INTIMES (Интимные места), le chemin a été long pour obtenir des financements : quatre années de refus, puis la rencontre de deux producteurs audacieux, prêts à tenter l’aventure, Katia Filippova et Alexandre Rodnianski (le producteur des films d’Andreï Zviaguintsev). Le film trouva aussi une aide financière auprès du Ministère de la Culture de la Fédération de Russie.

« Une des problématiques majeures de l’histoire était l’impossibilité de tout choix individuel au sein d’une communauté très fermée. […] C’est une communauté qui peut accueillir n’importe qui en son sein, à la seule condition d’en suivre les règles ancestrales. » (Natalia Merkoulova, 2018)

Faute de budget, le tournage se déroula dans la région de Tver, à 250 kilomètres de Moscou, et non en Sibérie. L’équipe incorpora au film de véritables habitants du village dans les scènes de foule, notamment lors de la fête où Egor se révèle en travesti, au milieu des regards gênés. Il est intéressant d’entendre la réalisatrice à ce sujet : plusieurs habitants exprimèrent une certaine agressivité en voyant cet acteur grimé en femme ; pire, plusieurs techniciens, qui n’avaient pas lu le scénario et ne connaissaient rien de l’histoire qu’ils allaient devoir filmer, furent choqués devant cet accoutrement et exprimèrent leur malaise.

Dès les premières minutes du film, dans la forêt silencieuse, les réalisateurs imposent une temporalité incertaine, des dialogues réduits au minimum et une pesante ambiance, grisâtre et sombre, où rôde un discret parfum de mort, très déstabilisant pour le spectateur. La vie semble absurde pour le personnage principal : Egor tue deux braconniers pour sauver sa vie, qu’il sait désormais proche de la fin (il lui reste « environ deux mois »). D’abord innocente, sa femme comprend rapidement la situation, cherche des solutions, trouve de l’argent pour payer un médecin de Moscou, rêve de voir guérir son mari. Alors que le diagnostic semble définitif, Egor est contraint de pratiquer une pseudo séance de chamanisme. La vieille guérisseuse, bonimenteuse édentée aux airs de Baba Yaga, apporte quand même, malgré elle, une solution au désespoir du malade grâce à une chanson folklorique.

Dès lors, le couple de cinéastes marche sur un fil, délicatement tendu entre le conte merveilleux et le drame social, sans jamais donner à leurs images des tonalités différentes. Cette constance dans la morosité est probablement ce qui pourra déranger le spectateur, livré à lui-même, sans bulle d’oxygène, face à cet enfermement progressif, entre la nature hostile et les hommes intolérants. Le film est d’autant plus anxiogène que Egor, le personnage principal, cesse de parler dès qu’il se transforme en femme, comme si sa voix masculine pouvait trahir son passé d’homme malade et rappeler la mort à son souvenir.

Au-delà du seul destin d’un homme travesti, Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov filment la métamorphose d’une communauté. Dans le petit village sibérien, tout le monde se connaît, s’apprécie ou se déteste. Les habitants viennent souhaiter du courage à Egor contre sa maladie, se mobilisent pour lui prêter de l’argent. Lorsqu’il se transforme en femme, leur regard change également : curieux, circonspects, hostiles, vulgaires puis violents. Dans une scène terrible, Egor est passé à tabac devant le maire qui prend la fuite. Pourtant, les réalisateurs ne jugent pas leurs personnages ; ils expliquent leur attitude par le poids des traditions et du collectif :

« Les villageois sibériens ne peuvent tolérer les actions d’un autre homme que lorsqu’ils en comprennent totalement le sens et les raisons. […] Cette incompréhension génère une peur, un rejet et de l’agressivité. […] Dans une communauté fermée, il est inconcevable qu’un homme reste silencieux quand la société lui demande de se justifier. » (Natalia Merkoulova, 2018)

Comme une constante dans le cinéma d’auteur russe contemporain, la nature gigantesque de L’HOMME QUI A SURPRIS TOUT LE MONDE n’est pas une source d’émancipation ou de liberté. Pire, la taïga sibérienne se révèle une prison, des abysses où errent les parias de la société : voleurs, violeurs, invertis. Il y a quelque chose de la forêt maléfique des contes merveilleux, mais l’homme y remplace le loup et un viol collectif fait office de festin. La cabane de Walden se transforme en cabinet de tortures, comme dans les films d’horreur.

Sur cette base dramatique, éprouvante, les cinéastes n’avaient pas d’autre choix que d’utiliser le merveilleux comme porte de sortie. La guérison miraculeuse (la mort arrêtée), l’accouchement (la renaissance) et un magnifique dernier plan, poétique, empêchent l’affliction. Le spectateur dérouté jette alors un œil sur une Russie en fac-similé, où les traditions, l’ignorance et l’homophobie restent des fardeaux réels des campagnes conservatrices. Habilement, l’apport du fantastique offre aussi à cette histoire une dimension universelle contre toutes les intolérances.

Il faut rendre l’hommage qu’ils méritent aux quelques acteurs du film, à commencer par Evgueni Tsyganov (Egor), dont la virilité un peu rustre se transforme progressivement en sensibilité touchante. Son destin est en décalage avec celui de la communauté et peut aussi s’envisager comme la lutte individuelle d’un homme qui se bat d’abord contre lui-même, contre la maladie, la mort inéluctable et contre ses propres certitudes de mâle. « Un garçon ne pleure pas » dit-il à son fils, avant d’aller acheter des vêtements féminins à la ville. Finalement, ses fusils, ses cartouches et ses principes ne lui seront d’aucun secours ; seuls son courage et son imagination lui sauveront la vie.

À ses côtés, Natalia Koudriachova incarne une épouse solide, tourmentée mais compréhensive ; Iouri Kouznetsov un grand-père taiseux et Igor Savotchkine un habitant brutal, le premier à s’en prendre physiquement à Egor.

L’HOMME QUI A SURPRIS TOUT LE MONDE est disponible en DVD chez JHR Films (2019), dans sa version originale russe sous-titrée en français. En suppléments, quelques scènes coupées et des photographies du film.

Source

Hitler est kaput ! (2008)

La comédie satirique hitlérienne reste une niche assez difficile à explorer en toute quiétude ; moins explicite que la nazisploitation, certes, mais plus gênante que Jean-Paul Belmondo face à la demi-sœur du Führer dans son chalet autrichien. Avec HITLER EST KAPUT ! (Гитлер капут!), toutes les excentricités sont permises, sans soucis du mauvais goût. On adore ou on fulmine – question de tempérament.

Convenons ensemble de certaines évidences : ce film est réservé à un dimanche soir de semi-confinement, veille d’une semaine par trop déprimante, remplie d’incertitudes quant à l’avenir proche ; il ne faut pas voir ce film après un Tarkovski ou un Zviaguintsev ; il faut faire le plein de deuxième, troisième et quatrième degré ; il ne faut pas être attaché à la vérité historique ; il faut être confortablement installé et prétexter vouloir être seul pour visionner, par exemple, un documentaire sur Dziga Vertov (cela devrait suffire à éloigner les curieux). Dès lors, HITLER EST KAPUT ! peut apparaître comme une bonne option de divertissement.

Le synopsis, déjà, est un summum : dans les dernières semaines de la Seconde Guerre Mondiale, Shurenberg (Pavel Derevianko), un espion soviétique déguisé en officier SS, déambule dans les rues de Berlin au volant de sa berline high-tech, entre sa maison et le quartier-général d’Adolf Hitler. Surveillé par les nazis, courtisé par Martin Bormann (Iouri Stoïanov), dévisagé par Heinrich Muller (Iouri Galtsev), ami de Fifty-Shillings, le DJ américain du Führer, il est bien vite assisté d’une plantureuse opératrice radio (Anna Semenovitch), dont il tombe amoureux. Mais quand la gestapo s’en mêle, la torture est au bout du couloir !

Peut-être mon audace me fera-t-elle perdre toute crédibilité pour la suite de ce blog : on peut aimer ce film. Soit dit en passant, j’avais détesté Henri Tisot en Hitler dans LE FÜHRER EN FOLIE (Clair, 1974) mais j’avais adoré IL EST DE RETOUR (Wnendt, 2005), pour ses audaces, à mi-chemin de la comédie satirique et du documentaire. Si cette nouvelle aventure déjantée au cœur du IIIe Reich se concentre essentiellement sur le destin d’un espion soviétique, elle fait aussi la part belle à une reconstitution délirante de la capitale en proie aux offensives ennemies. C’est simple : il y a une nouvelle idée visuelle ou un nouveau gag toutes les trente secondes, avec (parfois) des trouvailles très amusantes. On pense aux inspirations évidentes du réalisateur-scénariste : l’absurdité décalée des Monty Python, les fresques pastiches de Woody Allen (PAIX ET AMOUR, 1975) ou Mel Brooks (LA FOLLE HISTOIRE DU MONDE, 1981), l’univers cartoonesque de Tex Avery, le film THE MASK (Russell, 1994) ou de plus récents films parodiques comme BIG MOVIE (Friedberg, Seltzer, 2007) ou la série des SCARY MOVIE.

Devant une telle avalanche de références, on pourra trouver le résultat un peu fade. Il est vrai que le scénario ne fait pas dans la finesse. En témoigne l’étonnante scène d’ouverture, qui déclencha un véritable scandale en Russie : un juif en pyjama rayé, considéré comme « le plus chanceux de tous », est conduit dans une ruelle étroite pour être fusillé par un bataillon de SS, mais il échappe encore une fois à la mort grâce à ses dons de contorsionniste. Pour cette scène, et bien d’autres, une interdiction du film fut réclamée au Ministère de la Culture par plusieurs associations, en vain. Rire avec la Grande Guerre patriotique reste difficile pour une partie du public, en témoigne, dans un autre genre, la laborieuse production/diffusion de PRAZDNIK (Krasovski, 2019).

Honnêtement, le mauvais goût assumé, les pitreries des acteurs, les trouvailles visuelles et la musique (dont Oops!… I Did It Again, la reprise de Britney Spears par l’allemand Max Raabe) rendent l’ensemble assez jouissif, à condition de ne rien en attendre de sérieux. Les blondes pulpeuses rivalisent sans mal avec les pussycats de Russ Meyer, et il faut voir Iouri Stoïanov en Bormann efféminé, amateur de flamenco et de regards lubriques. Même la performance de l’ancienne patineuse Anna Semenovitch est grotesque ; c’est dire si le réalisateur n’est pas dupe !

Aussi étonnant que cela puisse paraître, HITLER EST KAPUT ! est disponible dans une belle édition DVD / Blu-ray en France (MEP Studio, 2011), en version originale sous-titrée. On la trouve facilement sur internet pour quelques euros ; il serait dommage de s’en priver !

Le 9e escadron (2005)

En 1988, dans les derniers mois de la guerre d’Afghanistan, un petit groupe de soldats volontaires est incorporé dans un régiment de parachutistes, chargés de reprendre la route de Khost, près de la frontière avec le Pakistan. D’abord cantonnés à des missions de surveillance, ils vont devoir affronter les embuscades des moudjahidines et participer à l’une des dernières batailles du conflit.

Premier film réalisé par Fiodor Bondartchouk, qui interprète aussi le rôle viril du colonel « Khokhol », LE 9e ESCADRON (9 рота) est la reconstitution romancée d’une véritable opération militaire menée par l’Armée rouge, à la fin de la guerre d’Afghanistan : de novembre 1987 à janvier 1988, l’opération Magistral déploya plusieurs formations pour briser la résistance des moudjahidines dans la région de Khost, soumise à un blocus et de régulières escarmouches sanglantes. Pour sécuriser l’acheminement des convois de soldats, plusieurs bataillons (dont la 9ème compagnie aéroportée) furent chargés de s’emparer des collines environnantes. Le 7 janvier 1988, plusieurs centaines de combattants afghans lancèrent une série d’attaques sur la cote 3234 afin de récupérer cet avant-poste stratégique ; la bataille dura toute la journée et consacra la résistance héroïque des soldats soviétiques, qui dénombrèrent finalement 6 morts et une trentaine de blessés (contre 200 à 400 chez les moudjahidines).

Si le film est dédié à Sergueï Bondartchouk (décédé en 1994), Fiodor convoque pourtant d’autres maîtres, tout au long de cette histoire très balisée. La structure en deux grandes parties – l’entraînement puis le front – rappelle FULL METAL JACKET (Kubrick, 1987), tout comme la formation du sergent instructeur, vulgaire et tyrannique (Mikhaïl Poretchenkov, le gros dur au cœur sensible). Suivent un ensemble de séquences au combat pour lesquelles le réalisateur puise dans les classiques du film de guerre américain, de LA LIGNE ROUGE (Malick, 1998) à LA CHUTE DU FAUCON NOIR (Scott, 2001) en passant par PLATOON (Stone, 1986), NOUS ÉTIONS SOLDATS (Wallace, 2002) et même APOCALYPSE NOW (Coppola, 1979).

Solides sur le papier, ces références engluent rapidement le film dans un exercice de style en forme de copie brouillonne des blockbusters américains. Chaque action, chaque mouvement de caméra, chaque gros plan sur le visage sombre d’un soldat est souligné par une musique pesante ou des effets visuels inutiles (ralentis, longues focales), qui confèrent à cette aventure humaine des reflets de jeu vidéo balourd, sans aucune émotion. Inévitablement, les séquences héroïques sont traitées à l’artillerie lourde : lumière crépusculaire, ralentis pénibles sur le visage du seul survivant, musique percussive et dialogues mièvres, en voix off. À l’occasion, on ne serait pas si loin du nanar, tant le message ridicule tranche avec le tragique de la situation et les réalités complexes de l’Histoire.

Côté personnalités, LE 9e ESCADRON ne fait pas non plus dans la finesse. Il faut voir (et en sourire, bien sûr) cet étalage de virilité machiste, où chaque acteur reçoit son petit moment de gloire physique. Fiodor Bondartchouk (acteur, réalisateur et producteur), qui ne permet pas qu’un autre lui les serve, se filme comme un Hercule désinvolte, « Khokhol pour les intimes, colonel pour les autres », tout en muscles et en blagounettes de régiment. Les autres ne sont pas en reste, mais limitent souvent la casse : Arthur Smolianinov est le prolétaire courageux, Alexeï Tchadov le petit bleu au visage juvénile, Konstantin Krioukov l’artiste du groupe (on le surnomme Joconde), Mikhaïl Evlanov « le grêlé » et Artiom Mikhalkov (le fils de Nikita) incarne celui qui se fait descendre le premier, de dos, par un enfant.

Dans de plus courtes apparitions, on retiendra aussi la composition abrupte d’Alexeï Serebriakov, capitaine instructeur en clair-obscur, et celle, dramatiquement comique, d’Alexeï Kravtchenko, capitaine Rambo pratiquement sans dialogues, toujours filmé torse nu, arme au poing et lunettes de soleil vissées sur le nez. Mikhaïl Efremov, quant à lui, est le dernier soldat à monter dans l’avion avant qu’il ne s’écrase, touché par un missile.

Au regard des moyens financiers accordés à cette production, il y a de quoi rager devant cette débauche d’effets visuels du plus mauvais goût. On apprend, par exemple, que la seule séquence de l’avion qui s’écrase sur sa base aurait coûté près de 450.000 dollars ! Les chiffres embellissent souvent les dossiers de presse mais ne masquent pas la fragilité de leur exploitation sur l’écran. En dehors de l’impressionnante explosion, que retient-on de cette scène ? Pas grand chose ; l’émoi du spectateur est à peu près aussi fort que lorsque les Avengers détruisent Manhattan pour sauver le monde.

Néanmoins, ça et là, entre deux séries de pompes et une tournante au fond d’un vieux hangar, quelques bonnes idées fleurissent au-devant de l’objectif épileptique de Bondartchouk : la lumière de l’Afghanistan qui monte, tel un rideau de théâtre, sur le sommeil des jeunes recrues ; une femme nue (Irina Rakhmanova), Vénus troublante et sensible, devant laquelle se prosternent des mécréants condamnés ; des visages d’enfants brisés par la guerre ; et quelques paysages : les montagnes arides forment des rangées de sentinelles blondes, immuables dans leur pureté maculée de sang. Le chef opérateur, Maxime Ossadtchi, connaît son métier – et, pendant le tournage, il reçut l’aide inattendue du directeur de la photographie de Ridley Scott, Slawomir Idziak, qui lui prêta des filtres pour filmer les montagnes.

À l’origine, le projet de Fiodor Bondartchouk devait placer ses héros au cœur de la guerre de Tchétchénie et aurait pu constituer une sorte de suite au premier long métrage de son père, LE DESTIN D’UN HOMME (1959). Devant les (évidentes) difficultés d’une telle ambition, le jeune réalisateur se tourna vers l’Afghanistan et bénéficia d’un budget très important pour l’époque, près de 10 millions de dollars, pour quatre mois de tournage répartis entre les studios de Moscou, la Crimée et l’Ouzbékistan.

Malgré certaines critiques dans la presse russe, jugeant le film pompier et égocentré (les gros plans sur Bondartchouk et ses magnifiques dents blanches), malgré les critiques de vétérans frustrés de voir leur victoire transformée en dernier fiasco avant le retour au pays (en réalité, Gorbatchev ordonna le retrait des troupes un an plus tard), LE 9e ESCADRON fut un très grand succès public. Rétrospectivement, son caractère binaire, manichéen, sa vision du patriotisme prolétarien contre un système accusé de sacrifier ses valeureux soldats, sont autant d’éléments que l’on retrouve toujours aujourd’hui dans une écrasante majorité des films de guerre du cinéma russe.

LE 9e ESCADRON est facilement trouvable en DVD (Lancaster, 2008) en version originale sous-titrée, agrémentée d’une version française, doublée par des voix qui rivalisent de testostérone.

L’enfance de Gorki (1938)

Première partie de la trilogie consacrée au célèbre écrivain soviétique Maxime Gorki, adaptation fidèle de ses trois volumes autobiographiques, L’ENFANCE DE GORKI (Детство Горького) raconte les souvenirs d’une jeunesse pauvre et difficile dans les bas quartiers de Nijni Novgorod, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle ; période qui s’étend de la mort de son père jusqu’à son départ pour Kazan, pour gagner sa vie.

Quelques mois avant la mort de l’écrivain, le 18 juin 1936, le réalisateur Marc Donskoï rencontra Maxime Gorki, lequel vivait alors en résidence surveillée malgré son immense prestige dans toute l’Union Soviétique. Ils évoquèrent probablement le projet cinématographique d’une adaptation sur grand écran de ses trois récits de jeunesse, mais le vieil écrivain mit en garde le cinéaste contre toute ambition de construire un monument hagiographique en l’honneur d’un vivant. Est-ce pour cette raison que cette première partie de la trilogie ne fut réalisée que deux ans après la mort de Gorki ? Ou faut-il y voir, plus simplement, l’excès de préparation d’un cinéaste méticuleux et passionné par son sujet ?

Huit décennies plus tard, le résultat semble toujours éclatant de beauté. Loin du panégyrique outrancier bercé de réalisme socialiste, L’ENFANCE DE GORKI respecte l’avertissement de l’écrivain (pourtant décédé) et offre au spectateur une évocation minutieuse et poétique de la condition des petites gens de la Russie impériale dans les années 1870-1880.

Suivant la trame originelle de l’ouvrage de Gorki, le film est construit comme une succession de petites séquences pittoresques, la plupart du temps au cœur du noyau familial où évolue celui qui s’appelle encore Alexeï « Aliocha » Maximovitch Pechkov (il ne deviendra Gorki que plus tard, au moment où débute sa carrière de journaliste-écrivain). Orphelin de père, abandonné par une mère de plus en plus étrangère, le jeune garçon est confié à l’éducation brutale de son grand-père (personnage haut en couleur, rustique et violent) et à la douceur maternelle de sa grand-mère, l’un des personnages les plus importants de son existence. Au milieu de ses oncles et cousins, Aliocha (Alexeï Liarski) découvre la rudesse de la vie, la camaraderie, l’importance de savoir lire et s’émerveille en écoutant les histoires traditionnelles que l’on se transmet encore avec ferveur (notamment celle du domovoï, l’esprit du foyer).

S’il ne faut probablement pas espérer retrouver de l’authenticité dans une reconstitution cinématographique, Donskoï réussit néanmoins à imprimer une ambiance particulière à son film, celle des quartiers populaires qui serpentaient autour de la Volga dans les dernières années de l’ère tsariste. Le soin apporté aux détails – costumes, accessoires, objets, mobilier, etc. – participe pour beaucoup de cette évocation en arabesque de l’enfance du jeune Gorki, confronté à la misère quotidienne, à la mort, à la violence, mais aussi à la résilience inhérente à cette masse prolétarienne guidée par l’instinct de survie.

Devant la caméra du cinéaste, un monde éteint renaît de ses cendres, à hauteur d’enfant. Chaque scène, chaque mouvement de caméra se termine immanquablement par un gros plan sur le visage du petit Aliocha, habile façon de rappeler qu’il s’agit, avant tout, de ses propres souvenirs, nécessairement subjectifs et déformés. Certaines séquences dramatiques prennent ainsi de terrifiants aspects, monstrueux, comme peuvent l’être des réminiscences lointaines : ainsi de cet impressionnant incendie, où l’on aperçoit le vieux Grigori, rendu aveugle par les flammes, déambuler au milieu du brasier, tel un fantôme lugubre sorti de l’enfer. La séquence dans laquelle Aliocha découvre la mort est tout aussi marquante : le cadavre de son seul ami est étendu au milieu de la maison et chacun cherche le responsable ; le petit garçon, épouvanté, se réfugie sous la table, à hauteur du corps.

L’enchevêtrement des séquences, vaguement chronologiques (le passage de l’enfance à l’adolescence), annihile souvent le caractère tragique des événements montrés, pour le plus grand bonheur du spectateur du XXIe siècle, par trop habitué aux effets dramatiques longuement appuyés, à grands renforts de musique et de plans larmoyants. En ce sens, la poésie de Donskoï semble plus réelle que le réalisme cinématographique qui préoccupe tant nos auteurs contemporains. Le cinéaste filme comme Gorki se souvenait, sans musique ni tourbillons lacrymaux. Un mort est un souvenir et un camarade qui part vers un camp de travail est une main qui se perd dans l’horizon ensoleillé. S’il n’y avait ces cartons entre deux séquences (des extraits du texte de l’écrivain), on oublierait presque qu’il s’agit d’une histoire autobiographique.

D’une enfance individuelle, effacée dans le collectif, Marc Donskoï filme une histoire universelle, où la nature (le fleuve, les arbres, les rives où s’épuisent les forçats) revient imperturbablement rappeler aux hommes qu’ils sont mortels, de passage. Pour autant, l’immensité des paysages traduit aussi une forme de liberté pour le petit garçon, souvent confiné dans des cloaques où naît la violence (magnifique scène dans laquelle il déchire les pages du bréviaire de son grand-père, qui entre alors dans une colère tragi-comique).

Il n’est pas aisé de situer les influences esthétiques de Marc Donskoï. Instinctivement, ce récit de l’enfance, où l’agitation des rues semble plus importante aux yeux du cinéaste que l’intrigue, où les personnages du peuple débordent du cadre et se perdent dans une profondeur de champ souvent admirable, le rapproche de réalisateurs français comme Jean Renoir ou René Clair, du réalisme poétique des années 1930. Le cinéaste filme ce qu’il imagine être les descriptions de Gorki, pas ce qu’elles étaient réellement dans les années 1870. Pour autant, Donskoï ne dénigre pas l’influence du réalisme russe et de ses grandes scènes de genre : en témoignent ces deux superbes séquences où il reproduit à l’écran, presque trait pour trait, le célèbre tableau de Répine, Les bateliers de la Volga (1870-1873).

La Bibliothèque Nationale de France conserve, pour la mémoire, toute la presse française des XIXe et XXe siècles. Il est toujours amusant de sentir « le pouls » d’un temps révolu à travers les écrits de ses journalistes ou de ses écrivains, engagés ou dégagés de leur époque. J’avais montré, dans mon article sur LES JOYEUX GARÇONS (Alexandrov, 1934), à quel point certains films soviétiques pouvaient enflammer de drolatiques débats entre journalistes sur l’influence américaine dans l’esthétique cinématographique de l’URSS ou la nécessité pour elle de ne pas s’aventurer sur le terrain glissant de la comédie burlesque.

On épargna à Marc Donskoï cette tourmente de papier. L’ENFANCE DE GORKI ne fut visible sur les écrans français qu’à partir du 30 octobre 1946, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et rencontra un véritable succès critique. Dans Combat, Denis Marion vanta la qualité du jeu des jeunes acteurs, « admirables de fraîcheur et de naturel », ajoutant que « depuis le muet, on n’avait plus revu une collection de trognes aussi bien caractérisées qui paraissent vraiment appartenir à des hommes du peuple et non à de vieux cabots » (14 décembre 1946) ; dans Ce soir, Raymond Barkan s’emballa pour cette « merveille » de cinéma où « le soucis du réalisateur est plus de nous émouvoir par l’évolution psychologique d’un héros que de nous captiver par des péripéties romanesques » (18 avril 1948).

Dans l’imposant ouvrage sur le cinéma soviétique dirigé par Jean-Loup Passek (1992), on trouve également une chronique flatteuse signée Armand Johannès, pour La Revue du cinéma (décembre 1946) : « Le style direct, documentaire, exprimant avec naturel la vérité permanente et la réalité mouvante de la vie – et le style allusif, évocatoire, qui exprime avec subtilité les sentiments les plus fins, ces deux aspects de l’écrivain Gorki, merveilleusement unis, se retrouvent dans le film ».

Dans son passionnant essai sur le cinéaste soviétique, Albert Cervoni souligne, toutefois, que la trilogie de Marc Donskoï sur la vie de Gorki sortit en France dans un contexte relativement défavorable à ce genre de films : « À la Libération, le public et la critique étaient nécessairement impatients, en première urgence, des œuvres soviétiques capables de témoigner sur l’histoire la plus immédiate » – cet « appel » de l’actualité expliquant en partie, selon lui, le succès bien plus important d’un documentaire comme LA BATAILLE D’UKRAINE (Dovjenko, 1943) ou d’un film comme CAMARADE P. (Ermler, 1943). De fait, malgré ses excellentes critiques dans la presse, le film de Donskoï ne connut jamais d’exploitation nationale d’ampleur ; au mieux une ou deux salles parisiennes, puis il ressortit régulièrement, par la suite, grâce à l’obstination de passionnés dans les ciné-clubs, mais sa notoriété est loin d’égaler celle des films d’Eisenstein ou Poudovkine.

L’ENFANCE DE GORKI, ainsi que les deux autres parties de la trilogie, est disponible en DVD chez RDM Edition, dans une copie globalement satisfaisante, en version originale sous-titrée. Les bonus proposent quelques photographies de Marc Donskoï et des extraits audio de plusieurs discours de l’écrivain.

Sources

  • Albert Cervoni, Marc Donskoï, Seghers, 1966
  • Gallica (Bibliothèque Nationale de France)

Il était une fois dans l’Est (2019)

Dans la petite ville de Troubtchevsk, près de la frontière ukrainienne, rien ne semble contrarier l’amour adultère d’un chauffeur routier et de sa voisine, qu’il récupère discrètement, à chacun de ses voyages, sur la route qui le conduit à Rostov. Ils vivent leur amour clandestin, au rythme des saisons, en rêvant d’un avenir à deux. Pourtant, lorsque le printemps arrive, le doute s’installe dans les foyers.

On le voit arriver d’ici, le cinéphile français, aux solides références italo-américaines, qui s’imaginait déjà découvrir un « western à la russe », façon Sergio Leone dans la taïga ; avec un tel titre francophone, l’accroche est excitante, quasi romanesque. Du reste, l’affiche occidentale joue sur cette ambiguïté chimérique : en comparaison, l’affiche originale russe est beaucoup plus proche des tourments mélodramatiques du film. Qu’à cela ne tienne ! On se satisfera sans mal de cette proposition un peu commerciale, qui devait sans doute nous éviter de bafouiller piteusement, devant une caissière de cinéma blasée, le nom de cette petite ville de l’oblast de Briansk : Troubtchevsk.

Il était une fois dans l’Ouest de l’Est, donc, à quelques dizaines de kilomètres de l’Ukraine, région natale de la réalisatrice Larissa Sadilova, qui situe tous ses films dans ces confins de la Russie, qu’elle connaît parfaitement, et dans lesquels elle semble toujours à la recherche d’instantanés, d’anecdotes, d’émotions propres à fournir matière pour raconter des histoires de gens ordinaires.

« Le sujet de ce film est basé sur une histoire vraie. J’ai moi-même connu un couple d’amoureux similaires aux personnages. Leur unique occasion de passer un moment ensemble étaient les allers-retours en camion entre Briansk et Moscou. […] Mais je n’ai jamais rien su d’autre sur eux. » (Larissa Sadilova)

IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’EST (Однажды в Трубчевске) pourrait être l’histoire d’une fuite en avant, celle d’un couple illégitime prêt à tout quitter pour vivre un bonheur à deux, loin du tumulte citadin où dorment leurs conjoints respectifs. Pourtant, la réalisatrice préfère s’affranchir des conventions narratives pour filmer le destin de ces antihéros. Ni road movie, ni vrai mélodrame, ni tragédie antique ; simplement des instants de vie, ponctués de sourires et de chagrins contenus. Avec un sens de l’ellipse remarquable (parfois osé), elle bouscule le spectateur habitué au déroulé traditionnel des scènes de la vie conjugale : les crises de larmes ne sont pas montrées, pas plus que les explications virulentes entre maris et femmes. La caméra filme toujours l’après : après l’amour, après la route, après la dispute et la rupture. Cette absence d’émotion démonstrative frustrera probablement certains spectateurs épris d’artifices. Quelque part entre le documentaire et le roman naturaliste, ce film est comme un long poème mélancolique où la gravité se confond avec les couleurs changeantes de la nature inaltérable.

Cette volonté de capter l’émotion dans son for intérieur se manifeste aussi dans le choix de la cinéaste de recourir à des acteurs peu connus, voire des amateurs. Ainsi, au-delà du quatuor principal, la plupart des personnages sont filmés tels qu’ils sont dans la réalité : une babouchka qui raconte l’occupation allemande ou un passager de bus au visage émacié sont des rencontres de tournage, et la réalisatrice laisse une grande part à l’improvisation. Sa caméra doit capter le vivant, se perdre dans les franges du scénario.

« J’ai filmé beaucoup d’acteurs non-professionnels dans le rôle des habitants de la ville, je ne voulais pas faire de distinction entre acteurs et amateurs, pour cela il était donc essentiel que les comédiens acceptent les règles du jeu. Je crois que cette immersion les a aussi protégés de tout risque de surjeu. » (Larissa Sadilova)

Les quatre acteurs principaux constituent l’un des points forts du film de Larissa Sadilova. Choisis pour leurs physique commun ou leur beauté naturelle (« rares dans notre industrie cinématographique qui impose des normes physiques »), ils incarnent admirablement cette histoire d’amour minimaliste, dépassionnée. Kristina Schneider (Anna) en est la figure centrale : malheureuse dans son mariage, elle ne retrouve le sourire que dans le camion de son amant, le silencieux Egor Barinov (Egor), mais ne trouve pas la force de tout avouer à son mari, le père de sa fille unique (Youri Kisseliov). La femme d’Egor, quant à elle, est probablement le personnage le plus expressif : Maria Semionova (Tamara) est l’épouse jalouse, prête à imploser, la figure la plus touchante.

Le film raconte son histoire en 1h20, là où un autre réalisateur aurait (facilement) pu ajouter une heure supplémentaire. Le manque de moyens financiers (comme la censure, dans d’autres contextes) oblige toujours les cinéastes à se surpasser, à redoubler d’inventivité pour filmer ce qu’il est impossible de filmer sans crever le budget. Dans le cinéma contemporain, cette contrainte offre, tout à la fois, les plantades des derniers Mocky, la longue litanie des séries B du cinéma américain et européen, ou l’inspiration géniale d’un Steven Spielberg dans LES DENTS DE LA MER (1975), capable de faire peur sans jamais montrer son requin, faute de moyens. Dans IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’EST, cette approche est un parti pris artistique autant qu’une obligation économique : le film n’a pas reçu de financements de l’Etat. Il faut alors accepter de fouiller l’indicible et ce qui n’est pas montré – accepter aussi, parfois, une photographie un peu amateur. Le scénario, écrit par la réalisatrice, laisse de petits cailloux-indices, ça et là, sans les souligner davantage que par un sourire ou un regard triste. Cette continence émotionnelle est peut-être l’écho pudique d’une slavité immuable ; c’est, en tout les cas, ce qui fait de ce banal carré amoureux un très beau film.

Les paysages de la Russie occidentale sont merveilleusement filmés, sans folklore artificiel. Larissa Sadilova pose sa caméra devant l’immensité des horizons et compose des cadres (parfois enchanteurs), à la façon d’un peintre. Seulement, ces paysages ne font pas figure de liberté émancipatrice ; au contraire, ces étendues gigantesques, colorées au rythme des saisons, reflètent l’incroyable solitude oppressive dans laquelle évoluent les personnages. Troubtchevsk est une cage, à défaut d’être une prison. La petite ville enferme les couples dans ses traditions, dans ses ruelles tranquilles, derrière les clochers séculaires. La petite maison aux fenêtres bleues (celle que l’on voit sur l’affiche) est une échappatoire illusoire : livrée à elle-même, à l’ennui et aux coutumes, la pauvre Anna regarde par la fenêtre comme derrière des barreaux ; elle en reviendra, résignée. Comme dans le film de Sergueï Bodrov, LA LIBERTÉ, C’EST LE PARADIS (1989), plus les personnages s’éloignent dans l’infinité des paysages, plus ils sont prisonniers de leurs tourments psychologiques et reviennent, inlassablement, au point de départ. Pour Larissa Sadilova, la nature russe n’est pas matrice de libération, elle n’est même pas un rêve.

Dès lors, le film se veut une image un peu pessimiste de la société russe – dans notre acception occidentale, au moins ; il serait intéressant d’avoir le point de vue d’un habitant originaire de cette campagne. Les hommes sont lâches, dans les tous les cas : le premier n’arrive jamais à assumer, le second pardonne tout. Pauvres femmes, ballottées entre leurs rêveries et l’immobilité du temps. Au final, ce sont les babouchkas réactionnaires qui mènent la danse, comme toujours : la première conseille à Anna de se soumettre gentiment à son mari, la deuxième (sa belle-mère) lui impose son autorité naturelle, avec mépris. Le film est l’histoire d’un mirage qui doucement s’efface. L’ordre semble renaître comme les bourgeons reviennent aux beaux jours. Les dernières images, mystérieuses, montrent un groupe de jeunes adolescentes au milieu d’une fête patriotique annuelle. Elles semblent innocentes ; elles rêvent aux garçons, peut-être à la grande ville. Ce dernier plan est un espoir ou une résignation ; là encore, tout est intériorisé.

Passé discrètement par le Festival de Cannes (Un certain regard) dans la même sélection qu’UNE GRANDE FILLE (Balagov, 2019), le film aurait dû bénéficier d’une sortie dans les salles françaises en avril 2020, diffusion malheureusement ajournée, puis annulée en raison de la pandémie de coronavirus. Il est désormais disponible en VOD et dans un joli DVD (Jour2Fête, 2020), agrémenté d’un petit livret.

Voir aussi

Cosmoball (2020)

Projet de longue haleine au budget colossal, COSMOBALL (Вратарь Галактики) est le premier blockbuster russe sorti dans les salles après le confinement d’avril 2020. Destiné au plus jeune public, il surfe sans originalité sur les recettes du succès, entre mièvreries, bons sentiments, action analeptique et prouesses visuelles. Contre toute attente, le résultat évite le naufrage annoncé ; mieux, il surprend par la maîtrise de ses effets visuels.

Un prérequis est tout de même indispensable pour envisager de prendre un peu de plaisir devant cette débauche d’effets spéciaux : accepter de ne rien comprendre à l’histoire. Comme dans beaucoup de films du genre, une courte introduction pose le cadre de l’intrigue à venir. Une voix-off nous raconte, à toute vitesse, que nous sommes en 2071, dans une galaxie ravagée par les guerres, où la Lune a explosé en plusieurs morceaux et les pôles terrestres se sont inversés. Dès lors, New York est un glacier, les pyramides d’Égypte sont recouvertes par les eaux et Moscou ressemble à une jungle tropicale, sans électricité. Une sorte de scientifique extraterrestre monstrueux est emprisonné dans les profondeurs de la Terre et tous les habitants de l’univers regardent, chaque jour, les matchs du cosmoball, mélange électrique de rugby et de quidditch, auquel ne peuvent participer que des êtres dotés de pouvoir surnaturels.

Par chance pour les amoureux de cinéma russe, le stade où se déroulent les matchs de cosmoball est à Moscou. Hélas pour les esprits un peu cartésiens, le stade à la forme d’un pissenlit géant qui flotte au-dessus de la ville – très beau, du reste !

Au milieu de cette atmosphère déjà bien chargée, un jeune homme erre dans les rues de Moscou, entre les lianes, les lézards et les rivières sauvages. Anton (Evgueni Romantsov) semble être un garçon normal mais ce n’est qu’une apparence : il ne sait pas encore qu’il est capable de se téléporter, la condition idéale pour jouer au cosmoball et, ainsi, sauver l’univers des terrifiants desseins extraterrestres.

Quand on sait que le film est recommandé aux enfants de 6 ans et plus, on peut imaginer que les scénaristes (Andreï Roubanov et Djanik Faiziev) surestiment peut-être les capacités intellectuelles des gentils occupants des écoles primaires !

D’ordinaire, une telle présentation suffit à classer le film dans ma catégorie Nanars du cinéma russe. Et pourtant … un petit quelque chose me pousse à épargner cette superproduction, à lui trouver de nombreuses qualités. Est-ce le climat morose de nos derniers mois ? Les vivifiantes couleurs du film ? Les sympathiques acteurs ? L’occasion, relativement rare, d’admirer Moscou noyée sous les frondaisons d’une jungle tropicale ?

Envisagé dès 2014 comme une « réponse russe » aux adaptations hollywoodiennes des héros Marvel, le projet de reconstituer un monde futuriste, peuplé de héros aux pouvoirs de téléportation, a été porté pendant plus de cinq années par le producteur Sergueï Selianov et le réalisateur Djanik Faiziev. Le tournage s’est déroulé essentiellement dans les studios de Mosfilm, dans lesquels plusieurs décors extérieurs ont été reconstitués, notamment l’impressionnante artère moscovite où déambulent des centaines de figurants. Le studio Main Road Post (déjà responsable des effets spéciaux d’ATTRACTION ou du DUELLISTE) s’est ensuite occupé des trucages numériques, offrant un résultat visuellement splendide, qui constitue le gros point fort du film.

Bien sûr, le scénario manque, comme souvent, de profondeur. Manichéen et simpliste à l’extrême, très convenu dans le dénouement de ses intrigues, il noie aussi le spectateur sous un déluge de détails difficiles à assimiler, qui ne semblent rien apporter, sinon de fausses pistes sans saveur. À la sortie du film en Russie, ce chaos scénaristique fut la principale critique des journalistes. Comment prétendre montrer ce film à des enfants qui ne saisiront pas un dixième des enchevêtrements de l’histoire ?

À l’image de CAPTIVITY, LE PRISONNIER DE MARS (2018), récemment chroniqué sur ce blog, COSMOBALL semble avoir été touché par une malédiction concourant à son échec public et critique. Initialement prévue pour 2019, la sortie du film a été repoussée en raison d’importants problèmes techniques, puis s’est trouvée ajournée une seconde fois à cause du confinement de 2020. Finalement annoncé en 3D pour août 2020, le film a bénéficié d’une promotion importante mais la campagne de publicité a été largement entachée par une affaire tragique liée à l’un des acteurs, Mikhaïl Efremov, condamné pour conduite en état d’ivresse ayant entraîné un grave accident de la circulation et la mort d’un automobiliste. Plusieurs journalistes reprochèrent à la production du film d’avoir laissé les scènes où apparaît Efremov, dans le rôle comique d’un … policier alcoolique et gaffeur.

En définitive, c’est peut-être ce côté malade et bancal qui me séduit dans le film. On passera sur une histoire sans intérêt pour ne garder que les incroyables images, magnifiées par le Blu-ray. Les créatures associées aux joueurs sont très sympathiques. Les acteurs s’en donnent à cœur joie : Evgueni Mironov incarne un créateur fou, sorte de démiurge mythique aux cheveux blancs ; Victoria Agalakova est une joueuse de cosmoball pleine de charme et de malice ; Efremov est quand même amusant dans son rôle (malheureusement trop proche de la réalité) et on appréciera le clin d’œil de Svetlana Ivanova en spectatrice extraterrestre.

COSMOBALL est édité en DVD et Blu-ray chez First International Production depuis janvier 2021 en version originale sous-titrée et en version française. Pour les amateurs d’effets spéciaux, on y retrouve également un making-of du film.