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Dans une petite ville d’Ossétie du Nord, en Ciscaucasie, Ada tente difficilement de trouver une issue à son quotidien en forme de réclusion. Entre son père et ses deux frères, un jeune garçon qui tente maladroitement de la séduire et un travail insipide, la jeune femme compose avec un passé douloureux qui l’empêche de s’émanciper.

Réalisé par Kira Kovalenko
Russie / Sortie France : 23 février 2022 / env. 95 min
Avec Milana Agouzarova, Alik Karaev, Soslan Khougaev, Khetag Bibilov …

Critique et analyse

C’est en Charles Foster Kane malgré moi, dans une grande salle vide de l’incontournable Ermitage de Fontainebleau, que j’ai pu assister à une projection des Poings desserrés (Разжимая кулаки), absolument seul devant l’écran géant. S’il est permis de trouver un peu d’opulence à cette solitude privilégiée – quoi de plus naturel, en somme, à côté de la « maison des siècles » ! -, on pourra aussi voir dans ce désert sombre un autre Xanadu, plus pessimiste. Au moment où j’écris ces lignes, le bruit sourd des canons de l’Histoire en marche résonne au lointain de notre quotidien démasqué, remue les écrans du monde, divise les peuples et fait couler le sang. La mode n’est pas à la Russie, en Occident, et cette triste salle vide est aussi le reflet commun de notre époque, dans laquelle les émotions s’achètent en grande surface, par lots et à prix coûtant, en suivant les injonctions de l’agressive réclame. Le cinéma serait-il en passe de perdre sa vocation de langage universel, comme le pense l’américain Paul Schrader (cité par J.-B. Thoret) ?

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L’histoire de la jeune Ada commence dans une petite ville montagneuse, ancienne colonie minière fondée au XIXe siècle, étirée entre les deux rives de l’Ardon, le long de la route transcaucasienne qui relie la Russie à la Géorgie sur plus de 150 kilomètres. D’emblée, ce canyon étique, grisâtre comme la poussière du plomb argentifère que des générations de travailleurs se sont évertuées à extraire, impose une exiguïté oppressante. Couleurs moroses, bruits de route et de voitures, de métaux, décors de friches industrielles, visages décharnés, poussière aveuglante, rien n’attire l’œil ou sa pittoresque curiosité. La réalisatrice assume : « Je ne voulais rien qui soit beau, il ne fallait pas que le paysage exalte en quoi que ce soit le spectateur ».

District fédéral du Caucase du Nord (Russie)

Ce paysage, que l’on ne voit pourtant jamais filmé en plan large, est un autre personnage éraillé du film, flottant au-dessus de la petite humanité résiliente. La cité minière de Mizour, où s’est déroulé le tournage, est située à une trentaine de kilomètres de la frontière géorgienne, aux confins de la Russie et de l’Ossétie du Nord. Cette région du Caucase, multiethnique et multiculturelle, reste le terreau instable de conflits larvés entre les Ossètes et les Ingouches (« peuple puni » et déporté par Staline en 1944, avant d’être réhabilité), entre l’Ossétie du Nord (russe) et l’Ossétie du Sud (géorgienne), mais aussi un territoire marqué par sa proximité immédiate avec la Tchétchénie et ses revendications indépendantistes. En septembre 2004, le jour de la rentrée des classes, l’Ossétie du Nord fut le théâtre tragique de cette macédoine de rivalités lorsqu’un groupe de terroristes entama une prise d’otages dans une école de Beslan. Près de 340 personnes trouvèrent la mort après trois jours de confusion et une fusillade, dont 186 enfants.

Village en forme d’entonnoir, tortille gadouilleuse chargée des stigmates du passé soviétique et enclave de désordre géopolitique contemporain, Mizour, comme extrémité romanesque, tient tout à la fois de l’espace aliéné d’Armand Frémont et d’une émanation singulière du nature writing américain. L’environnement délétère semble un géant de pierre qui assombrit l’avenir des individus qui vivent sous sa coupe. Pire, les âmes et les corps portent d’abord en eux les fragments de mort de cet espace : Ada, par sa blessure physique qui la condamne au souvenir tragique des événements de 2004 ; son grand frère Akim, qui tente de fuir cette prison et ses murs invisibles où le travail n’existe plus ; leur père, qui redescend une fois dans la mine cannibale, avant de perdre la parole. La réalisatrice insiste : « J’ai toujours pensé qu’un endroit influait sur le contenu d’une histoire ». En cela, elle déclare s’inscrire à la suite de Kafka et de Bernanos, qu’elle cite comme références pour son film. De fait, son histoire peut être lue en miroir des explorations psychologiques artésiennes de l’écrivain français, dont elle ne semble toutefois retenir que le pessimisme et l’inéluctable, sans s’ouvrir au grand combat entre le bien et le mal – il n’est, d’ailleurs, jamais directement question de religion dans le film.

Bien sûr, Ada est une autre Mouchette, petite fille perdue dans le monde des hommes, adolescente instable et fuyante, victime de sa féminité intrinsèque dans un monde dominé par la masculinité. On ressent très vite chez Ada ce désir éperdu d’être aimée : le film s’ouvre sur l’espoir d’un retour, sur son parfum (un plan admirable la montre contrainte de vider la bouteille, le liquide coulant sur ses doigts comme du miel), sur ses sourires dès que son grand frère est de retour, sur son insistance tactile (elle saute sur son dos, colle son visage au sien). Kira Kovalenko ne se perd jamais en démonstrations. Le spectateur doit chercher ses réponses dans les failles, dans les non-dits, dans les creux du scénario. Ada semble entretenir une relation ambiguë avec les hommes de sa famille. Doit-on y voir une forme d’inceste platonique ou une fraternité exacerbée ?

Ada-Mouchette semble condamnée par plusieurs morts. La mort physique, d’abord : son père refuse de lui offrir des soins médicaux qui lui permettraient de « réparer son corps ». En elle, dans son intime et sur sa peau, la terrible cicatrice lui rappelle quotidiennement un passé douloureux, métaphore de l’Histoire récente de la Russie. Ada est un personnage contraint de vivre sa vie à l’envers. Morte dans l’enfance, elle aspire à transformer le temps qui passe en une vitalité nouvelle. En cela, les énigmatiques images de fin résonnent comme une disparition régénérative, telle une transformation de la matière en énergie – autre écho au passé minier de la région. L’autre mort d’Ada est intérieure. Si elle rêve de réparer son corps, c’est aussi pour lui offrir un horizon géographique. Elle ne rêve pas d’Amérique, mais Rostov (à 700 km plus au nord) serait déjà un autre monde. Mizour est un cul-de-sac exigu, perdu dans un infini. C’est une redondance du cinéma russe – probable reflet de sa société : le manque de place, d’intimité et de confort. Combien d’habitants du plus vaste pays du monde souffrent de cette étroitesse ? La réalisatrice filme ses acteurs dans des cadres serrés, en très gros plans, parfois sans aucun mouvement de caméra. De longs plans-séquences rythment le film (sans artifices ou maestria, ils sont l’exact contraire des tableaux oniriques de La fièvre de Petrov, de Kirill Serebrennikov). Un naturalisme ethnologique à la frontière du cinéma et du documentaire.

Enfin, Ada est une amoureuse contrariée. Sa blessure l’oblige à repousser sa découverte de la sexualité. Elle refuse de se laisser séduire par un homme, malgré la cour bienveillante et maladroite d’un garçon de son âge – qui recherche surtout le plaisir charnel et la « virilité » d’être en couple. Comme la Mouchette de Bernanos, Ada n’a aucune confiance en elle et passe son temps à se dévaloriser. Prisonnière de son déterminisme social, rassurant dans sa routine, elle aspire à une liberté très vaporeuse, mal identifiée (pour elle, comme pour le spectateur). Sa première fois, magnifique séquence, en est le symbole. Kira Kovalenko raconte avoir imaginé cette histoire à partir d’une phrase d’un roman de William Faulkner, L’intrus (1948) : « La plupart des gens ne peuvent supporter l’esclavage, mais aucun homme ne peut manifestement assumer la liberté » – considération philosophique et littéraire, qui nous renvoie (toujours) au Discours de la servitude volontaire (La Boétie, 1576) et au questionnement éternel sur la liberté et la soumission délibérée des peuples à un « tyran ».

C’est par ces interrogations en arrière-plan, laissées dans l’ombre par la caméra (concentrée sur les visages), et la dimension universelle de son propos, que Les poings desserrés justifie son caractère éminemment cinématographique. Formée dans le célèbre et éphémère atelier d’Alexandre Sokourov, Kira Kovalenko filme ce qu’elle connaît pour s’approcher de la vérité nue. Son Ada a des ressemblances flagrantes avec la jeune femme de Tesnota, une vie à l’étroit (Balagov, 2017), autre personnage Bernano-Bressonien. Mais, dans les deux films, les jeunes réalisateurs finissent par « sauver » leurs personnages féminins, quand leurs modèles de papier sont souvent « livrés à Dieu » par un suicide inexorable. Chez Kovalenko et Balagov, le salut ne vient pas du Ciel, mais de la conquête intérieure d’une liberté individuelle, épanouissante. Leurs personnages, maltraités par une société patriarcale, restent un reflet (ou un mirage ?) du monde contemporain, axé sur l’individualisme et l’ego. Pionniers de leur moi, qu’ils tentent de défricher comme on avance dans une forêt vierge (la route, le tunnel, les immeubles vieillis, la crampe qui se referme sur Ada toute une nuit), ils sont aussi les sapeurs du nous, symbole de l’ancien monde et des générations précédentes, mal de notre temps admirablement décrit dans L’enracinement (Weil, 1949).

Il est à parier que les spectateurs se retrouveront davantage dans cet optimisme égotiste, qui permet d’éviter la tchernoukha et une noirceur parfois insupportable dans le cinéma russe. Toutefois, une nuance de lyrisme et/ou de mysticisme – même sépulcral – aurait peut-être offert à ce joli film une fin en forme de transfiguration, lui apportant un peu du beau qui fait si cruellement défaut à nos sociétés consuméristes et matérialistes.

Les poings desserrés, tourné entièrement en ossète (langue que la réalisatrice ne parle pas), a été récompensé du Prix Un certain regard au Festival de Cannes 2021 et du meilleur montage aux Prix du cinéma européen. La presse française a été largement positive avec le film et sa réalisatrice, lors de sa sortie en salles.

Comment voir ce film ?

Les poings desserrés est projeté dans les salles françaises à partir du 23 février 2022 (ARP Sélection).

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