Accueil / Index / Index des films / Kachtcheï l’immortel (1945)
Alors qu’elle attend le retour de son fiancé, une jolie princesse est enlevée par l’impitoyable Kachtcheï, qui ne laisse derrière lui que des villages en flammes et de funestes souvenirs. Le valeureux Nikita Kojemiaka, l’âme de la Russie, décide de partir à leur recherche.

Réalisé par Alexandre Rou
U.R.S.S. (Soyuzmultfilm) / Sortie : 25 mai 1945 / env. 65 min
Avec Sergueï Stoliarov, Gueorgui Milliar, Galina Grigoreva, Sergueï Filippov …

Critique et analyse

Conte de fées oblige, l’histoire du film Kachtcheï l’immortel (Кащей Бессмертный) débute elle-même comme une légende romantique, dont on fait des peintures ou des allégories pour les musées. C’est à la fin de l’année 1941, dans une Moscou assiégée et bombardée par les armées de l’Axe, que le cinéaste Alexandre Rou et son scénariste Vladimir Chveitser auraient décidé de réaliser un film patriotique pour les plus jeunes, afin de glorifier « le courage et l’amour désintéressé de la patrie » de leurs ancêtres. Difficile d’affirmer rétrospectivement si cette décision n’était pas plutôt une commande du studio Soyuzmultfilm, voire des autorités soviétiques elles-mêmes. On sait que le scénario fut d’abord mal reçu par la Censure, qui le jugea « inadapté » car trop imprégné de l’actualité et presque trop patriotique dans ses élans lyriques – défaut qui pèse encore aujourd’hui sur le film, notamment dans la première partie.

En marge de ce nouveau projet, Alexandre Rou réalisa le premier segment d’un film de propagande (Боевой киносборник № 7, 1941), avant d’être contraint de rejoindre les studios reconstitués de Stalinabad (aujourd’hui Douchanbé), au Tadjikistan, où toutes les équipes de Soyuzmultfilm furent délocalisées en urgence devant l’avancée allemande. Le cinéaste commença le tournage de Kachtcheï par la deuxième partie, au début de 1942, en filmant le royaume oriental et le repaire rocheux du maître maléfique. Le manque de moyens retarda ensuite considérablement les prises de vues.

La légende pittoresque revient au triple galop lorsqu’il s’agit d’évoquer la suite du tournage. Où réaliser la première partie du film, située dans un petit village typique, entouré de lacs, de forêts et de champs infinis ? Alexandre Rou et ses équipes jetèrent leur dévolu sur le district de Talmensky, dans l’Altaï. Si l’on en croit les habitants, le cinéaste aurait été subjugué par de simples évocations des « beautés de la Taïga et de ses arbres séculaires », au point d’y faire déplacer ses équipes. Les décorateurs du film construisirent un véritable posad (hameau) russe au cours de l’année 1943, tout près du village d’Ozerki, qui en garde toujours une fière reconnaissance (un musée a même été créé il y a quelques années). Cette migration de plusieurs milliers de kilomètres semble improbable dans un contexte de guerre. Et pourtant, Rou débarqua l’année suivante avec ses acteurs pour y filmer les premières scènes du film.

L’une d’entre elles, peut-être la plus impressionnante, est l’attaque violente du village par l’armée de Kachtcheï. Faute de figurants, le réalisateur utilisa des hommes de la population locale, grimés en véritables guerriers de l’apocalypse, prêts à fondre sur un charmant posad promis aux flammes. Le décor, construit spécialement, fut incendié pour les besoins de cette séquence, filmée simultanément par trois caméras.

Dans la même séquence, un champ de céréales est brûlé par les envahisseurs. Alexandre Rou demanda l’autorisation spéciale à Moscou d’incendier une véritable parcelle agricole ! En pleine guerre, cette excentricité de cinéaste fut mal accueillie par les habitants des villages alentours, mais les autorités acceptèrent, malgré les protestations.

L’équipe du film revint en mai 1945 afin de projeter le film aux habitants, qui se pressèrent pour découvrir cette grande allégorie fantastique aux allures d’hymne patriotique. Projeté massivement dans toute l’Union Soviétique, quelques jours seulement après la capitulation allemande, le film remporta un succès considérable, qui continue d’être entretenu par de multiples rediffusions télévisées, une restauration en 1980 et une colorisation (assez peu convaincante).

L’intérêt principal du film réside dans l’interprétation des deux acteurs principaux, opposition binaire entre le bien et le mal. D’un côté, Sergueï Stoliarov et son visage carré, le sourire charmeur, la voix rauque, incarnation idéalisée du chevalier médiéval, porté par ses valeurs et la défense de sa terre ; de l’autre, Gueorgui Milliar figure un maître du monde maléfique aux traits émaciés. Pour composer ce rôle, l’acteur s’imprégna des représentations du malin dans la peinture religieuse russe. Il se rasa ensuite la tête et les sourcils pour accentuer la dimension cadavérique et effrayante de son personnage. Souffrant de paludisme, Milliar arriva sur le tournage passablement amaigri (« 45 kilos avec des bottes », selon ses souvenirs), offrant à la caméra une image squelettique très marquante. Plus tard, l’acteur s’amusa à raconter que même les chevaux avaient peur de lui, à tel point qu’il fallait leur bander les yeux pour le tournage.

La mise en scène d’Alexandre Rou participe de la belle réussite que constitue cette adaptation de plusieurs contes traditionnels russes mettant en scène les figures de Kochtcheï, Maria Morevna et Nikita Kojemiaka. Inspiré par l’expressionisme allemand des années 1920, le cinéaste s’amuse avec les lumières et les contrastes pour inspirer la peur chez le spectateur, davantage fasciné par la figure du monstre que par le héros, plus lisse. À l’instar de Nosferatu le vampire (Murnau, 1922), Kachtcheï n’apparaît à l’écran qu’à la cinquantième minute, d’abord filmé de dos, puis en majesté, triomphant, offrant aux spectateurs terrifiés la découverte de ce corps étique, enveloppé d’un large manteau sombre.

La séquence de l’attaque incendiaire du village est admirablement filmée. Tapis dans les fumées ou la brume, les cavaliers de l’enfer déferlent sur les champs dorés de la belle Russie, toujours filmés de loin ou en clair-obscur, envahisseurs lugubres lancés sur des chevaux fous. En 1945, cette image devait glacer d’effroi tous les soviétiques qui avaient eu à subir de telles incursions, dans les premiers mois de l’opération Barbarossa. Elle est le point d’orgue et la justification de toute l’intrigue : se venger de cette violence sans nom et tuer le chef démoniaque, qu’il est facile d’assimiler à Hitler, bien que Gueogui Milliar se soit toujours défendu d’avoir voulu faire de son Kochtcheï un ersatz du dirigeant nazi.

Conte merveilleux aux allures d’allégorie de la Grande Guerre patriotique, Kachtcheï l’immortel reste un film de propagande dont certaines scènes supportent mal l’épreuve du temps : le premier quart du film, enrobé de chansons folkloriques et de dialogues mièvres, est difficile à regarder sérieusement. Par bonheur, Alexandre Rou fait œuvre de cinéaste dès que l’action remplace les fanfreluches. Inspiré par Fritz Lang et ses Nibelungen (1924), son film se veut tout à la fois un hommage au génie visuel des cinéastes allemands de l’entre-deux-guerres et une parodie des grandes épopées germaniques, magnifiées par les opéras de Wagner et la propagande du régime nazi.

Plus inattendue, une amusante séquence dans un royaume oriental de fantaisie semble davantage inspirée par l’esthétique hollywoodienne. Le personnage de Boulat le loustic (Булат Балагур) singe le Douglas Fairbanks du Voleur de Bagdad (Walsh, 1924), avec la même espièglerie dans le sourire. Au-delà du clin d’œil à un classique du cinéma muet, on peut sincèrement s’interroger sur l’intérêt d’un tel personnage exotique dans cette histoire. Quelle métaphore se cache derrière Boulat le loustic et son tapis volant ? Faut-il y voir une allégorie de l’union des Slaves et des peuples d’Asie centrale contre la tyrannie ?

Enfin, dans les dernières minutes du film, la bataille rangée entre le bien et le mal n’est pas sans rappeler celle d’Alexandre Nevski (Eisenstein, 1938). Là encore, Alexandre Rou semble s’amuser à reprendre les codes du film épique pour mieux les tourner en dérision – en témoigne les derniers instants de Kachtcheï, maître du monde qui demande à se reposer un peu, avant de mourir, jeté à terre comme un pantin désarticulé.

Si le film s’achève comme il avait commencé, sur des paroles dégoulinantes de patriotisme (« Vive notre pays ! Vive la vérité ! Vive la victoire ! Vive la Russie éternelle ! ») et de jolis paysages naturels, il revêt probablement plus de mystères qu’il n’y paraît. Ses visionnages successifs peuvent alors aussi prendre la saveur d’un savant jeu de décryptage.

Comment voir ce film ?

Comme de nombreuses productions soviétiques, Kachtcheï l’immortel a été édité en DVD, avec des sous-titres français, par Ruscico. Toutefois, le DVD n’est pas si facile à trouver, même sur internet.


Julien Morvan

Professeur d'histoire-géographie en Île-de-France, cinéphage et russophile, j'ai créé Perestroikino en avril 2020 pour partager mon exploration du cinéma russe & soviétique avec le public francophone.

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