Prince Yaroslav (2010)

Film de commande pour célébrer le millième anniversaire de la fondation de Iaroslav, l’une des plus anciennes villes de Russie, située sur la Volga, PRINCE YAROSLAV (Яросла́в. Ты́сячу лет наза́д) est une production au rabais, sans originalité ni véritables intentions cinématographiques. 90 minutes de vide.

L’idée de départ n’est, pourtant, pas si mauvaise : évoquer les jeunes années de Yaroslav (le Sage), l’un des fils de Vladimir Ier, futur grand prince de la Rus’ de Kiev au XIe siècle, célèbre pour son code de loi (Rousskaïa Pravda), ses nombreuses constructions d’églises orthodoxes et les relations que la principauté développa progressivement avec les autres forces européennes et orientales de l’époque. Aujourd’hui vénéré comme un saint en Russie, Yaroslav a bénéficié d’une imposante hagiographie au cours des siècles, peuplée de légendes plus ou moins célèbres. Le film choisit d’évoquer un point très précis de cette histoire parcellaire : les prémices de Iaroslav, la ville fondée par le jeune prince lorsqu’il était à Rostov. Sans véritables moyens (réduits encore par la crise économique de 2008) ni inventivité, PRINCE YAROSLAV se réduit à de longues séquences de forêt, dans laquelle un ensemble de beaux soldats, aux barbes bien taillées et aux teints hâlés, discutent et se battent pour contrôler un bout de terre près du fleuve. Les trucages numériques (peu nombreux) sont lamentables, autant que les scènes d’escarmouches ou l’irruption de l’ours au milieu du village. Le prince est incarné par un jeune acteur aux traits fins et aux cheveux soyeux, christique ; Alexeï Kravtchenko, quant à lui, ressemble davantage à Chuck Norris qu’à un guerrier du Moyen Âge, sa plus belle performance étant de vomir en gros plan, face caméra.

Difficile d’aller au bout de cette mièvrerie en costumes – téléfilm raté plutôt que vraie production ambitieuse. Les plus courageux pourront le trouver en DVD ou en Blu-ray (Zylo, 2012), avec une version française et une version originale sous-titrée.

Les pirates du XXe siècle (1979)

Souvent considéré comme le premier film d’action soviétique, LES PIRATES DU XXe SIÈCLE (Пира́ты XX ве́ка) est l’un des plus grands succès du cinéma russe, toutes époques confondues. Pratiquement inconnu en France, il bénéficie heureusement d’une bonne édition DVD, agrémentée de bonus instructifs sur le contexte de création, les différentes réactions à la sortie du film et sa postérité.

Parce qu’il transporte une grande quantité d’opium, destiné à l’industrie pharmaceutique, un cargo soviétique est attaqué puis brûlé par une bande de pirates-mercenaires. Abandonnés à leur sort sur un bateau de sauvetage, les marins rescapés accostent miraculeusement une île … repère des pirates. Pour rentrer chez eux, venger leur honneur et délivrer une population de pêcheurs opprimés, les marins vont tout tenter !

Le film est une véritable curiosité, à bien des égards. D’emblée, c’est la violence qui s’impose, inhabituelle dans les films soviétiques destinés à un jeune public (le film est produit par les studios Gorky). L’abordage par les pirates et toute la deuxième partie, sur l’île, sont marqués par des scènes de fusillades ou de combats au corps-à-corps, avec du sang qui coule, des morts qui tombent et des cris de rage. Le réalisateur montre même une femme violemment battue par l’un des pirates, prêt à la jeter en pâture à des brutes avides de la violer. Contre toute attente, toutes ces scènes furent approuvées par la Censure, d’abord réticente, puis convaincue par l’entrain de Leonid Brejnev. Dans les bonus du DVD édité par RDM Edition, le réalisateur Boris Dourov et le scénariste Stanislav Govoroukhine, avec un franc-parler très amusant, évoquent leur vision des marins soviétiques : il fallait en faire des « vrais » hommes, musclés, capables de se défendre, à l’opposé des « personnages d’intellectuels efféminés » qui pullulaient dans l’industrie cinématographique nationale. Interviewés, les acteurs principaux confirment cette ambition, apolitique, de montrer ce qui arrive à tous ceux qui veulent attaquer l’Union Soviétique.

De fait, le film rencontre un succès public colossal à sa sortie ; des dizaines de millions de jeunes spectateurs se ruent dans les salles pour le voir, parfois plusieurs fois de suite, et s’identifient à ces héros ordinaires, braves marins de commerce forcés de défendre leur vie, les femmes du bord et leur honneur.

Le casting est aussi éclectique que les genres abordés dans le film. Autour d’acteurs professionnels (Nikolaï Eremenko Jr., le héros ténébreux, et Piotr Veliaminov, le capitaine) s’affairent des semi-amateurs recrutés pour leurs « gueules » ou leurs talents dans les arts martiaux. LES PIRATES DU XXe SIÈCLE est aussi l’un des premiers films soviétiques où apparaissent des scènes de karaté. Ce sous-genre du cinéma d’action, largement popularisé par Bruce Lee aux Etats-Unis, supporte assez mal le temps, à mon humble avis. Dans ce film de pirates, ces petites démonstrations, ponctuées de cris aigus, deviennent vite comiques – heureusement, elles ne sont pas si nombreuses.

Tourné aux environs de Yalta (Crimée) et en mer d’Azov, le film intègre aussi quelques séquences sous-marines plutôt efficaces. Certaines furent tournées en mer, d’autres dans la piscine de l’hôtel, pour des raisons pratiques.

Que faut-il penser de ces pirates du siècle passé ? Comme c’est le cas pour de nombreuses productions de films d’action ou d’aventures, le temps n’est pas forcément le meilleur allié des séquences de combats, vite désuètes, voire carrément ringardes. Ce film ne fait pas exception, hélas : de jolies scènes de camaraderie virile succèdent à des dialogues ou situations dignes des pires séries B. Les démonstrations de karaté font sourire, tout comme certains accoutrements des pirates, très « Village People ». Pour autant, une bonne partie du film fonctionne parfaitement, grâce à la sincérité des acteurs, des décors bien exploités par le réalisateur (l’île et le village de pêcheurs, reconstitué par les décorateurs des studios Gorky) et une tension dramatique efficace, proche de certains romans de Jules Verne (L’île mystérieuse, Le phare du bout du monde).

J’insiste à nouveau sur la pertinence des bonus du DVD. Les différents protagonistes du film racontent avec beaucoup de recul cette expérience incroyable, au succès démesuré. Boris Dourov décrit notamment les différentes projections test, aux confins de la Russie, où il était accueilli en potentat ; Stanislav Govoroukhine, plus désabusé, clame la qualité de son scénario, tout en vociférant sur les mauvaises critiques de la presse de l’époque.

Carnaval (1982)

Méconnu en France, CARNAVAL (Карнава́л) est l’un des grands succès du cinéma soviétique du début des années 1980. Gentiment kitsche, comme beaucoup de films générationnels de cette époque, cette comédie romantique en deux parties, ponctuée de numéros musicaux, reste un agréable divertissement malgré un flétrissement marqué.

À peine sortie du succès de MOSCOU NE CROIT PAS AUX LARMES (1980), la jeune Irina Mouraviova est engagée par les studios Gorky (spécialisés dans les films pour la jeunesse) pour incarner une nouvelle pimprenelle ambitieuse, rêvant de la grande ville et de ses plaisirs. L’histoire est presque aussi vieille que le cinéma : il s’agit d’une nouvelle déclinaison de la petite jeune fille de province fraîchement débarquée dans la capitale pour se faire un nom, accomplir ses rêves et trouver l’amour – elle y trouvera surtout de solides amitiés, comprendra que la vie est plus rude que dans les contes de fées et sortira grandie de cette aventure, pétrie de bonnes valeurs. De ce point de vue, le scénario de Tatiana Lioznova et Anna Rodionova ne fait pas dans l’originalité. Tous les ingrédients propres à tirer quelques larmes aux jeunes filles soviétiques des années 1980 sont réunis, à l’image de ce que l’on pouvait faire à la même époque en France (LA BOUM, 1980, C. Pinoteau) ou aux Etats-Unis (SATURDAY NIGHT FEVER, 1977, J. Badham).

Au-delà de la mièvrerie et de séquences parfois caricaturales, le film n’est pas déplaisant. Irina Mouraviova, bien qu’un peu trop âgée pour le rôle (elle a 32 ans au moment du tournage), porte toute l’histoire sur ses jeunes épaules avec une véritable sincérité, passant d’un caractère folâtre à des accents dramatiques plus touchants, notamment dans les scènes avec ses parents. Autour d’elle, tous les personnages sont secondaires, y compris Youri Yakovlev, étonnant en père absent, dépassé par les événements et l’énergie de sa fille.

Rétrospectivement, une partie de l’intérêt que l’on peut porter à ce film réside aussi sur ce qu’il montre des inégalités socio-culturelles de l’Union Soviétique au crépuscule des années Brejnev. Sans que cela ne devienne un enjeu important de l’intrigue, la réalisatrice filme la communauté tzigane et le racisme qu’elle suscite dans les rues, de façon tout à fait ordinaire. Un peu plus tard, la jeune femme rêvant de succès sur les planches se retrouve contrainte d’accumuler les petits boulots pour survivre, allant même jusqu’à vendre ses quelques objets de valeur pour toucher une dizaine de roubles. Au cœur d’une Moscou qui opprime, l’égalité des citoyens n’est plus qu’un fantasme, parfaitement intégré par des habitants clairvoyants et lucides – loin des clichés, là aussi.

Au début de la deuxième partie du film, une séquence est particulièrement intéressante : l’appartement du père brûle, les pompiers sauvent ce qu’ils peuvent du mobilier et on lui annonce dans la foulée que l’immeuble sera rasé. Toute la famille est aussitôt relogée dans un autre appartement, moins bien équipé, plus étroit, sans eau ni gaz ni téléphone. Dans n’importe quel film européen ou américain, cette séquence aurait été montrée d’une façon tragique, comme une épreuve de plus à surmonter. Ici, les personnages rient, du début à la fin ; tout est prétexte à éclater d’un rire communicatif : une commode brûlée, des escaliers trop longs à monter, le transfert sur un camion. Incroyable force de résilience ; cette scène rare me semble très slave dans sa beauté ordinaire.

Les séquences musicales sont empreintes de la même sincérité, même si elles semblent terriblement démodées aujourd’hui. On peut s’amuser des clins d’œil à FUNNY GIRL (1968, W. Wyler) sur les chorégraphies de patins à roulettes ou de l’improbable exotisme des danses à l’Institut. En revanche, la très longue séquence finale et ses jolies chansons, sans retour à l’intrigue, est une intéressante porte de sortie : est-ce un rêve de gloire ou une réalité future ? Irina Mouraviova donne une partie de la réponse dans une interview disponible dans les bonus du DVD.

Au final, ce CARNAVAL tragi-comique reste un divertissement de bonne facture, très ancré dans une époque. Visuellement, la mise en scène de Tatiana Lioznova et la photographie de Piotr Kataev sont épouvantables, particulièrement sur les extérieurs ; c’est le gros point faible de cette production, impersonnelle dans la forme et dénuée de toute beauté plastique (à l’exception de la chanson « Appelle-moi … », un tableau feutré, intimiste, plus agréable). Le film est disponible en DVD chez RDM Edition pour un prix très modique (aux alentours de 5€), dans une version tout à fait correcte, avec des sous-titres français. Dans les bonus, une interview banale de l’actrice principale (7 minutes).

Aladin ou la lampe merveilleuse (1967)

Classique du film d’aventures des studios Gorki, spécialisés dans la production de films pour enfants, cette énième adaptation libre des aventures d’Aladin reste un divertissement plaisant mais sans véritable relief cinématographique.

Tourné entièrement en Crimée (studios de Yalta) et dans le désert des sables d’Oleshky, ALADIN OU LA LAMPE MERVEILLEUSE (Волше́бная ла́мпа Аладди́на, 1967) bénéficie de gros moyens pour raconter l’histoire d’amour bien connue d’un pauvre orphelin épris de la fille d’un sultan : une ville entière est même édifiée près de Nova Kakhova pour figurer la Bagdad flamboyante des Mille et Une Nuits. Pyrotechnies, effets spéciaux, cinémascope et couleurs chatoyantes, des variations du ciel aux costumes de la garde, tous les ingrédients d’une pleine réussite sont réunis pour faire de ce conte un grand succès auprès des enfants. Cinquante ans plus tard, la magie opère un peu moins. Passée la première demi-heure et ses intéressantes trouvailles visuelles (sur le jeu d’échec ou la chorégraphie des personnages, notamment), l’ennui vient à percer les persiennes de cet ensemble un peu mièvre, au scénario franchement paresseux. Difficile de ressentir le souffle de l’aventure espérée, y compris dans les quelques moments d’action. Les acteurs, peu charismatiques, participent de cette léthargie : on aurait bien envie de sauver le jeune Aladin (Boris Bystrov) mais sa partenaire de 15 ans (Dodo Tchogovadze) n’était manifestement pas née pour briller dans les étoiles du cinéma soviétique – on ne la reverra plus, d’ailleurs.

Les vétérans s’en sortent un peu mieux : Otar Bilanichvili campe un sultan maniéré et parfois amusant ; Andreï Faït est le méchant de service, angoissant avec son allure de vieux démon du désert. Le génie est un djinn un peu secondaire dans l’histoire, représenté dans une flamme incandescente, selon la tradition islamique. Et comme le rouge lui va sa bien, le voilà flanqué de quelques répliques à double sens (« Je n’ai pas de conscience, j’obéis aux ordres ! » ou « Tout ce que nous disons est le reflet de la vérité [Pravda] pure ! »). Pas de quoi rattraper les faiblesses du scénario et la traditionnelle chanson finale n’y changera rien. À la limite, la dernière réplique en clin d’œil au puritanisme ambiant peut nous arracher un petit sourire. En somme, cette aventure poussive d’environ 80 minutes n’est pas désagréable, elle est simplement datée. Le film existe en DVD aux éditions RDM, pour quelques euros, en version française (pas terrible) et en version originale sous-titrée.

Taxi Blues (1990)

Certains films sont meilleurs avec le temps qui passe ; les années leur donnent du coffre, de la profondeur, du relief, une plénitude parfois difficile à saisir lorsque l’époque est plus forte que ses témoins et ses peintres. TAXI BLUES (Такси-блюз) est l’un d’entre eux. Quand Pavel Lounguine s’est attelé à montrer sa vision de la perestroïka dans un film aux fortes influences européennes et américaines, il ne pouvait imaginer l’édifice qu’il était en train de bâtir dans son pays : un pont entre deux mondes, entre deux époques. Trente ans après la disparition de l’Union Soviétique, ce film aux allures de bacchanale eschatologique conserve toute sa force et devient aussi, par la force des choses, un documentaire sur Moscou et ses habitants avant l’implosion.

Deux hommes se rencontrent par hasard une nuit de fête : l’un est chauffeur de taxi, solitaire, de condition modeste, élevé dans le respect des valeurs soviétiques d’un autre temps (discipline, honneur, force, travail …) ; il vit toujours dans un appartement communautaire avec un vieillard prêt à appeler la milice si on parle trop fort après une certaine heure. Chlykov est une représentation parmi d’autres de l’homo sovieticus – pas nécessairement la plus parfaite, du reste. Piotr Zaïtchenko incarne merveilleusement ce rustre prolétaire, viril avec son visage buriné et ses phrases courtes. Vingt ans plus tôt, il aurait été un héros sans tâches du communisme triomphant. À la fin des années 1980, il n’est plus qu’un sinistre embryon du passé qui se consume doucement ; il n’a aucun but et ses valeurs ne lui servent plus à grand chose, si ce n’est à garder la tête haute. Ce moscovite en perdition embarque dans son taxi un musicien excentrique, incarné par le rockeur Piotr Mamonov. Saxophoniste bambocheur, occidentalisé jusqu’au plus petit accessoire de ses vêtements, il incarne le vent de la liberté et de l’espoir qui souffle sur l’Union Soviétique depuis le milieu de la décennie. On se prend d’abord de sympathie pour lui : plus ouvert, plus cynique, plus drôle. L’intelligence de Lounguine est de le montrer ensuite tel qu’il est vraiment : alcoolique, abandonné et incapable de faire autre chose que de la musique. Ces deux personnages reflètent grossièrement une société qui se délite. Une partie de la jeunesse, blasée, se tourne vers l’Europe et les Etats-Unis, incomprise d’une autre partie de la population, moins éduquée, enfermée dans un monde qu’elle n’imagine pas autrement. Leur point commun est la peur. Le grand œuvre se fissure et nul ne sait si le pays survivra.

Lors du Festival de Cannes 1990, Pavel Lounguine fut récompensé du Prix de la mise en scène par le jury de Bernardo Bertolucci, un événement si rare pour un premier film que le réalisateur s’en étonne toujours aujourd’hui. Pourtant, c’est la première chose qui capte l’attention du spectateur. Dès les premières secondes du film, la caméra omnisciente filme Moscou au rythme de la voiture qui accélère et des fêtards qui ne voient même plus le monde qui les entoure. Étrange atmosphère de festivités dans les rues, avec feu d’artifice sur la Moskova et devant les immeubles staliniens, portrait géant de Lénine à côté de la Place Rouge, circulation sur les multivoies géantes de la capitale, fenêtres des bureaux allumées pour former un immense URSS (CCCP) … et ce jazz qui donne le tournis au spectateur comme aux personnages (à l’exception du chauffeur, stoïque). On se demande si c’est la fête nationale ou la fin du monde. Cette magnifique introduction est anachronique, hors du temps.

Tout au long du film, la caméra est en mouvement, il n’y a presque pas de plan fixe. Tour à tour subjective, puis portée à l’épaule, elle s’arrête un instant sur un gros plan puis s’emballe à toute vitesse dans un travelling complexe, avant de retomber dans les vapeurs d’alcool de ses personnages. Pavel Lounguine et son chef-opérateur (Denis Evstigneïev) épousent les sentiments et les battements de cœur des deux hommes, noyés dans leurs solitudes, pressés par la société qui les écrase. Pour eux comme pour la caméra, l’arrêt sur image serait synonyme de mort – d’ailleurs, le dernier plan du film est un plan fixe, inattendu et singulier. Une mort ardente qui prophétise le chaos.

Le rythme brusque, l’image au pas de course derrière les personnages, les appartements miteux, les ruelles défardées, les arrière-cours dangereuses, les studios d’enregistrement … un univers qui rappelle les films américains des années 1970 et 1980, les tons désenchantés du Nouvel Hollywood. L’influence de Martin Scorsese est palpable à différents moments du film, le réalisateur ne s’en est jamais caché.

Si certains voient une filiation évidente avec TAXI DRIVER (1976), je trouve les thématiques beaucoup plus proches de NEW YORK, NEW YORK (1977). On y retrouve la fête originelle, les espoirs déçus de l’un et le succès de l’autre, le saxophone, le jazz comme chant du monde mirifique et oppressant, et la fatalité, issue obligatoire. L’opposition entre deux forces éloignées était aussi au cœur de MEAN STREETS (1973) : dans les deux films, un croyant (chrétien chez Scorsese, communiste chez Lounguine) tente de sauver une âme en perdition (un truand chez Scorsese, un dégénéré efféminé chez Lounguine). Le questionnement des convictions est un thème commun aux deux cinéastes. Le chauffeur de taxi croit-il encore au régime qui a fait de lui un homme dur au mal ? Le saxophoniste croit-il vraiment être un génie et parler à Dieu ? Chaque séquence est une remise en cause du monde intérieur des deux hommes, elle symbolise aussi la société soviétique de l’époque : une liberté nouvelle … pour qui, pour quoi, comment, pour quoi faire ? Le prolétaire sort sa matraque pour tabasser des jeunes chevelus libertaires mais ne comprend pas pourquoi ils le traitent de fasciste. Le musicien porte des vêtements occidentaux et joue du jazz mais se réfugie dans l’alcool pour oublier qu’il n’est qu’un raté. Le vieillard veut trinquer à l’amitié des peuples mais personne ne l’écoute. L’idéologie, la politique, la guerre : plus rien ne compte. Tout est déjà perdu.

Pavel Lounguine a vécu à Paris, connaît parfaitement le cinéma de l’Ouest et son film est financé en partie par un français (Marin Larmitz, MK2). Pour autant, quelle est l’image de l’Occident dans ce premier film ? Une vision fantasmée d’abord, comme souvent dans les productions soviétiques. Le musicien achète des vêtements anglais et américains, il parle italien avec des amis et vend tant bien que mal ses talents de saxophoniste – qui n’est pas un instrument de base des musiques slaves. Quand il part enfin pour New York et apparaît sur un écran géant dans la rue (une révolution à l’époque), le chauffeur de taxi semble enfin convaincu du génie de son ami, l’idéaliste américanisé, à l’opposé de l’homme soviétique qu’il incarne. Une admirable scène, la plus politique malgré les pitreries, brouille finalement les cartes : revenu à Moscou en star de la musique, le saxophoniste couvre son ami de cadeaux pour touristes (disques, vêtements) puis l’affuble d’une poupée gonflable vulgaire, d’une veste colorée et d’un chapeau haut-de-forme ridicule, avant de partir faire la fête ailleurs. L’Occident dépravé a corrompu l’homme de l’Est : les années 1990 achèveront de le détruire.

Pouvait-on faire plus clairvoyant à la fin des années 1980 ? Cet incroyable film est un témoignage unique, enfant de la liberté, prisonnier du destin. Il anticipe les années à venir, dessine à grands traits la réalité d’une société en mutation et impose les bases d’un nouveau cinéma russe, émancipé de la censure ou du conformisme esthétique. TAXI BLUES reste malgré tout un premier film, avec des défauts (des longueurs dans les scènes d’appartement, notamment). Malgré son succès à Cannes, le film reste difficile à trouver aujourd’hui : on le diffuse peu en dehors des festivals spécialisés et le DVD semble devenu lui-même un personnage du film : presque introuvable, il se vend à des prix exorbitants, comme à la triste époque du marché noir soviétique. Deux éditions existent pourtant, la plus récente (MK2, 2008) se vend entre 70 et 100€. Pavel Lounguine s’amusait encore de cette absence de visibilité lors de sa masterclass au Forum des Images en octobre 2010 : « Je parle d’un film mais je ne sais pas si quelqu’un l’a vu ici … »

Le Père Serge (1918)

Adapté d’une nouvelle de Léon Tolstoï achevée à la fin du XIXe siècle, LE PÈRE SERGE (Отец Сергий) est l’un des films emblématiques du cinéma russe pré-révolutionnaire. Il est facilement trouvable en ligne sur internet (y compris sur Wikipédia) et a été édité en DVD par Bach Films (2006) dans une copie restaurée, dont les cartons sont traduits en français.

Ce long métrage de Yakov Protazanov est traditionnellement considéré comme un chef d’oeuvre du cinéma muet. Bien entendu, visionner un tel film aujourd’hui nécessite un effort pour faire abstraction des vieilleries de l’époque, particulièrement pénibles dans la première partie, très démonstrative, théâtralisée à l’extrême (il y a même un rideau qui ouvre et ferme une scène d’alcôve avec le tsar) et statique. La représentation de la Russie de Nicolas Ier est réalisée avec beaucoup de moyens dans les décors et les costumes mais ressemble davantage à un grand tableau animé qu’à une reconstitution vivante et palpable du premier XIXe siècle. Pourtant, ces longues séquences mondaines au cœur des palais de la cour sont une réelle nouveauté à la fin des années 1910 puisqu’il était, jusqu’alors, interdit de représenter la famille impériale à l’écran. Profitant des aléas de la censure dans la tourmente révolutionnaire, le réalisateur adapte cette nouvelle posthume d’un Tolstoï devenu mystique après avoir recherché la gloire et le profit – en somme, le destin de son personnage principal. Nicolas Ier est représenté comme un être austère et froid, à l’image de l’immense vase devant lequel il embrasse sa maîtresse avant de lui conseiller d’épouser un autre homme.

Le véritable intérêt de ce film est la performance de l’acteur principal, Ivan Mosjoukine, grande vedette du cinéma russe de l’époque. Prenant le contre-pied des autres comédiens du film, il ne surjoue pas les émotions de l’homme qu’il interprète, le prince Kossotski, mais intériorise les ambitions, la vanité, la rancune et les envies meurtrières de cet aristocrate rongé par la tentation. Une extraordinaire séquence a probablement marqué les consciences de l’époque : devenu ermite dans un monastère, le père Serge est provoqué par la sensualité et les charmes d’une femme qui prétend s’abriter dans sa cellule pour échapper à la tempête. La tentatrice se déshabille lentement, multiplie les allusions ; la musique accentue la tension chez le spectateur ; le prêtre se saisit d’une hache et la femme qu’il désire devient alors une créature maline, le diable en personne.

Les regards d’Ivan Mosjoukine dans le monastère ou la forêt figurent un peu les célèbres photographies de Raspoutine – personnage qui devient très populaire au moment de la Révolution avec le cinéma. Effrayant et sensible, le père Serge cherche une force intérieure pour oublier la vanité des hommes et les plaisirs charnels, qu’il sait fallacieux. En cela, la deuxième partie du film est remarquable et touche à l’universel.

Réalisé dans une période de bouleversements sans précédents en Russie, LE PÈRE SERGE est un pont entre l’âge d’or du cinéma russe et les prémices du cinéma soviétique à venir, quelque part entre la représentation traditionnelle d’un peuple mystique dévoué à ses prêtres et une première évocation critique de l’autôlatrie et des ambitions d’une élite décadente, perdue dans le stupre, dévorée par la cupidité.

Le soleil blanc du désert (1970)

Explosion mythique de sensations cinématographiques ! LE SOLEIL BLANC DU DÉSERT (Белое солнце пустыни) est l’un des osterns (westerns de l’Est) les plus célèbres des années 1970, largement inspiré de la production occidentale de l’époque mais rempli de valeurs soviétiques.

Le film n’est pas le premier du genre, il s’inscrit à la suite des énormes succès rencontrés en Union Soviétique par les deux premiers films d’Edmond Keossaian avec les aventures des JUSTICIERS INSAISISSABLES (Неуловимые мстители, 1966). LE SOLEIL BLANC DU DÉSERT reprend pour cadre historique la guerre civile russe mais place son intrigue au cœur de la révolte basmatchi, épisode peu connu au cours duquel les peuples musulmans d’Asie centrale, dominés par les russes depuis le XIXe siècle, se soulevèrent contre l’occupant. Anatoli Kouznetsov incarne un soldat démobilisé de l’Armée rouge, perdu au milieu du désert du Turkménistan, à qui l’on confie la responsabilité d’une dizaine de femmes, survivantes du harem d’un chef local en fuite, Abdoullah – cet épisode est tiré d’une histoire vraie. Dès lors, en sage et courageux patriote imprégné des meilleures valeurs soviétiques, il va chercher à les défendre contre l’oppression du caïd et de ses hommes. Avec du recul, cette incroyable histoire est un savant mélange de CONVOI DE FEMMES (Westward of Women, William Wellman, 1951), RIO BRAVO (Howard Hawks, 1959) et LAWRENCE D’ARABIE (David Lean, 1962), auxquels il faudrait ajouter la touche comique des westerns-spaghetti de Sergio Leone.

Aventures, action, fusillades, humour, suspens, sensualité, exotisme … le film est un détonnant cocktail de genres cinématographiques, ce qui le rend foncièrement attachant, malgré ses nombreux défauts : mise en scène approximative de Vladimir Motyl (à sa décharge, il fut privé de matériel essentiel sur le tournage), incohérences du scénario et fusillades désuètes. Au premier degré, le film serait difficile à assumer, mais l’humour ajouté à toutes les séquences dramatiques emporte l’adhésion. Ainsi, dans cette chaude ambiance entre désert turkmène et mer Caspienne (tout un programme, déjà), le récit attribue une place de choix aux seconds rôles bouffons : un ancien officier blanc devenu douanier-contrebandier, une femme à moustache, un troufion qui ne veut pas épouser un « crocodile » …

Plus intéressant, LE SOLEIL BLANC DU DÉSERT met en avant un nouveau type de héros cinématographique. Face à ses cousins américains, cowboys solitaires, parfois violents ou misogynes, conquérants impitoyables de l’Ouest sauvage sur les indiens, le brave soldat soviétique du désert est un homme animé par le désir de retrouver sa famille, représentée ici par une brave paysanne sans charmes ; et s’il se laisse aller, dans une rêverie cocasse, à devenir un pacha dans sa datcha, au milieu d’un harem dévoué, c’est pour mieux libérer et protéger ces femmes dans la réalité. De la même façon, l’homme de l’Est n’est qu’un solitaire en apparences : il s’appuie sur l’Armée rouge et des amis pour vaincre l’ennemi, usant de la ruse et d’un courage sans bornes, malgré un ordre de démobilisation qui lui permettrait d’échapper à toutes ces dangereuses aventures. Pourtant, dans quelques brèves scènes, on pourrait rapprocher le soldat Soukhov de certaines figures plus nuancées du western américain, les Hondo ou Ethan Edwards notamment, tous deux incarnés par John Wayne, personnages désabusés, seuls au milieu des autres, prisonniers du désert. Il n’est pas certain que le scénario de ce film, produit par Mosfilm et validé par la censure soviétique, ait envisagé cette hypothèse mais elle apparaît en filigrane.

Le film est trouvable en DVD (Ruscico) en version originale sous-titrée et même, pour les flemmards, en version française (plutôt correcte, avec la voix d’André Valmy notamment, célèbre comédien et doubleur d’acteurs de westerns).

Le Retour (2003)

Premier film d’Andreï Zviaguintsev, LE RETOUR (Возвращение) est disponible dans les très beaux coffrets édités par Pyramide Video (2015 en DVD ; 2018 en Blu-ray), trouvables à peu près partout.

Acclamé dans le monde entier, récompensé où il faut l’être, commenté, analysé … ce premier film a fait l’effet d’une bombe, dont le souffle a révélé le talent d’un jeune réalisateur à l’aube de la quarantaine, véritable cinéphile passé par le théâtre et la télévision. Vingt ans plus tard, la passion pour ce film reste intacte : les jeunes réalisateurs s’y réfèrent régulièrement, comme à une date symbolique, un tournant. La presse et les critiques de cinéma se font l’écho d’un renouveau du cinéma russe (un serpent de mer qui ondule toujours vingt ans plus tard), alors qu’il y aurait davantage à dire sur la continuité qu’impose l’oeuvre de Zviaguintsev, cinéaste méticuleux, mal considéré dans son pays mais adulé en Occident. L’héritage principal est celui d’Andreï Tarkovski : les points communs sont nombreux dans l’esthétique de la mise en scène et les thématiques. En cela, LE RETOUR multiplie les points communs avec le premier film de Tarkovski, L’ENFANCE D’IVAN (Ива́ново де́тство, 1962), dans lequel l’omniprésence de la nature farouche, fantasmatique par moments, accentue le tempérament du petit héros solitaire qui se réfugie dans les rêves. Zviaguintsev réalise une autre enfance d’Ivan, cinquante ans plus tard, au milieu d’une nature toujours aussi abrupte, loin des guerres mais pas pacifiée pour autant (en témoignent les éléments déchaînés, la tempête en mer, la pluie violente sur le pont …). Les deux films ont d’ailleurs connu le même destin en remportant le Lion d’or à la Mostra de Venise.

D’emblée, une autre référence semble s’imposer : Bergman et ses FRAISES SAUVAGES (Smultronstället, 1957). L’idée de la voiture, du voyage d’introspection et du retour dans un coin d’enfance (hypothèse pour le fameux coffre du père, dont on ne saura jamais rien) sonnent comme un écho au chef d’oeuvre du réalisateur suédois, lui aussi obsédé par la nature sauvage et l’insularité de ses personnages. Tournés à peu près à la même époque, ces deux grands films ont en commun d’être dégagés (au premier abord) du cadre spatio-temporel de leur époque, tels des songes métaphysiques dans un monde onirique ; une forme d’élévation de l’art voulue et assumée par les trois cinéastes. La Russie filmée dans LE RETOUR par Andreï Zviaguintsev est pratiquement vide de populations et les personnages se trouvent confinés sur une petite île la moitié du temps, l’immensité est suggérée, peu visible – façon originale de montrer les paysages du plus vaste pays du monde. Certains analystes de l’oeuvre y voient même un monde rêvé, qui ne serait pas plus la Russie que la Suède ou le Canada. Cette première lecture du film, apolitique, s’inscrit dans une autre continuité, littéraire, proche des descriptions illusoires et trompeuses d’un Vladimir Nabokov (Ada ou l’Ardeur, 1969) ou d’un Ivan Tourguéniev (Les eaux tranquilles, 1854), bonimenteurs attachés davantage au style qu’à la vérité.

Pour autant, on imagine assez mal Zviaguintsev en chasseur de papillons, s’amusant, avec un œil malicieux, des critiques occupés à analyser les délires de son imagination. Dans le bonus du Blu-ray, Pierre Murat livre d’autres pistes d’analyse intéressantes : la vision religieuse du père, notamment, filmé dans un premier plan d’une infinie beauté comme un Christ étendu, simplement recouvert d’un drap. Il dort ou gît ; les enfants attendent, espèrent, son retour.

Ce corps mystique a été représenté des milliers de fois, sous toutes les formes possibles (ici, les Lamentations sur le Christ mort de Mantegna, XVe siècle). Toutes les hypothèses sont possibles : le père comme guide spirituel dans une Russie profondément imprégnée par la religion, ce qui expliquerait la séquence suivante, inspirée de la Cène. Le père comme élément autobiographique aussi, catharsis nécessaire : Zviaguintsev n’ayant pas vraiment connu le sien. Le père comme Dieu, enfin : il symboliserait l’État, attendu et espéré dans les confins d’un pays-continent ; un État violent, qui élève à la dure, qui abandonne parfois et dont le petit garçon finit par se débarrasser quand il comprend qu’il n’en a plus besoin. S’agit-il de l’État russe contemporain ou de l’héritage de l’ancien État soviétique, ou les deux ? Les images de la mère évoquent-elle la Mère Patrie ? Le réalisateur n’apporte, bien entendu, aucune réponse aux nombreux mystères qui parsèment ce magnifique premier film.

Les courts métrages d’Andreï Tarkovski

Tout a été dit et écrit sur Andreï Tarkovski ; avec Eisenstein et quelques autres, il est probablement le réalisateur soviétique le plus célèbre de son temps et une abondante bibliographie lui est consacrée. Notre chance est donc d’avoir à disposition, dans un sublime coffret DVD ou Blu-ray (Potemkine & Agnès B, 2017), l’intégralité de ses films en versions originales sous-titrées.

Il est toujours passionnant et instructif de commencer une filmographie par le début, souvent composée de courts métrages plus ou moins personnels. LES TUEURS (Убийцы, 1956) est un film d’études du jeune réalisateur, co-réalisé avec Alexandre Gordon et Marika Beikou, sous la direction de leur professeur, Mikhaïl Romm. Adapté d’une nouvelle d’Ernest Hemingway (une première dans la célèbre école de cinéma moscovite !), ce court métrage d’environ 20 minutes semble fortement inspiré par le cinéma occidental, particulièrement le film noir américain. De leur manque de moyens flagrant, les étudiants font une force : les décors réduits à deux pièces (une salle de restaurant et une petite chambre) transforment le film en huis clos oppressant ; une sensation de malaise s’installe dès les premières secondes : aucune musique, peu de paroles, de faibles éclairages, des plans fixes sur une porte, une horloge, des regards appuyés, un petit sifflotement, de la violence hors cadre … Le temps est le personnage principal du film – du reste, l’intrigue n’a aucun intérêt. On s’attend à une action, une déflagration qui n’arrive jamais.

Beaucoup plus conventionnel, le court métrage suivant, réalisé en 1958 par Tarkovski et Gordon, toujours étudiants au VGIK, peut se traduire en français par IL N’Y AURA PAS DE DÉPART AUJOURD’HUI ou PAS DE PERMISSION AUJOURD’HUI (Сегодня увольнения не будет …). Film de commande typiquement soviétique, il met en scène pendant 45 longues minutes une équipe de soldats chargée de convoyer des dizaines de bombes allemandes retrouvées intactes au cours du chantier de modernisation d’une ville. Si le film est plus ambitieux en terme de moyens, de budget et de décors, cette énergie est mise au service de la propagande télévisée, à l’occasion du 40ème anniversaire du komsomol léniniste. Inspiré d’une histoire vraie, le court métrage glorifie sans génie les vertus de sacrifice et de courage pour le bien commun, la lutte contre l’ennemi (les bombes allemandes représentent encore les nazis) et l’organisation sans failles de la société face à un incident pouvant virer à la catastrophe. Un docudrame laborieux, plombé par une musique qui souligne les moments de tension, où n’émerge qu’une petite note sympathique : un plan comique, juxtaposant le camion rempli d’obus et un grand panneau routier sur lequel apparaît ce message impromptu : « Un voyage en automobile, le meilleur moyen de se reposer ».

Le premier film d’Andreï Tarkovski en solitaire est son moyen métrage de fin d’études, LE ROULEAU COMPRESSEUR ET LE VIOLON (Каток и скрипка, 1960), produit par le département des films pour enfants des studios Mosfilm. Durant 45 minutes environ, le réalisateur filme la relation amicale naissante entre un petit garçon violoniste et un ouvrier, conducteur d’un rouleau compresseur ; une très jolie histoire, pleine de poésie, mais qui reste très éloignée des incroyables trouvailles visuelles et dramatiques de son premier long métrage, L’ENFANCE D’IVAN (Ива́ново де́тство, 1962). Étriqué dans un scénario sans vrai relief, Tarkovski s’emploie à quelques recherches formelles et à l’utilisation astucieuse des miroirs de l’environnement qui entoure les deux personnages principaux (l’eau, les vitres). Le plus intéressant reste toutefois la façon dont le jeune réalisateur filme les sentiments, les regards, les visages de ses acteurs, notamment dans les dernières scènes, presque muettes, dans lesquelles les deux âmes solitaires sont séparées par les normes de la société : le petit garçon ne peut sortir de chez lui à cause de sa mère et l’ouvrier reste seul, abandonné au pied d’un immeuble de « standing » dont il n’est que le faiseur. Leurs mondes ne sont pas les mêmes – étonnant constat dans un pays communiste. On pourrait presque croire à du réalisme socialiste s’il n’y avait le rêve final, échappatoire qui fait du petit garçon privilégié un être aussi malheureux que son nouvel ami.

Ces trois courts métrages très différents, inégaux, réalisés entre 1956 et 1960, permettent d’apprécier les recherches esthétiques à venir d’un réalisateur complexe, un « auteur dans un cinéma d’État » qui méprise le divertissement et ambitionne le 7ème art comme une « expression artistique complète, où l’artiste doit se montrer intransigeant » (M. Chion, 2008).

Une grande fille (2019)

Les deux premiers films de Kantemir Balagov, TESNOTA, UNE VIE A L’ÉTROIT et UNE GRANDE FILLE, sont disponibles dans un beau coffret édité par ARP (DVD et Blu-ray, 2019) ; toutefois, on est en droit de regretter une jaquette un peu tape-à-l’œil (« le nouveau prodige du cinéma russe »).

Pour un tel film, le support numérique servira de mémoire ; les cinéphiles pourront apprécier, redécouvrir, revisionner des scènes, analyser des plans. Mais il faut le savoir, découvrir UNE GRANDE FILLE dans l’atmosphère particulière d’une imposante salle de cinéma (presque vide) est une épreuve qu’aucune installation individuelle ne pourra remplacer – et, probablement, partie intégrante de l’expérience souhaitée par le cinéaste.

UNE GRANDE FILLE n’est pas un film de foule, malgré ce que laisserait supposer le contexte (Leningrad au sortir de la Seconde Guerre mondiale). On ne s’imagine pas non plus le visionner dans une salle remplie … curieuse sensation, malaise. La caméra de Kantemir Balagov se déplace avec autant de douceur qu’il y a de drame dans la vie des deux héroïnes, condamnées pour différentes raisons à un enfermement progressif, donc à l’isolement, la décrépitude, à l’image des murs de l’appartement, des vêtements, des jouets, des corps mutilés des soldats qui agonisent dans l’oubli ; à l’image aussi des relations sociales, filmées sans fards (deux incroyables scènes : l’amour marginal dans une voiture, un repas de famille où les langues se délient sans autre violence que la réalité).

Ce qui frappe dans la mise en scène, c’est le rapetissement des cadres dans les séquences intérieures et le choix des couleurs (variations de teintes autour du vert, rouge, marron), sublimées par le talent d’une jeune directrice de la photographie, Ksenia Sereda, 25 ans lors du tournage … On se demande comment, à cet âge précoce, elle paraît avoir autant de métier ! Une véritable révélation, un jeune talent à suivre …

Le réalisateur a déclaré s’être inspiré du premier livre de Svetlana Alexievitch, La guerre n’a pas un visage de femme (1985, disponible en poche) ; occasion de relire ces poignants témoignages de femmes oubliées lors de la « Grande Guerre patriotique ». Les deux héroïnes du film apparaissent d’ailleurs dans le livre, même si leurs véritables destins sont différents, plus dramatiques encore, moins cinématographiques. Cette influence littéraire peut aussi se ressentir dans le deuxième ouvrage de la Prix Nobel, Les cercueils de zinc (1990, en poche), où les failles derrière la « bâche kaki » qui recouvrait l’état soviétique laissent poindre le malheur individuel, la déshérence et l’abandon – peut-être le pire dans un état communiste.

UNE GRANDE FILLE est un titre français hasardeux, réducteur ; le titre original est Dylda (Дылда), traduisible par « la grande perche » – la « Girafe » dans les sous-titres français – et donc beaucoup plus concret. L’occasion de saluer la remarquable performance des deux actrices principales, encore étudiantes en cours d’art dramatique : Viktoria Mirochnitchenko, la « grande fille » au physique si particulier, bouleversante, et Vasilisa Perelygina, troublante, constamment à fleur de peau. La plupart des acteurs sont inconnus ou débutants, une volonté du réalisateur pour garder une certaine forme de spontanéité sur le plateau.