The Major (2013)

Deuxième long métrage réalisé (et interprété) par Youri Bykov, THE MAJOR (Майор) embarque le spectateur, dès les premières secondes du film, dans une fulgurante descente aux enfers : un capitaine de police en civil roule à très vive allure sur une route enneigée et percute mortellement un petit garçon de sept ans. Devant la mère prostrée, il prend la décision d’appeler ses collègues pour « régler le problème ».

Jusqu’où peut conduire la folie des hommes lorsqu’ils sont guidés par la peur ? C’est, en substance, la question centrale de ce polar, à mi-chemin entre le western crépusculaire et le film social. Tiraillé entre sa conscience et son honnêteté, le policier assassin (Denis Chvedov) endosse d’abord le costume du méchant dans une longue séquence d’introduction où la neige immaculée semble noire, aussi sombre que la détresse d’une mère abandonnée à son destin, seule face à des policiers soudés, prêts à toutes les forfaitures pour sauver leur ami. La caméra de Bykov n’a aucune compassion, elle se déplace avec les flics, hâtivement, regarde comme les flics, ne ressent rien, comme ces hommes résolus à faire passer la mère orpheline pour une irresponsable alcoolique. Même les ambulanciers semblent brutaux, insensibles.

La crasse du commissariat n’arrange rien. Les parents du petit garçon mort sont malmenés, menacés, frappés par un policier implacable qui obéit aux ordres d’un chef soucieux de ne pas faire de vague dans sa ville – enjeux financiers et électoraux obligent. Quand elle est gardée par une tête brûlée et son flingue, la machine administrative est un monstre invulnérable. Une signature tremblante fait office de suicide social, d’euthanasie légalisée. L’injustice barbote volontiers dans l’encre noire d’un procès-verbal trafiqué. Ces séquences sont révoltantes mais la lumière se fait enfin plus vive : l’assassin a des remords. Il veut assumer.

La deuxième partie du film adopte un autre ton, davantage centré sur l’action et la confrontation entre les deux personnages principaux. Le scénario devient, tout à coup, plus classique : le policier aux ordres (excellent Youri Bykov) poursuit, sans relâche, le policier-assassin en quête de rédemption. Curieusement, à mesure que la tension monte, la dramaturgie s’égare dans la neige – ou dans la petite maison de bois qui sert, un temps, de refuge. Quand on a vu suffisamment de westerns pour savoir que le héros tourmenté fera tout pour sauver l’honneur et la vie de la pauvre femme en détresse, on peut sans mal parier sur la fin de l’histoire. À moins que …

Passé par le Festival de Cannes (Semaine de la critique), THE MAJOR a bénéficié d’une sortie dans les salles françaises. Nombre de professionnels de la critique ont alors cru sentir chez Youri Bykov l’âme d’un « dissident » junior : la corruption, la bureaucratie, l’abandon des populations éloignées de la capitale, la police musclée … autant de thèmes propres à illustrer la « Russie de Poutine » vue depuis l’Occident – sujet chausse-trappe pour reportages politiques du dimanche soir sur M6. Pour le jeune réalisateur, les choses ne sont (heureusement) pas si simples.

Youri Bykov s’est emparé d’un événement tragique, survenu à Moscou dans la nuit du 27 avril 2009 : un major de police s’introduisit dans un supermarché sous l’emprise de l’alcool et ouvrit le feu sur plusieurs clients, faisant 3 morts et 22 blessés. Quand on l’interrogea par la suite sur les motivations de son acte, il eut cette réponse étonnante : « La vie doit être vécue de telle manière que l’on ne veuille pas la vivre une seconde fois. » Fatalité, alcoolisme ou déséquilibres psychologiques ? Les experts ne sont toujours pas d’accord sur le sujet. Peut-être le policier était-il également un pion dans un système politique pourri qui le dépassait – les témoins ne sont pas bavards. Toujours est-il que cette affaire, parmi d’autres semblables, questionne le rapport de l’individu à l’autorité : celle qu’il possède, celle qu’il doit affronter.

Le film n’est pas manichéen. Si les personnages en position de force, grâce à la machine administrative et leurs armes (les policiers), sont d’abord montrés comme les brutes, ils sont aussi les victimes d’un système qui les dépassent largement. Chaque fonctionnaire interroge sa conscience, à un moment du film, et se bat contre lui-même. Le cynique agressif est un trouillard devant l’autorité supérieure ; et le seul flic qui semble intègre se sacrifie stupidement. Le commissariat a des reflets de marais putride. Un policier se plie à l’inacceptable car il est père de famille, l’autre sait que son chef a des dossiers le concernant, le troisième obéit aux ordres, quels qu’ils soient, et ainsi de suite. Choisir entre sa vie « confortable » et la morale n’est pas une décision facile à prendre, surtout quand on est pauvre – en cela, la fin est résolument pessimiste et inattendue.

Youri Bykov filme une histoire universelle en empruntant les codes du cinéma qu’il aime. Les références au western sont nombreuses dans les décors, la façon de suivre les acteurs de dos, les « duels » psychologiques entre les deux personnages principaux. Il est singulier de s’inspirer d’un genre cinématographique fondé sur le respect des valeurs, de la morale et l’importance de la loi. Le western est un cinéma qui montre des hommes, un cinéma qui incarne l’âme conquérante d’un pays. Où sont les hommes dans ce film ? Qu’ont-ils d’autre à conquérir que des miettes ?

THE MAJOR n’a pas reçu de financements du Ministère de la Culture et a été un échec en Russie, ce que le réalisateur explique par une forme d’indifférence généralisée de la population face aux réalités du pays – indifférence parfois instrumentalisée comme outil de « censure soft » par les autorités ou les distributeurs. Pourtant, Youri Bykov ne cherche pas à utiliser la misère sociale pour dénoncer tel ou tel camp politique, ni dans ce film ni dans les autres. Son histoire pourrait très bien se dérouler en Amérique du Nord ou en Asie.

La noirceur des paysages, des hommes, des situations … tout semble bloqué, sans espoir. Projetées sur l’écran géant d’un cinéma étranger, les images sont presque romantiques ; elles illustrent un ailleurs qui rassure : d’autres vivent moins bien que nous. Il faut bien concéder à ces autres – le public russe – le droit de se lasser de cette représentation moribonde de leur pays. La tchernoukha n’a qu’un temps.

THE MAJOR existe en DVD depuis 2015, avec une version française de qualité et la version originale, sous-titrée par Joël Chapron (qui fut récompensé par l’ATAA pour son travail d’adaptation sur ce film). On regrette tout de même ce titre anglophone alors que le mot Major existe aussi en français !

Better than us (2018)

La série BETTER THAN US (Лу́чше, чем лю́ди, 2018-2019) a constitué un petit événement quand elle a été achetée par le géant américain Netflix pour figurer dans son catalogue international, au début de l’année 2019. Un rapide coup d’œil sur tous les sites, forums et blogs semble le confirmer : jamais une production audiovisuelle russe n’a été aussi commentée – plateforme à succès oblige.

N’étant pas véritablement adepte ni connaisseur du monde pléthorique des séries contemporaines, je ne rentrerai pas dans les débats byzantins qu’ont suscité les deux premières saisons quant à leur manque d’originalité, leur supposée inspiration suédoise ou la crédibilité des personnages. Ce qui frappe en premier lieu, c’est l’absence de tout cadre géographique précis : une grande métropole mondialisée, sans davantage de précisions. Le russe étant suffisamment spécifique pour ne pas confondre avec New York ou Londres, on imagine assez bien qu’il s’agit de Moscou, dénuée de ses atours de carte postale. Cette standardisation urbaine en dit long sur le monde à venir et sert plutôt bien l’intrigue, au détriment des spécificités russes qui auraient permis à la série de se démarquer. Il faut bien l’avouer, pour ceux qui regarderont la série en version française (une large majorité des utilisateurs de Netflix), la seule différence avec une série américaine sera l’utilisation massive du cyrillique sur les écrans, omniprésents dans le récit. Pas vraiment de quoi imposer un soft power

Pour autant, cette histoire de robots aux émotions humaines est prenante et impose un rythme particulier, beaucoup moins épileptique que d’autres productions télévisuelles ou cinématographiques de notre temps. Elle permet aussi une réflexion sur les transformations des sociétés contemporaines, que l’on constate toujours aussi gangrenées par la corruption, la violence, la misère sexuelle et les problèmes familiaux.

BETTER THAN US peut être aussi l’occasion de revoir quelques grands films de science-fiction ou dystopies qui ont marqué le cinéma de ces dernières décennies et qui traitent de thèmes similaires : BLADE RUNNER (Ridley Scott, 1982) d’abord, remarquable adaptation du roman de Philip K. Dick dans laquelle les robots servent aussi bien de domestiques que d’objets sexuels ; A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE (Artificial Intelligence: A.I., Steven Spielberg, 2001) ensuite, où certains robots ressemblent à s’y méprendre à des humains ; HER (Spike Jonze, 2013) enfin, chef d’oeuvre mélancolique, dystopie la plus proche de nous, peut-être la plus angoissante.

La SAISON 1 (2018, 8 épisodes) est centrée sur la famille du médecin Safronov et l’évolution de la personnalité du robot nouvelle génération, Arisa – incarné par la magnifique Paulina Andreeva. Au centre d’enjeux politiques, économiques et idéologiques, Arisa ne poursuit qu’un seul objectif : la quête du bonheur familial de son maître … et elle est prête à tuer tous ceux qui pourraient l’entraver. Si la caméra à l’épaule et les plans de drones peuvent lasser, l’intrigue est suffisamment bien construite pour susciter un intérêt constant. L’action n’est pas la priorité de ces premiers épisodes. Comme dans chaque série d’ampleur, certains personnages sont plus attachants que d’autres.

La SAISON 2 (2019, 8 épisodes) reprend exactement où s’était arrêtée la première – d’ailleurs, Netflix n’a pas fait de distinction, tant les 16 épisodes forment une histoire complète. Davantage portée sur le mouvement des personnages, elle s’égare plus souvent en intrigues secondaires, parfois doucement improbables ou fatigantes, et certains personnages deviennent franchement affligeants de stupidité (le fils et la femme de Sofronov, notamment). Légèrement plus manichéenne – les vrais méchants contre les vrais gentils -, elle perd aussi de sa saveur quand Arisa est reléguée au second plan, pour laisser place aux intrigues personnelles de Toropov (Alexandre Oustiougov).

Heureusement, le dernier épisode constitue une véritable fin pour ces deux saisons. Un dernier plan laisse une ouverture possible pour une suite, évidemment. Le générique de fin est agrémenté d’un sympathique bêtisier des principaux acteurs, l’occasion de sourire enfin après tant de violences … et de se souvenir que tout ceci n’est que science-fiction, les acteurs étant bien (tous) des êtres humains !