Sparta (2018)

De nos jours, dans un petit lycée de Saint-Pétersbourg, une jeune enseignante est retrouvée morte, défenestrée. Un capitaine de police au passé dramatique (Artiom Tkatchenko) est chargé d’une enquête plus compliquée que prévue : l’attitude des élèves, manipulateurs et obnubilés par un mystérieux jeu vidéo, Sparta, laisse à penser que la jeune femme ne s’est peut-être pas suicidée.

Diffusée en Russie sur la première chaîne (Pervi Kanal) avec un certain succès, la mini-série SPARTA (Sпарта) est disponible en France sur Netflix depuis 2019, dans son format original de huit épisodes d’environ 50 minutes chacun. Présenté comme un thriller et drame psychologique plein de suspens, avec ambiance cyberpunk, le programme s’inscrit dans l’air du temps, sans véritable originalité apparente. La série centre son action sur deux personnages antinomiques, très stéréotypés : un flic mal rasé au passé trouble (sa femme s’est suicidée sous ses yeux), souffrant des séquelles physiques et psychologiques d’un AVC, dévoué à son enquête qu’il mène avec une fausse nonchalance, en croquant des tomates – la figure « classique » du flic ou détective cabossé par les épreuves de la vie, présente au cinéma et à la télévision depuis les années 1930. Face à lui, un jeune lycéen charismatique (Alexandre Petrov), charmeur et énigmatique, stratège-gourou d’une bande d’élèves de terminales très soudés. Suivent classiquement des personnages de femmes intrépides (la flic, la légiste, la copine), de politiciens et patrons véreux ou de victimes collatérales.

Au-delà du conformisme de l’écriture, il faut tout le talent des acteurs pour ne pas s’endormir lorsque défile le générique de l’épisode introductif, moyennement convainquant. La mise en scène paresseuse accentue les effets de caméra ou de montage (ralentis, lents travellings, gros plans sur des visages figés) sans jamais parvenir à insuffler le souffle inhérent à l’exercice sériel. Les séquences à l’intérieur du jeu vidéo ne relèvent pas le niveau, bien au contraire : les graphismes font datés, presque kitschs.

Récit choral dans lequel chaque personnage trouve une place essentielle à la résolution de l’énigme, SPARTA semble hésiter entre l’enquête policière, le drame intimiste et le jeu de piste : des flashbacks réguliers transforment l’intrigue en labyrinthe broussailleux, dont on imagine, malgré tout, assez rapidement l’issue, malgré des rebondissements inespérés et des voies a priori sans issue. Huis clos oblige, le scénario et la caméra du réalisateur insistent trop souvent sur un détail précis afin que le spectateur comprenne aussitôt son importance pour la suite, ce qui gâche un peu le plaisir.

Les cinq premiers épisodes pataugent ainsi dans cette ambiance sombre, parfois inintelligible et mal servie par une mise en scène placide. Heureusement, les trois derniers chapitres dynamisent l’action et lui confèrent (enfin) l’intérêt espéré depuis le début. En s’éloignant des motifs originels (jeu vidéo et monde virtuel, crime passionnel), la série dérive doucement sur des thématiques politico-sociales (la corruption, le pouvoir, l’argent, la pédophilie) et philosophiques. L’un des personnages principaux se révèle partisan d’un eugénisme scientifique et idéologique, à l’origine du jeu vidéo Sparta, dont le nom s’inspire de l’organisation sociale de la Sparte antique. Les théories raciales du jeune homme arrivent, hélas, un peu tard dans la série pour être développées davantage, alors qu’elles constituent le cœur de la trame policière et l’un des points d’orgue de l’explication finale. À ce titre, certaines séquences de « monologues stoïques », au son des idées de Malthus, Darwin ou Nietzsche, sont glaçantes – donc très réussies.

Il faut parier que la série aurait pu être meilleure avec un traitement plus surprenant des personnages et une intrigue concentrée, bâtie autour des errements philosophiques du chef de la révolte spartiate – de fait, il y a facilement un ou deux épisodes de trop dans cette dystopie. SPARTA se fend de conclure le huitième épisode dans un futur très proche (2020), où les populations « faibles » vivent à travers un casque de réalité virtuelle, non loin d’étudiants radicalisés prêts à suivre, jusqu’au meurtre, le diktat de nouveaux starets égocentriques. L’ensemble sent le réchauffé, mais ce n’est pas toujours si mauvais.

SPARTA est disponible sur Netflix en version originale sous-titrée, uniquement.

Attention, automobile (1966)

Quand un modeste agent d’assurances se met à voler des voitures à des clients riches et malhonnêtes pour les revendre puis donner l’argent à des orphelinats, c’est un peu Robin des Bois au pays des Soviets ! Tout le monde en parle dans la ville. Hélas, le coupable, ce brave Detotchkine, fait du théâtre amateur avec le policier chargé de l’enquête … et ses absences prolongées commencent à intriguer son entourage.

En s’inspirant d’une légende urbaine tenace au milieu des années 1960, évoquée par des habitants de Moscou, Odessa ou Saint-Pétersbourg, le réalisateur Eldar Riazanov et son scénariste Émile Braguinski s’emparent d’un formidable sujet de comédie policière, basée sur la poursuite anodine d’un voleur de voitures appartenant à des petit-bourgeois corrompus. Classique de la comédie soviétique, ATTENTION, AUTOMOBILE (Beware of the Car / Берегись автомобиля) est un modèle du genre, à ranger aux côtés des meilleures productions britanniques d’Alexander Mackendrick (THE LADYKILLERS, 1955) ou George Pollock (LE TRAIN DE 16h50, 1961). Chaque séquence regorge de trouvailles visuelles inventives et de savoureux dialogues, au service d’un pastiche du film noir américain. Le film s’ouvre d’ailleurs sur une très belle scène de nuit, stylisée, dans laquelle la caméra suit lentement un mystérieux personnage, caché sous un chapeau sombre et un imperméable ; une voix-off mélodieuse (Youri Yakovlev) caresse l’image ; jeux d’ombre et de lumières ; gros plans sur une main, une bouteille d’huile, un cadenas crocheté ; musique angoissante. Soudain, la voiture volée démarre, défonce les portes du garage et s’enfonce dans la nuit en quatrième vitesse ; générique ! Tous les ingrédients sont là, revisités à la façon soviétique.

Cette maestria dans la mise en scène est rare en comédie et ses meilleurs artisans se comptent sur les doigts de la main. Si Riazanov considérait ATTENTION, AUTOMOBILE comme son meilleur film, ce peut-être aussi pour le magnifique travail sur les cadres, la lumière, la fluidité des déplacements de caméra. Le réalisateur utilise l’ensemble des recoins de son décor pour filmer son personnage principal, toujours sur la brèche, inquiet d’être démasqué. Le spectateur passe ainsi doucement derrière une vitrine ou les fenêtres d’un bus, invisible, avant de s’élever grâce à un mouvement de grue inattendu. Quand le héros doit être laissé à sa vile besogne, la caméra reste lointaine, camouflée derrière des figurants ; elle sait se faire subjective à l’occasion, pour nous faire trembler de la même peur que le voleur de voitures ; elle se rapproche, enfin, lorsqu’il faut avoir de la compassion pour lui : gros plan sur les yeux tristes du fugitif confondu, aux portes de la prison.

Innotenki Smoktounovski incarne ce héros banal au regard plein de bonté – il rappelle le Alec Guinness de L’HOMME AU COMPLET BLANC (Mackendrick, 1951), employé ordinaire placé dans une tourmente extraordinaire. Justicier sans charisme, Detotchkine combat la corruption et les trafics petits-bourgeois de ses semblables pour aider des orphelins. Dans le film, la voiture individuelle est déjà le symbole de l’argent malhonnête (« À la pensée que 5.000 roubles sont là, jetés sur le trottoir, toute âme en paix peut devenir folle ») et du confort privilégié ; les plus chanceux ont même un garage personnel, acheté au prix fort, verrouillé avec du matériel étranger. Hélas, le garage est soviétique … il se soulève comme un chapeau à l’aide d’une grue.

Le mauvais citoyen du film est incarné par l’excellent Andreï Mironov, vendeur magouilleur, marié à une jolie femme qu’il est heureux de gâter. Il n’est pas vraiment ce que l’on pourrait appeler un « nouveau riche » mais il possède sa petite datcha à la campagne, défend le droit à la propriété privée et protège sa précieuse automobile avec un piège à loup – autant d’ostentations qui agacent son beau-père colérique (Anatoli Papanov, très en forme, improvise la moitié de ses répliques).

Satirique sans être dissidente, ATTENTION, AUTOMOBILE est une comédie bienveillante, prétexte à railler gentiment les tempéraments soviétiques de l’époque : bureaucrates, policiers, artistes du théâtre amateur, petits fonctionnaires ou employés serviles, mères protectrices, etc. Tout un petit monde croqué par des « gueules » populaires et des dialogues très amusants. Ainsi d’un homme qui se précipite au-devant des enquêteurs pour déclarer : « Je suis le témoin ! … Que s’est-il passé ? » ou de Detotchkine, soupçonné d’être malade mental, répondant « Non, j’ai même un certificat médical ! ».

En détournant les codes du film noir pour en faire une remarquable comédie policière, reflet de son époque et des transformations d’une société haute en couleur (malgré ce que l’on voulait bien en penser, hors des frontières), Eldar Riazanov réalise finalement une oeuvre intemporelle, presque universelle dans les thèmes abordés. On ne peut que regretter l’absence d’édition DVD en France de cette pépite, trouvable, malgré tout, sur la chaîne YouTube des studios Mosfilm, en très bonne qualité et avec des sous-titres français.

Crève, papa ! – Why Don’t You Just Die ! (2018)

Premier long métrage du très prometteur Kirill Sokolov, CRÈVE, PAPA ! (Папа, сдохни), diffusé à l’international sous le titre WHY DON’T YOU JUST DIE ! en 2019, est un mélange des genres explosif né de l’imagination d’un jeune cinéphile élevé à la VHS pirate au milieu des années 1990, dans une Russie en recomposition, et influencé par la littérature européenne, la société urbaine qui l’entoure et la rigueur méthodique de ses études scientifiques. Le résultat bouillonne de tempérament !

Plébiscité par la presse et quelques festivals, Kirill Sokolov donne le ton dès les premières minutes : un jeune homme sonne à la porte d’un appartement, un marteau à la main. Un colosse lui ouvre, le père de sa petite amie. Il est venu pour l’assassiner mais la tâche s’avère moins facile que prévue : papa est policier et comprend immédiatement les intentions du gamin. Malaise, hésitations, plans fixes. Un travelling nous fait voir d’un coup d’œil tout l’appartement – salon, cuisine, salle de bain ; les deux hommes s’installent à une table, face à face ; la mère, docile, sert du thé. Sept minutes plus tard, l’appartement est ravagé, les visages sont en sang, une cloison est percée et le jeune amoureux justicier a reçu une télévision en pleine tête. Cette séquence introductive violente, millimétrée et très chorégraphiée, est l’argument commercial du film. On y sent l’influence directe des grands noms de la culture pop du cinéma anglo-saxon (Tarantino, Ritchie, Vaughn, Wright) ou asiatique (Tsukamoto, Park Chan-wook) avec des clins d’œil parfois très appuyés (le marteau de OLDBOY, le fusil à pompe de PULP FICTION, le découpage chapitré des films de Tarantino). Honnêtement, on en a vu d’autres et, en la matière, l’élève ne dépasse pas encore ses maîtres. La suite est beaucoup plus intéressante.

Après une telle introduction, le sang qui gicle d’une jambe trouée à la perceuse ne surprend presque plus. En revanche, la mise en scène de Kirill Sokolov s’appuie sur une recherche formelle de tous les instants, pour exploiter dans le détails (une pince à cheveux récupérée à la langue au fond d’une baignoire) tous les recoins de son décor ; le montage, qu’il assure lui-même, s’appuie sur un découpage préparatoire minutieux. Et d’un gros plan sur une goutte de sang s’écrasant au fond du lavabo, la caméra virevolte en panoramique : deux personnages se font face, la main prêt de la gâchette, s’observant pendant un temps déraisonnable sur une musique aux accents d’Ennio Morricone. Sergio Leone et ses western-spaghettis sont convoqués au milieu d’un appartement étroit. Dans une interview réalisée à l’occasion de la sortie du film, Arte a très justement proposé l’idée du « western d’intérieur » pour qualifier cette jolie trouvaille en forme d’hommage.

La force du film est de mélanger les genres cinématographiques visuels, sans négliger l’intimiste et le contexte social, propre à la Russie, dans lequel ils s’inscrivent. De l’action cartoonesque au gore sanguinolent, en passant par la comédie noire, Kirill Sokolov impose surtout une trame dramatique à cette intrigue policière surréaliste. En empruntant des couleurs, des lumières et des cadres resserrés à Wong Kar-Wai, son comique devient brusquement sale, angoissant, extirpé des bas-fonds de la jeunesse dorée, alcoolique et droguée, qui copule et s’entretue dans des lupanars sordides. Ce monde de violence émancipée de toutes les règles n’est pas sans rappeler l’ORANGE MÉCANIQUE (1971) de Stanley Kubrick, particulièrement dans la scène du lynchage sous un passage d’immeuble.

Kirill Sokolov, cinéaste sous (bonne) influence donc … mais pas seulement. Fort de plusieurs courts métrages de qualité et d’une culture aussi littéraire que scientifique, le jeune homme apporte à ses instincts burlesques une véritable trame sociale, plus rare chez ses référents anglo-saxons. Ainsi, depuis ces premières œuvres, peut-on observer une continuité entre les personnages de policiers, tour à tour incompétents notoires (on retrouve ici le duo comique de policiers incapables, déjà présent dans SISYPHUS IS HAPPY), corrompus ou alcooliques. L’errance d’une jeunesse urbaine désabusée – riche ou pauvre – était montrée dans THE FLAME à travers la figure d’une jeune femme au fort caractère, capable d’attacher son ancien petit ami à un radiateur pendant des heures. Enfin, les inégalités d’accès au système de santé en Russie apparaissent en aventure absurde dans THE OUTCOME ; elles sont beaucoup plus dramatiques et réalistes dans ce long métrage.

Le film fonctionne aussi grâce au talent des cinq acteurs principaux. Vitali Khaev, le père, compose une force de la nature terrifiante, policier corrompu, prêt à voler son meilleur ami et décidé à survivre, coûte que coûte – il est l’ours russe, indestructible. L’ami en question est incarné par l’excellent Mikhaïl Gorevoï, légèrement vieilli pour l’occasion, pathétique policier dévoué à son épouse. Le personnage de la mère (Elena Chevtchenko) est peut-être le moins travaillé mais le plus tragique. La fille, mystérieuse, touchante et redoutable, était une figure déjà esquissée dans THE FLAME – Evguenia Kregjde en fait une incarnation emblématique (et violente) de sa génération. Enfin, le romantique justicier est incarné par Alexandre Kuznetsov, véritable révélation du jeune cinéma russe, vu dans la série BETTER THAN US (2018), le succès cannois LETO (2018) et LEAVING AFGHANISTAN (2019) de Pavel Lounguine.

Comme beaucoup d’autres films russes, WHY DON’T YOU JUST DIE ! a été projeté en festivals mais n’a pas bénéficié d’une sortie française en salles. On peut aujourd’hui le visionner en VOD sur plusieurs plateformes qui accentuent son côté « film de genre » sanglant et original. L’auteur vaut pourtant mieux que cette approche marketing racoleuse, et il le prouvera. Depuis Saint-Pétersbourg, sa ville natale, Kirill Sokolov s’emploie à construire un nouveau pont entre les cultures, prenant ce qu’il y a de bon dans le cinéma en Europe, en Amérique ou en Asie, pour l’adapter à ses réalités de jeune russe métropolitain, optimiste et humaniste. Un cinéaste à suivre !