9 jours et un matin (2014)

Dans un orphelinat défraîchi de Rostov-le-Grand, une élégante femme blonde, parée d’un luxueux manteau et de chaussures de couturier, distribue des cadeaux à tous les enfants, au nom de la célèbre marque de produits cosmétiques qu’elle représente à travers le monde. On la prend en photo, on veut lui parler, l’étreindre, la toucher, savoir à quoi ressemble Paris. Anna est une ancienne pensionnaire de l’institution, devenue mannequin en France et ambassadrice de bonne volonté à l’étranger. Son retour dans la ville de son enfance, ses rencontres, ses retrouvailles et les bouleversements de son être sont autant de sujets que le film tente d’aborder en 9 JOURS ET UN MATIN (9 дней и одно утро), durée de son séjour dans le pays de sa jeunesse.

Ambitieux projet que celui de la réalisatrice et scénariste Vera Storojeva ! La lecture du synopsis pourrait même faire peur aux habitués des comédies françaises ou américaines du même genre – le passé galopant soudain au-devant de la vie rêvée d’un individu à l’enfance cachée, trop belle occasion d’embrasser tous les registres, du comique de dépaysement (la ville contre la campagne, la plupart du temps) aux larmes finales (la terre, elle, ne ment pas, contrairement aux vanités et lumières artificielles de la ville, dixit le bon gars du coin, ermite et philosophe). Avec bonheur, le film évite cet écueil dans les grandes lignes, même si la faune des petites gens de Rostov est probablement caricaturale dans certaines situations. Il est ainsi gênant de voir la belle Anna faire ses besoins sous un pommier pour ne pas utiliser les toilettes au fond du jardin ; et ce vieux fou, vétéran de l’Afghanistan, qui hurle et tire sur la chèvre innocente ? Et ce fils de notable, roulant en Hummer et ne connaissant de Moscou que des bars à la mode ? Ne sont-ils pas aussi folkloriques dans leurs excès que les bulbes striés du kremlin centenaire qui domine la ville ?

Jongler avec la réalité et le pittoresque est un exercice difficile dans les arts ; un dosage subtil s’impose pour ne pas altérer l’essence du message – si tant est qu’il y ait un message à faire passer. Dans le film de Vera Storojeva, les nombreux questionnements chevauchent les paysages lacustres, sans manquer de s’y perdre, à l’occasion.

Au-delà du chapitre familial, assez banal (Anna découvre qu’elle a une sœur, restée à Rostov ; son exact contraire physique et psychologique), la réalisatrice questionne les rapports ambigus de l’Europe et de la Russie contemporaines. La jolie mannequin, occidentalisée de la tête aux pieds, suscite bien souvent le rejet pudique d’une population très modeste, éloignée des fastes (réels ou supposés) et des rêveries. Tout au long du film, Paris est un fantasme : « il n’y a que des arabes » dira l’un ; « on y fait des manières » pense l’autre. Certains ne connaissent pas la ville, et l’enfant du pays se doit de préciser que c’est « la capitale de la France ». Quant au maire, édile empâté (interprété par l’excellent Sergueï Puskepalis), Paris est surtout le symbole comme un autre d’une prestigieuse possibilité de jumelage, donc de notoriété. Il n’y a pas de véritable rêve français/occidental pour ces russes éloignés de Moscou, plutôt des désillusions amères, résignées ; éventuellement, des attentes financières (réparer les toilettes de l’orphelinat, le devis est déjà prêt !). Personne n’est dupe des bijoux et des vêtements de luxe d’Anna – ils sont prêtés par une marque et elle doit les porter sous peine de perdre son contrat. « Elle vit à Paris et elle n’est pas heureuse » se lamente une archiviste en voyant la mannequin, maussade, poupée sans sourire, Cendrillon brisée. Que lui a apporté la France ? La richesse matérielle, bien sûr, mais aussi la solitude, la méconnaissance de ce qu’elle est (ou devrait être) réellement. Pour cette partie de l’histoire, le film est assez balisé, presque formel. Le personnage n’est pas attachant, ce qui figure probablement que l’essentiel est ailleurs, chez sa sœur ou sa tante.

Pour autant, le film ne fait pas non plus l’apologie balourde d’une Russie rurale où la vie serait plus belle. L’authentique et le terroir ne sont pas, ici, des arguments marketing pour citadins en mal de verdure. Rostov est montrée telle qu’est elle, coincée entre son kremlin, maigre attrait touristique mais grain immortel du chapelet orthodoxe qui couvre le territoire, et des ruelles terreuses, nappées de boue, bordées de maisons en ruine depuis des années. Les autochtones y sont-ils plus heureux qu’Anna la parisienne ? Il s’agit, à mon sens, de la vraie question du film – laquelle, naturellement, ne trouve aucune réponse unilatérale. Peut-être parce que le film est financé par le Ministère de la Culture, peut-être parce que la réalisatrice, maligne, préfère rester énigmatique sur ses intentions profondes. Le mystère obscur est toujours plus cinégénique que la lumineuse réponse.

9 JOURS ET UN MATIN est-il un film conservateur ? Se fait-il le chantre propagandiste de la politique de l’indéboulonnable maître du Kremlin ? Certaines scènes, assurément, montrent l’Occident en temple du vice, de la décadence. Anna a été adoptée et élevée par un couple de français, et voyez le résultat : une poupée esclave du mondialisme, déprimée, malheureuse, compagne d’un photographe bohème un rien déjanté, prêt à lui proposer un plan échangiste avec le fils du maire quand il n’est pas un voyeur cynique de la misère (il poursuit avec son appareil photo un vieillard sous la pluie et fait des portraits de babouchkas aux « visages dingues » devant les ruines de la maison d’enfance d’Anna). En parallèle, la sœur handicapée, élevée au pays dans une famille modeste, semble beaucoup plus épanouie. Dès lors, le film semble justifier une loi, votée en 2012, interdisant l’adoption d’enfants russes par des américains.

La religion, indirectement, joue aussi un rôle dans le film. À plusieurs reprises, le photographe français (interprété par Xavier Gallais) se trouve bouleversé par l’atmosphère et l’air particuliers de la Russie – vapeurs intangibles qui émanent des églises orthodoxes, de leurs bulbes, de leurs cloches, comme des persistances de la pureté de l’âme slave, malgré les siècles, les épreuves et les tentations.

Le magnifique plan final évoque, telle une peinture, la simplicité de la Russie rurale ; de l’église au lac, sur un petit chemin bordé d’arbres et de fleurs. Il n’y a pratiquement pas de dialogue entre la sœur restée en Russie et une jeune orpheline qui rêvait de Paris. Au spectateur de concevoir son propre sentiment sur le dessein de la réalisatrice, alors que la jolie mannequin s’envole vers l’Europe, où elle restera malheureuse toute sa vie.

L’interprétation du film, soignée, reflète les choix intéressants de la cinéaste, les acteurs étant des professionnels confirmés (Puskepalis), des espoirs (Anna Sherbinina) ou des amateurs, recrutés sur place. Pour le spectateur français, Xavier Gallais apporte une touche comique (et francophone) tout à fait agréable – notamment dans la scène du bania, où il se fait vivement fouetter avec les traditionnelles branches de bouleau, façon Gérard Jugnot au Club Med’.

La mise en scène, un peu austère, s’attache la plupart du temps à faire entrer la jolie mannequin dans un cadre exigu, insistant (parfois trop) sur l’idée de sa détresse/prison psychologique et le dualisme avec sa famille russe. Quelques très beaux plans d’introspection (fenêtres, miroirs, reflets) montrent, toutefois, les ambitions esthétiques de la réalisatrice.

J’ai eu la chance de voir cette oeuvre très enthousiasmante, teintée d’incertitudes en clair-obscur, lors du 6ème Festival du Cinéma Russe de Niort, en version originale sous-titrée. À ma connaissance, ce joli film n’existe pas en DVD en France, malheureusement.

Le légendaire n°17 (2013)

Gros succès populaire de l’année 2013 en Russie, LE LÉGENDAIRE N°17 (Легенда № 17) retrace une partie des années glorieuses de Valeri Borissovitch Kharlamov, l’un des meilleurs joueurs de hockey sur glace de l’Union Soviétique, mort prématurément en 1981 dans un accident de voiture. Produit par Nikita Mikhalkov, le film s’est emparé de six récompenses au cours de la 12ème cérémonie des Aigles d’or (2014).

Sans grande originalité, le biopic s’ouvre sur une scène marquante de l’enfance, probablement romancée, dans laquelle le petit Valeri se retrouve face à un taureau fou, lâché dans les rues d’un village espagnol pendant une féria – drôle d’introduction à la vie d’un sportif soviétique, mais rien ne vaut une « leçon de vie » juvénile et exotique pour expliquer la détermination du personnage ! En une seconde, on le retrouve dix ans plus tard (sous les traits de Danila Kozlovski), prêt à en découdre avec les joueurs butors d’une ligue nationale sans envergure. Sa ferveur, la rapidité de ses gestes et sa capacité à marquer des buts le font aussitôt remarquer du célèbre Anatoli Tarassov (Oleg Menchikov), l’entraîneur du CSKA Moscou et de l’équipe nationale lors des grandes compétitions à l’étranger. Dès lors, le jeune prodige s’emploie à suivre la méthode brutale de son maître : formation et premiers exploits dans le petit club d’une ville industrielle (Tchebarkoul), entraînements intensifs à Moscou, humiliations, mises à l’épreuve ; le tout au milieu des manigances du pouvoir central pour déstabiliser un entraîneur despote et caractériel. La deuxième partie du film est consacrée essentiellement aux performances sportives de Kharlamov, héros du peuple aux Jeux Olympiques et membre de l’équipe soviétique qui affronte pour la première fois les invincibles canadiens lors de la « série du siècle » en 1972.

Bridé par un scénario biographique très conventionnel (débuts – apprentissage – gloire), le réalisateur Nikolaï Lebedev ne révolutionne pas le genre. Pire, il succombe régulièrement à ces pénibles accès de dédoublement mystique des personnages (le maître conduit mentalement, à distance et au ralenti, les performances de l’élève), sacrifiant la matière brute à la mise en scène artificielle, plus cinégénique. Les quelques scènes consacrées à la vie de couple relèvent de la même platitude : une transverbération dans un bus sous la neige, des regards complices, une scène de nue, des broutilles et l’amour fou, à la Roméo et Juliette sur un balcon grisâtre. De ces inventions bâtardes, le fils de Kharlamov et Irina Smirnova s’en est plaint dans la presse, pendant l’écriture du film et au moment de sa sortie – pas assez fort pour gâcher le plaisir des spectateurs.

À l’image de nombreux films de guerre distribués ces dernières années en Russie, LE LÉGENDAIRE N°17 est une autre symphonie nostalgique des gloires/victoires passées de l’Union Soviétique. Les combats contre les nazis laissent place aux affrontements musclés sur les patinoires internationales et les canadiens endossent ici le (mauvais) rôle des brutes sadiques, finalement battus par le génie coopératif des « petits » rouges, que personne n’attendait. S’il n’y avait cette jolie scène d’échange cordial entre Kharlamov et Phil Esposito (le redoutable attaquant canadien), on croirait que le hockey n’est qu’une bataille rangée, sans pitié ni sensibilité.

Dans le même esprit, le film opère une séparation radicale entre l’héroïsme collectif des joueurs de hockey et les représentants potentats du pouvoir politique, toujours figurés en ventrus manipulateurs, prêts à couper des têtes. La gloire de l’Union Soviétique, oui, mais celle du peuple, celle de « l’âme russe », que l’on prend bien soin de séparer du « système soviétique ». Le personnage de Vladimir Menchov incarne cette dualité de la mémoire : représentant du Comité Central, il est l’entrave permanente à la marche en avant de l’équipe. Il complote, fait et défait des carrières, rampe devant Brejnev et reçoit des ordres improbables de Moscou à l’étranger, mais ne parvient jamais (dans le film) à faire dévier l’honnêteté du joueur vedette. La froide machine administrative contre la pureté du groupe, l’État castrateur contre les individus … le manichéisme est si simpliste qu’on croirait un film hollywoodien.

Au-delà du conformisme esthétique et idéologique, LE LÉGENDAIRE N°17 offre le plaisir d’un divertissement de très bonne facture. Je dois confesser une passion dilettante, mais gourmande, pour le hockey sur glace, sport viril, fascinant à bien des égards, très mal connu en France malgré l’existence de plusieurs équipes régionales. Un tel film est évidemment un délice rare pour l’amateur puisqu’il conjugue la trajectoire individuelle d’un champion hors-norme, les coulisses des grandes compétitions mondiales et des morceaux de bravoure sur la glace. N’ayons pas peur des mots ni du Comité Central : le film est jouissif, du début à la fin (exception faite des laborieuses séquences qui suivent l’accident de voiture).

Les films de hockey sur glace ne sont pas si nombreux, même dans la production pléthorique américaine. Cet opus n’est sûrement pas un modèle du genre mais soulève, à nouveau, l’épineuse question de la mise en scène de ce sport au cinéma. Comment filmer une telle rapidité de mouvements avec fluidité et ingéniosité ? Nikolaï Lebedev n’apporte pas d’autre réponse que le découpage excessif de plans très brefs, montés comme un clip convulsé – ce qui n’est pas très convaincant. Il faudrait toute la virtuosité d’un Martin Scorsese (RAGING BULL, 1980) ou d’un David Fincher (la course d’aviron dans THE SOCIAL NETWORK, 2010) pour orchestrer une nouvelle expérience de ce terrain de jeu glacé, à l’aide de plans-séquences ou d’un montage stimulant. Peut-être le salut viendra-t-il de l’Est ?

LE LÉGENDAIRE N°17 n’existe pas en DVD en France, malheureusement. J’ai eu la chance de le visionner avec des sous-titres francophones lors d’une diffusion limitée sur internet par les Soirées du Cinéma Russe de Bordeaux. Pour les plus téméraires, il reste trouvable sur Russian Film Hub avec des sous-titres anglais.

La Bataille de Leningrad (2019)

Avec son titre un peu mensonger, le distributeur français vend au spectateur amateur de films de guerre une fresque épique sur le siège de l’ancienne capitale russe, pendant les premiers mois de l’attaque allemande contre l’Union Soviétique. En réalité, LA BATAILLE DE LENINGRAD (Saving Leningrad / Спасти Ленинград) raconte avant tout le tragique destin d’une péniche remplie de civils et militaires, mitraillée et coulée par l’aviation allemande, alors qu’elle tentait de traverser le lac Ladoga, le 17 septembre 1941.

L’événement est relativement méconnu en France : pendant l’évacuation de Leningrad assiégée, plusieurs péniches ou canonnières furent réquisitionnées pour embarquer des milliers de personnes, cadets, officiers, femmes, enfants et civils employés par l’armée, en direction des rives de Novaïa Ladoga (ce qui devint, quelques semaines plus tard, la célèbre « route de la vie »). L’une de ces péniches (n°752), vétuste, surchargée et prise dans une tempête en pleine nuit, fut successivement la proie de fuites dans la coque puis d’une attaque aérienne ennemie. Plus de mille personnes trouvèrent la mort dans des conditions tragiques ; environ 250 militaires et civils furent sauvés par d’autres embarcations, prévenues par un SOS de détresse. Les restes de la péniche furent retrouvés par la suite et plusieurs monuments commémorent, aujourd’hui, la catastrophe.

Le film d’Alexeï Kozlov s’inspire de ce morceau d’histoire dramatique pour soutenir les fondements d’une histoire d’amour entre un cadet (Andreï Mironov-Udalov, petit-fils de l’acteur soviétique Andreï Mironov) et la fille d’un supposé traître à la patrie (Maria Melnikova), sur fond d’héroïsme sacrificiel et d’action, largement inspirée des grosses productions hollywoodiennes.

Cette inspiration/contrefaçon est probablement ce qui frappe directement les yeux des spectateurs français – par trop habitués aux débauches extatiques des artisans américains. Le réalisateur connaît ses classiques et s’emploie à utiliser les mêmes effets que ses maîtres : ainsi des regards prostrés de Tom Hanks au cœur des combats dans IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN (Spielberg, 1998), revisités pour la prise suicidaire d’une colline aux allemands, façon débarquement ; l’avion qui s’abîme en mer est l’exacte copie d’un plan de Christopher Nolan dans DUNKERQUE (2017) ; quant aux scènes sur la péniche, entre naufrage et improbables séquences dans une voiture embuée, difficile de ne pas y voir d’obscurs reflets de TITANIC (1997). Du reste, le film s’ouvre sur un plan de la Saint-Pétersbourg contemporaine puis sur l’interview d’une dame âgée qui évoque, au cœur de son appartement, les souvenirs de son amour de jeunesse – comme dans le film de James Cameron.

Si les clins d’œil à Hollywood ne gâchent pas vraiment le plaisir de l’action, le manichéisme des personnages pèse sur un scénario prétexte à d’écœurantes démonstrations de bons sentiments. Alexeï Kozlov, réalisateur et scénariste, met en scène des caricatures ressassées, caractères faussement ordinaires, débordant d’intempérances, comme si la véritable normalité n’était pas cinégénique. Dès lors, le cadet falot se transforme en héros et tireur d’élite, la jeune femme ergote sans raisons, le méchant capitaine du NKVD (déguisé en gangster de Chicago) se cherche des ennemis jusque dans la tempête puis s’excuse comme un enfant, etc. La moitié des personnages ne sert à rien : que vient faire ce père condamné au goulag alors qu’il était innocent – sinon à montrer son sacrifice individuel afin de sauver sa patrie ingrate ? À quoi sert la mère qui trie les nouvelles pour le journal local ? Et cet apparatchik qui impose son piano sur la péniche surchargée ? Et ces soldats allemands enfermés dans un bureau, pour lesquels une vieille péniche endommagée devient presque un objectif stratégique de premier ordre ?

Aveuglé par le soleil californien, le réalisateur oublie qu’il ne filme pas l’insouciance tropicale des marines de Pearl Harbor mais l’évacuation désordonnée d’une ville soviétique, assiégée par une armée allemande encore invincible. Gênantes, quelques scènes montrent les jeunes soldats organiser un tournoi de volley-ball devant la péniche, sous les yeux admiratifs de jolies jeunes femmes, maquillées comme des adolescentes de Palm-Beach.

Si l’on ajoute, en conclusion du film, les images d’un vrai défilé du Régiment immortel, il est difficile de ne pas chercher les ambiguïtés idéologiques d’une telle production. Las, sur ce point, les films se suivent et se ressemblent …

LA BATAILLE DE LENINGRAD n’apporte rien au genre, mais on reconnaîtra au réalisateur une certaine efficacité dans la mise en scène des séquences d’action, particulièrement sur la péniche pendant la tempête. De la même façon, les effets spéciaux sont plutôt réussis. Les acteurs s’en sortent honnêtement au milieu de dialogues insipides, sans éclats particuliers. Le film est disponible en DVD et Blu-ray (Condor Entertainment) depuis juillet 2020, en version originale sous-titrée et en version française.

La légende du dragon – The Mystery of the Dragon Seal (2019)

Après l’important succès en Russie de LA LÉGENDE DE VIY (2014), les producteurs ont voulu offrir une suite aux spectateurs, avides de retrouver les aventures de Jonathan Green, le cartographe britannique perdu dans les superstitions de l’Europe centrale aux débuts du XVIIIe siècle. Le dernier plan du film était un panneau indiquant la direction de la Chine … principale terre d’exploration de cette LÉGENDE DU DRAGON (Тайна Печати Дракона), deuxième opus de la série.

La longue litanie des sociétés de production au seuil du générique initial impose d’emblée le film comme une superproduction russo-chinoise. À l’instar de nombreuses suites, tout est revu à la hausse : plus d’argent, plus d’acteurs internationaux, de plus grands décors, plus d’humour, d’action, d’aventures, d’effets spéciaux, de musique et de bons sentiments. Hélas, pas de supplément d’âme au niveau du scénario, qui restera définitivement la seule véritable terra incognita traversée par les personnages. Au-delà de la présence renouvelée de Jason Flemyng (pâle héros, relégué au rang de comparse) et Charles Dance (une ou deux apparitions), le film s’articule autour des présences charismatiques de ces deux co-producteurs : le chinois Jackie Chan, dans un rôle de vieux maître plein de barbe grise (pas très original), et l’américain Arnold Schwarzenegger, dont la sympathique présence n’a que trop rarement été gage de réussite sur grand écran. Les deux vedettes s’amusent visiblement à multiplier les combats et les regards sombres au cœur d’une invraisemblable Tour de Londres. Les plus jeunes apprécieront, à coup sûr, les longues séquence d’action chorégraphiée qui peuplent cette extravagante histoire.

Succès oblige, ce deuxième volet se veut aussi plus familial. Les visions d’horreur, les monstres et l’ambiance lugubre des forêts d’Europe centrale laissent place aux beautés chatoyantes des paysages (fantasmés) de la Chine éternelle, dragon endormi qui se réveille finalement, au sens propre comme au figuré, à la faveur d’une intervention de Pierre le Grand et d’un cartographe britannique. Les voies de la géopolitique du divertissement sont un sujet d’étude passionnant.

Pour satisfaire le désir d’action normalisée des spectateurs du monde entier, les producteurs du film emploient, à nouveau, les recettes ancestrales du film d’aventure : héros romantique sauvé sur le gong, complice ambigu (ici, une femme douée de jolies capacités en arts martiaux ; Helen Yao), suspens (in)soutenable et plaisanteries de marins cartoonesques. Les péripéties empruntent autant à la légende du Masque de fer qu’à PIRATES DES CARAÏBES (Johnny Depp n’ayant pas fait le déplacement, c’est l’acteur nain Martin Klebba qui se charge du clin d’œil), dans un gloubi-boulga de références historiques : le voyage de Pierre le Grand en Europe de l’Ouest, l’armée de terre cuite d’un empereur Qin, la grande muraille, les légendes de la Tour de Londres ou encore la route du thé.

Comme souvent, les saveurs de cette mixture orientalisante ne sont pas complètement désagréables. Si le cinéma n’est qu’un art de divertissement, alors cette LÉGENDE DU DRAGON est une réussite ; pour ceux qui exigent un peu plus que des décors numériques insipides et de vaines situations au service d’un scénario aride, le film ne dépassera pas le stade de produit de consommation courant. Du reste, les publics russes et chinois ne s’y sont pas trompé, les résultats d’exploitation en salles ont été très décevants au regard du budget pharaonique.

Les amateurs de kung-fu et de trucages rococos se régaleront peut-être de ce film en DVD ou Blu-ray, édité en 2020 par AB Vidéo sous son titre international, THE MYSTERY OF THE DRAGON SEAL.

La légende de Viy (2014)

Nouvelle adaptation libre d’un conte fantastique de Nicolas Gogol (Vij, 1835), LA LÉGENDE DE VIY (Вий) est l’un des grands succès du box-office russe de ces dernières années. Formaté pour une exploitation dans les salles en 3D, avec effets spéciaux, méchantes bestioles et scènes de frissons, le film est un pur produit de son époque, quelque part entre le gentil divertissement et la vulgarité des productions à gros budgets, dénuées de qualités esthétiques ou cinématographiques.

Aux débuts d’un XVIIIe siècle balbutiant ses idées de Lumières, de méthodes cartésiennes et de raison, un jeune scientifique anglais s’engage dans un long voyage solitaire vers l’Europe centrale, avec pour objectif principal la cartographie méticuleuse de cette terra incognita. En marge de sa quête, un petit village, perdu dans les forêts d’Ukraine, est la proie d’une malédiction : la fille défunte d’un chef local s’est transformée en sorcière infernale, capable de métamorphoses, et continue de semer la peur dans les environs. Tout l’enjeu du film consiste en cette rencontre improbable entre la raison et les superstitions, entre la science et les croyances magiques.

Sur le papier, c’est un sujet intéressant, bien que maintes fois traité – à des degrés et époques différents, de l’Antiquité à nos jours. L’Europe des Lumières, son héritage, ses « valeurs » et sa conception du monde moderne, régissent toujours notre époque, pour le meilleur et pour le pire : le poids culturel des religions dans les sociétés, la méfiance vis-à-vis des sciences (un vieux serpent de mer qui resurgit régulièrement en périodes de crises), l’opposition entre la ville instruite et la campagne fruste, la figure du génie visionnaire incompris par les masses, la remise en cause des autorités traditionnelles, la marche vers le progrès, etc. Autant de thématiques propres à faire des chefs-d’oeuvre et des nanars, avec un éventail de nuances définies par un manichéisme plus ou moins prononcé.

Avec cette grosse production destinée au plus large public (confortablement installé à déguster son pop-corn sur un fauteuil moelleux, avec supplément pour les lunettes 3D), l’espoir d’un scénario original, capable de faire réfléchir quelques instants, s’envole avec l’âme de la pauvre jeune fille assassinée par un monstre dans les marais. Passée la première demi-heure, le spectateur peut raisonnablement se demander s’il est devant une oeuvre cinématographique ou dans une attraction de Disneyland. Ainsi, quand la cinquième roue du carrosse scientifique voltige dans les airs, à l’entrée du village, offrant probablement un effet 3D très impressionnant sur grand écran, le film sombre dans une schizophrénie comique. Le progrès technique, montré dans le film en inévitable secours des peuples incultes et porté jusqu’au faîte d’une église hantée, est aussi ce qui empêche cette histoire, trois siècles plus tard, de se concentrer sur l’essentiel : le scénario. Chaque séquence est pensée pour être visionnée en trois dimensions, avec débauches d’effets visuels (sympathiques) et ambiance fantastique-gore (pas très originale).

Loin d’être une adaptation fidèle à l’oeuvre originale (centrée sur les trois étudiants), ce film mélange, sans aucune originalité ni philosophie sous-jacente, les éternelles recettes du « succès », pratiquement assuré d’emblée pour son cœur de cible, le public adolescent. Une touche de forêt mystérieuse baignée par des nappes de brouillard, que la seule résolution cartésienne de l’énigme permettra de dissiper (comme par enchantement, un comble !) ; une église branlante perchée sur un éperon rocheux ; des monstres humains, des sorciers, un prêtre fou ; de jolies jeunes femmes qui se baignent nues dans un marais avec le secret espoir qu’un homme ramasse leurs couronnes de fleurs (!) ; des perruques pour les aristocrates, aussi réactionnaires que progressistes ; un soupçon de références cinéphiles ou culturelles bien connues (Dracula, les monstres et vouivres des marais, une bête mystérieuse comme celle du Gévaudan, des petits démons malicieux qui virevoltent, une jeune fille qu’il faudrait exorciser …), etc.

Le cocktail est écœurant ou rassasiant, c’est une affaire de goût !

Sans être franchement désagréable, grâce à un casting russo-britannique efficace (Jason Flemyng et Charles Dance en aristocrates sujets de sa Majesté, Alexeï Tchadov, Andreï Smoliakov, Igor Jijikine et Anatoli Gouchtchine en rustauds de la forêt) et quelques décors crédibles, LA LÉGENDE DE VIY est aussi ce genre de film impersonnel qui hante pour longtemps les rayons DVD des grands magasins spécialisés, dans l’attente d’une hypothétique redécouverte/réhabilitation.

Les collectionneurs (ou curieux) trouveront ce film en DVD et Blu-ray 3D aux éditions Seven7 (2015) pour une dizaine d’euros. On appréciera, comme toujours, l’argument marketing de la jaquette française qui propulse Charles Dance en tête d’affiche, alors que l’auguste comédien britannique n’a que quelques scènes, sans intérêt.

Le film a connu une suite en 2019 : THE MYSTERY OF THE DRAGON SEAL.

Sparta (2018)

De nos jours, dans un petit lycée de Saint-Pétersbourg, une jeune enseignante est retrouvée morte, défenestrée. Un capitaine de police au passé dramatique (Artiom Tkatchenko) est chargé d’une enquête plus compliquée que prévue : l’attitude des élèves, manipulateurs et obnubilés par un mystérieux jeu vidéo, Sparta, laisse à penser que la jeune femme ne s’est peut-être pas suicidée.

Diffusée en Russie sur la première chaîne (Pervi Kanal) avec un certain succès, la mini-série SPARTA (Sпарта) est disponible en France sur Netflix depuis 2019, dans son format original de huit épisodes d’environ 50 minutes chacun. Présenté comme un thriller et drame psychologique plein de suspens, avec ambiance cyberpunk, le programme s’inscrit dans l’air du temps, sans véritable originalité apparente. La série centre son action sur deux personnages antinomiques, très stéréotypés : un flic mal rasé au passé trouble (sa femme s’est suicidée sous ses yeux), souffrant des séquelles physiques et psychologiques d’un AVC, dévoué à son enquête qu’il mène avec une fausse nonchalance, en croquant des tomates – la figure « classique » du flic ou détective cabossé par les épreuves de la vie, présente au cinéma et à la télévision depuis les années 1930. Face à lui, un jeune lycéen charismatique (Alexandre Petrov), charmeur et énigmatique, stratège-gourou d’une bande d’élèves de terminales très soudés. Suivent classiquement des personnages de femmes intrépides (la flic, la légiste, la copine), de politiciens et patrons véreux ou de victimes collatérales.

Au-delà du conformisme de l’écriture, il faut tout le talent des acteurs pour ne pas s’endormir lorsque défile le générique de l’épisode introductif, moyennement convainquant. La mise en scène paresseuse accentue les effets de caméra ou de montage (ralentis, lents travellings, gros plans sur des visages figés) sans jamais parvenir à insuffler le souffle inhérent à l’exercice sériel. Les séquences à l’intérieur du jeu vidéo ne relèvent pas le niveau, bien au contraire : les graphismes font datés, presque kitschs.

Récit choral dans lequel chaque personnage trouve une place essentielle à la résolution de l’énigme, SPARTA semble hésiter entre l’enquête policière, le drame intimiste et le jeu de piste : des flashbacks réguliers transforment l’intrigue en labyrinthe broussailleux, dont on imagine, malgré tout, assez rapidement l’issue, malgré des rebondissements inespérés et des voies a priori sans issue. Huis clos oblige, le scénario et la caméra du réalisateur insistent trop souvent sur un détail précis afin que le spectateur comprenne aussitôt son importance pour la suite, ce qui gâche un peu le plaisir.

Les cinq premiers épisodes pataugent ainsi dans cette ambiance sombre, parfois inintelligible et mal servie par une mise en scène placide. Heureusement, les trois derniers chapitres dynamisent l’action et lui confèrent (enfin) l’intérêt espéré depuis le début. En s’éloignant des motifs originels (jeu vidéo et monde virtuel, crime passionnel), la série dérive doucement sur des thématiques politico-sociales (la corruption, le pouvoir, l’argent, la pédophilie) et philosophiques. L’un des personnages principaux se révèle partisan d’un eugénisme scientifique et idéologique, à l’origine du jeu vidéo Sparta, dont le nom s’inspire de l’organisation sociale de la Sparte antique. Les théories raciales du jeune homme arrivent, hélas, un peu tard dans la série pour être développées davantage, alors qu’elles constituent le cœur de la trame policière et l’un des points d’orgue de l’explication finale. À ce titre, certaines séquences de « monologues stoïques », au son des idées de Malthus, Darwin ou Nietzsche, sont glaçantes – donc très réussies.

Il faut parier que la série aurait pu être meilleure avec un traitement plus surprenant des personnages et une intrigue concentrée, bâtie autour des errements philosophiques du chef de la révolte spartiate – de fait, il y a facilement un ou deux épisodes de trop dans cette dystopie. SPARTA se fend de conclure le huitième épisode dans un futur très proche (2020), où les populations « faibles » vivent à travers un casque de réalité virtuelle, non loin d’étudiants radicalisés prêts à suivre, jusqu’au meurtre, le diktat de nouveaux starets égocentriques. L’ensemble sent le réchauffé, mais ce n’est pas toujours si mauvais.

SPARTA est disponible sur Netflix en version originale sous-titrée, uniquement.

Shapito Show (2011)

Déambulation estivale vers les plages de Crimée en forme de farandole monstrueuse, dégingandée ; comédie humaine pessimiste ; numéro de cirque social pour âmes en détresse ; spectacle de cabaret pour adultes affligés ; comédie musicale pathétique ; bronzés sous acide et vodka ; enfants perdus sans colliers ; criques nudistes pour sourds et producteurs en quêtes d’expériences métaphysiques ; repères de pirates enfantins ; bouillon de culture vomitif ; animalerie psychédélique ; tourbillons d’une vie de souffrances ; rock’n’roll soviétique et voitures en rade … que se passe-t-il vraiment sous le SHAPITO SHOW (Шапито-шоу) de Sergueï Loban, film culte pour certains, rejeté comme une vaine gaudriole par les autres ?

Il n’est même pas certain qu’une réponse soit permise à une question aussi simpliste. Formellement, SHAPITO SHOW est un film en deux parties, d’environ 1h50 chacune : la première partie raconte les deux premiers chapitres : « Amour et amitié » (Любовь и дружба, Lyubov i druzhba) ; la deuxième se consacre aux deux suivants : « Respect et association » (Уважение и сотрудничество, Uvazhenie i sotrudnichestvo).

Quatre chapitres au miroir de quatre destinées individuelles et collectives. Toutes se confondent, parfois sans le savoir, de Moscou aux plages ensoleillées de la Crimée (encore ukrainienne en 2011). D’emblée, cet habile montage, intriguant, non linéaire, confère au film des allures de labyrinthe, peuplé de références ou d’explications invisibles au premier visionnage. Le réalisateur livre peut-être la clef d’une influence littéraire dans les premières scènes du film : le geek, Cyberstranger, évoque la lecture du Jardin aux sentiers qui bifurquent (Fictions, 1941) de Jorge Luis Borges, nouvelle en forme de dédales où les intrigues se coupent, se croisent ou se rejoignent sans cesse, à l’infini, pour offrir au lecteur une multitude de solutions à une intrigue basique (une histoire d’espionnage). Sergueï Loban s’empare de cette forme expérimentale pour en faire un objet cinématographique kaléidoscope : ambiances et sons, dialogues, images, impressions, rêves et mouvements de caméra résonnent sur les cadres, dans les coins et au centre du film comme sur la scène du chapiteau magique, au bord de la falaise. Le temps s’écoule au rythme de ces résonances, parfois trompeuses. La réalité même de certains personnages semble compromise au fil des séquences, ils apparaissent, chantent leur destin, puis sortent du champ, absorbés par les tourbillons infernaux du Shapito Show.

D’énigmatiques personnages participent de cette confusion. Acteurs et chanteurs du Shapito Show, ils imposent leurs voix lyriques d’opéra pour annoncer un changement de partie, une thématique ou illustrer un moment précis de l’intrigue, à l’aide de pensées-aphorismes aux allures de Fragments d’Héraclite. Cette présence marginale rappelle l’organisation spatiale de la tragédie grecque : un chœur costumé présente l’action à venir, interprétée sur scène par des acteurs. Mais ici, la scène est tout autant le décor balnéaire qu’une véritable scène de spectacle, et le chœur s’emploie à des tours de magie démodés (la femme coupée en deux).

Le premier chapitre, « Amour », met en scène un couple de jeunes gens né des réseaux sociaux et d’internet. Une jolie jeune femme (Vera Strokova) décide de partir en auto-stop jusqu’à une station balnéaire de Crimée, accompagnée de celui qu’elle imagine être son grand amour, Cybstranger Alexeï (Alexeï Podolski), un vieux garçon perdu dans un monde virtuel, épris de lecture et de solitude, hostile à toute idée de foule agglutinée sur une plage. Passée l’euphorie des premières heures, la situation se dégrade entre les deux tempéraments, que tout oppose. Vera rencontre un groupe de fêtards ; Alexeï erre en bord de mer avec son sac à dos, suicidaire.

Le groupe de fêtards est au centre du deuxième chapitre, « Amitié ». Dans le tumulte alcoolisé d’une boîte de nuit moscovite, un jeune sourd (Alexeï Znamenski) est embarqué par des bambocheurs excentriques vers la fameuse station balnéaire de Crimée, où il déchante bien vite : drogue, sexe, homosexualité et débauche lui font horreur. Malheureusement, ses amis sourds voient son départ comme une trahison et il lui faudra travailler sur lui-même pour regagner leur estime.

Toute une faune de personnages hauts en couleur gravitent en marge de ces deux premières histoire triviales (sans intérêt véritable) : un faux pionnier alcoolique aux allures de cowboy (excellent Dmitri Bogdan), un ingénieur du son renfrogné, une présentatrice midinette, un vieillard apeuré … et des figures solitaires, que l’on ne verra qu’une seule fois, au détour d’une scène – tel cet intriguant toréador de pacotille, attendant ses quelques secondes de spectacle, seul dans une petite chambre sans fenêtres. On peut imaginer que tous ces personnages à l’arrière-plan auraient pu mériter, eux aussi, un segment complet du film, comme un fil sur lequel on pourrait tirer à l’infini.

C’est d’ailleurs une des principales limites du film : sans début ni fin, sans enjeux, il apparaît comme une incroyable figure de style un peu vaine, presque non terminée. Comme si, après 3h40 de film, on en voulait encore et toujours plus, malgré le tournis !

La deuxième partie du film est davantage portée sur une exploration des représentations tragiques de la comédie humaine, au théâtre ou à la télévision. Elle permet de comprendre certains effets boomerang de la première partie mais se joue de la crédulité du spectateur jusqu’à la dernière seconde.

Elle s’ouvre avec un nouveau chapitre, intitulé « Respect », dans lequel un père comédien (Piotr Mamonov) entreprend une randonnée initiatique avec son fils, qu’il n’avait pas revu depuis des années. Comme dans les autres aventures individuelles du film, la marche vers la mer tourne vite au drame intime : le père s’entiche de producteurs véreux rencontrés à côté du Shapito Show et délaisse son garçon malheureux. C’est le chapitre le plus intriguant, peut-être le moins réussi, du fait de ses longueurs (dans la montagne, notamment). Porté par ses lubies digressives, le réalisateur s’emploie à filmer une chasse au sanglier un peu farfelue, qui n’apporte pas grand chose, à part quelques sourires dubitatifs.

Enfin, le dernier chapitre (« Association ») nous permet de suivre un jeune producteur ambitieux (Sergueï Popov), résolu à explorer la mystique de l’ersatz dans la société contemporaine. Pour cela, il réalise un documentaire road-movie sur un sosie très ressemblant de Viktor Tsoï (Sergueï Kuzmenko), le célèbre rockeur soviétique des années 1980. Porté par des médias qui ridiculisent son poulain, le producteur met du temps à comprendre l’échec de son entreprise, dépité de constater que l’intérêt du public se porte uniquement sur la ressemblance physique et non sur l’idée de réincarnation.

Oeuvre fleuve et ambitieuse, SHAPITO SHOW cherche-t-il vraiment à faire sens ? La mosaïque prospective de ses thématiques peut dépasser l’entendement, au point d’imploser ou de partir dans les mêmes flammes rocambolesques que le chapiteau au bout de la falaise. La dernière phrase du film, la plus attendue, pourrait laisser penser à une farce absurde dans laquelle les points de suspension et la coupure concluent logiquement une cascade de situations loufoques. Après tout, s’engager dans cette aventure de 220 minutes, prendre sérieusement un chœur magicien comme augure de séquences désordonnées, reliées entre elles par le seul fil du hasard et une plage bondée de touristes, c’est déjà accepter l’insupportable (et admirable) fantaisie du réalisateur.

Dans cet enchevêtrement de destins, il ne faut pas chercher à tout passer au tamis de la logique ou du réalisme. Le principal thème, abordé pratiquement dès la première image, relève d’un monde onirique qui empiète, grignote doucement toute forme d’authenticité. Le rêve peut être chimérique (le chapiteau et ses spectacles), virtuel (les réseaux sociaux), nostalgique (le pionnier et ses récurrentes communistes, Viktor Tsoï), narcotique (les drogues) ou utopique (l’émission télévisée du producteur) – il est probablement, aussi, l’état d’esprit du spectateur à plusieurs moments du film. Pratique plongée dans les hallucinations de notre âme ! On peut tout expliquer avec le rêve, chaque scène, chaque séquence. Dès lors, plus rien n’existe vraiment que la mer de Crimée, le soleil et les falaises, repères solides et rassurants.

Ce qui frappe aussi l’ensemble des chapitres, c’est une forme de mélancolie dramatique, comme si tous les personnages riaient pour oublier le tragique de leur existence, conscients de l’issue fatale obligatoire de leur virée estivale. Plusieurs scènes identiques montrent une lente procession sur la falaise, vers le petit chapiteau. Certains s’époumonent en criant le nom de légendes de la musique ou du cinéma pour se donner du courage (« Stanley Kubrick ! Elvis Presley ! Gus Van Sant, Polanski ! Kurt Cobain ! David Lynch ! ») ; d’autres avancent silencieusement, la tête baissée. Tous marchent tels les membres d’une secte, prêts au suicide collectif. Le spectacle du chapiteau, jamais le même, ressemble alors à un purgatoire avant le Jugement Dernier, que l’on ne verra pas (à moins que la fin …). Facétie oblige, les autocritiques sont musicales – souvent de jolis numéros, du reste, d’un kitsch délicieux !

Parfois, SHAPITO SHOW se drape, sans le vouloir, des atours universitaires d’un cours d’histoire culturelle – l’historien Pascal Ory avait déclaré à ce sujet, en guise de définition cocasse : « La culture, ça va de Goya à Chantal Goya ! ». Le kaléidoscope de Sergueï Loban, dans la deuxième partie du film, va du poète futuriste Maïakovski au réalisateur patriote Nikita Mikhalkov, critiqué pour la piètre qualité de son SOLEIL TROMPEUR 2 (2010), en passant par les dirigeants de l’Union Soviétique. Ajouté aux chanteurs ou réalisateurs déjà évoqués, ce foisonnement de noms d’origines différentes symbolise tout à la fois l’ouverture culturelle du réalisateur (qui cite sûrement quelques idoles) et une conception totalisante de l’art, sans frontières spatiales ou temporelles.

S’il fallait voir du politique dans SHAPITO SHOW, il faudrait probablement parler de film générationnel, celui d’une jeunesse russe en perdition, désabusée, perdue dans la drogue, l’alcool, les addictions, tiraillée entre une nostalgie pour l’Union Soviétique et les appels du pied de la culture occidentale, égarée aussi dans les méandres d’internet, loin du socle familial. Triste tableau ! Autant d’idées en contradiction avec les 4 chapitres du film, toujours réfutés par les situations et les dialogues : Amour, Amitié, Respect, Association. Pour le réalisateur indépendant, ces 4 mots sont aussi des rêves (on y revient) pour son pays, même si tout son film montre le contraire.

Si la jeunesse est au cœur du film, qu’en est-il du reste du monde ? Il n’y a presque pas de figure d’autorité dans le film (le père, éventuellement). Vieux et jeunes, hommes et femmes, hétéros et gays, riches et pauvres, sourds et singe de cirque … toute une société mise dans le même panier percé, condamnée à marcher vers la falaise tragique.

Les héros de cette histoire seraient-ils, finalement, les derniers représentants de la liberté ? Déprimés par nature, condamnés à mort par la loi des hommes, artistes de leur autodestruction, observés par des hordes de touristes incultes et profanes en slips de bain. Quand on sait que SHAPITO SHOW a mis quatre années pour voir le jour, refusé par les producteurs avides de succès commerciaux ou de films « idéologiques », il y a de quoi envisager de nouvelles perspectives d’analyse du film.

Le film est trouvable en DVD (Damned Films, 2014), indispensable pour voir et revoir les séquences à l’infini … et peut-être percer tous ses mystères. Comme il devient difficile à trouver, on découvrira SHAPITO SHOW avec plaisir sur le site de VOD Outbuster, l’autre cinéma, en version originale sous-titrée.

Subwave (2013)

Adapté d’un roman de Dmitri Safonov, Métro (2005), SUBWAVE (Метро́) met en scène un accident imaginaire redoutable : la submersion d’une ligne très fréquentée du métro moscovite par les eaux du fleuve qui traverse la ville. Pris au piège, les survivants doivent redoubler de courage et d’ingéniosité pour retrouver la surface avant la fermeture définitive des portes étanches, qui les condamnerait à une mort certaine. Au milieu de ce chaos, un médecin se retrouve contraint de sceller son destin à l’amant de sa femme.

Production pop-corn calibrée pour une présentation sur un large écran de cinéma, SUBWAVE réunit tous les ingrédients du film catastrophe à grand spectacle : un impressionnant accident technologique, fruit de l’intense densification urbaine dans le centre de Moscou, fragilise les structures du métro construit dans les années 1930 ; une fissure apparaît, repérée par un technicien alcoolique que l’on refuse de prendre au sérieux (Sergueï Sosnovsky) ; la catastrophe se déclenche et entraîne son lot de rebondissements, assez prévisibles.

Côté scénario, pas de divine surprise. Balisé du début à la fin, il déroule comme dans un travail scolaire ce que l’on attend de lui : suspens, émotions, angoisse, drames intimes, épreuves de force, héroïsme et pleutrerie. Les héros vont survivre et un pauvre diable sera sacrifié sous nos yeux. La recette du cocktail fonctionne, particulièrement sur le jeune public, friand d’action. Les responsabilités politiques, le rôle de la presse et les comportements individuels/collectifs face à une catastrophe sont traités de façon marginale, malheureusement.

La mise en scène ne fait pas dans la finesse, non plus. Énergique et impersonnelle, comme la plupart des blockbusters du genre. La séquence de l’accident est filmée au moyen d’un intriguant ralenti, d’environ une minute – parti pris stylisé qui a ses adeptes comme ses détracteurs.

Malgré son conformisme, SUBWAVE reste un divertissement d’action efficace. Tourné en grande partie à Samara (la municipalité de Moscou a refusé un tournage dans le métro), le film a bénéficié d’importants moyens de reconstitution, notamment un tunnel grandeur nature. Il est à noter que les noms des stations sont fictifs.

Le film est disponible en DVD et Blu-ray chez Condor Distribution (2013), avec une version originale sous-titrée et une version française.

Le duelliste (2016)

Film d’époque à gros budget, LE DUELLISTE (The Duelist / Дуэлянт) mêle aventures, drames familiaux, violence et duels au pistolet dans les fastes de la Russie impériale, au cœur d’un XIXe siècle encore marqué par le poids des traditions et les convenances aristocratiques. S’il ne révolutionne pas le genre, le film vaut mieux que sa discrète sortie européenne, directement en DVD ou en VOD.

Des ambitions foisonnantes débordent du cadre, comme autant de références littéraires et cinématographiques excitantes. D’emblée, la caméra d’Alexeï Mizguirev s’engouffre vers une plongée lugubre au cœur de Saint-Pétersbourg dans les années 1860, période de profondes transformations sociales, économiques et architecturales dans la capitale impériale. Loin des images de carte postale, la ville est montrée comme un cloaque en travaux, constamment dévorée par des pluies torrentielles et des inondations ; les personnages évoluent dans des ruelles boueuses, marchent sur des planches de bois pour ne pas sombrer dans les eaux ; la noirceur du temps se confond avec la destinée des anti-héros de cette histoire. Mizguirev filme des bas-fonds glauques et dangereux, pourtant ils jouxtent les palais de l’aristocratie, la cathédrale Notre-Dame-de-Kazan et la coupole dorée de Saint-Isaac. Le traitement numérique des reconstitutions favorise une atmosphère ténébreuse, presque steampunk, hors du temps – un peu artificielle, forcément.

Cette ambition esthétique est assez redondante dans le cinéma contemporain : il suffit de revoir les SHERLOCK HOLMES de Guy Ritchie (2009, 2011) ou le plus récent EMPEREUR DE PARIS (Richet, 2018), qui souffrent des mêmes tares. Faire du vieux avec du neuf n’est pas toujours du meilleur goût visuel, même en IMAX.

Le scénario est un autre séduisant mélange des genres. En racontant l’histoire d’un jeune aristocrate déchu de ses titres de noblesse, exilé sur les îles aléoutiennes (encore russes pour quelques années) et avide de prendre sa revanche sur un homme tout-puissant, Alexeï Mizguirev convoque les grandes figures de la littérature populaire, contemporaines de son film : Edmond Dantès (Le comte de Monte-Cristo, A. Dumas, 1846) ou Lagardère (Le Bossu, P. Féval, 1858), pour n’en citer que deux. Le duel au pistolet chez les aristocrates de Pétersbourg évoque davantage la vie et l’oeuvre de Pouchkine ; les tatouages sont peut-être ceux de Fiodor Tolstoï. Quant au réalisme urbain ou la thématique de l’enfance brisée (le héros est un orphelin), il faut plutôt chercher dans les meilleurs romans de Dickens, au cœur de l’Angleterre victorienne.

Le produit de cette « macédoine de gènes » européens est trop romanesque, trop sentimental, pour être vraiment surprenant. Toutefois, au-delà des intrigues balisées et des grivoiseries obligatoires (il fallait bien déshabiller la jolie Youlia Khlynina), le film constitue un excellent divertissement, avec sa dose d’action, de suspens et d’émotions. Les scènes de l’exil, la mer gelée et son ciel infini, les envoûtantes lumières du palais de Beklemishev et les duels forment un ensemble de séquences très convaincantes.

Les acteurs participent de l’ambivalence de mes sentiments sur le film, malgré eux. Limités dans des rôles qu’ils incarnent parfaitement, jusqu’à la moindre ride, Piotr Fiodorov (le vengeur beau gosse, as du pistolet), Vladimir Machkov (le méchant qui fronce les sourcils), Youlia Khlynina (la belle blonde aux sentiments étourdis) et Martin Wuttke (l’étranger cupide) restent prisonniers des masques de leurs effigies littéraires. On peut complexifier les tourments d’un héros sur 2000 pages, c’est plus difficile en 1h45 d’un film grand public.

Difficile, dans ce cas, de parler de « blockbuster d’auteur », comme certains critiques russes. Alexeï Mizguirev n’est pas un débutant, encore moins un tâcheron de l’industrie cinématographique. Son film s’éloigne des clichés sur une Russie impériale majestueuse, âge d’or lointain (la ville est sombre et inondée, l’aristocratie se ridiculise dans des duels mortels, une princesse couche avec un comte parvenu et cynique …), mais LE DUELLISTE patauge aussi dans les conventions romanesques – vous avez deviné la fin, n’est-ce pas ?

Faut-il croire, alors, que le film fait long feu, tel un vulgaire pistolet de duel ? Dans un divertissement de qualité comme celui-ci, paré de réels moyens et d’une solide mise en scène (soignée jusque dans le détail des costumes et des armes à feu), l’argument sera surtout une affaire de goût(s). Plus proche des atmosphères récréatives de Jules Verne ou du réalisme magique que des drames sociaux d’Eugène Sue (Les mystères de Paris, 1843) ou Gorki (Les bas-fonds, 1902), LE DUELLISTE ne mérite pas que l’on joue son honneur – et sa vie – à la roulette russe. Le temps se chargera de clarifier ses mérites.

Le film est disponible en DVD et Blu-ray aux éditions Condor Entertainment (2019, version originale sous-titrée et version française), avec un titre international, THE DUELIST. La jaquette française ajoute encore au trouble des genres : on croirait acheter un western !

White Tiger – Le tigre blanc (2012)

Dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, sur le front de l’Est, un mystérieux char allemand invincible sème le désordre dans l’armée soviétique. Un tankiste à la forte personnalité est chargé de le traquer pour le détruire. Premier film de guerre du réalisateur Karen Chakhnazarov, WHITE TIGER (Белый тигр) se veut avant tout un hommage à son père et à tous les combattants de la Grande Guerre patriotique. Malgré les audaces du scénario, adapté d’un livre d’Ilya Boïachov (Le Tankiste, 2008), le résultat est déconcertant.

Naïdenov (Найдёнов), un jeune soldat miraculeusement sauvé de graves brûlures, murmure à l’oreilles des chars. Il prie leur dieu, caché quelque part dans le ciel, sur un trône, devant son char T-34 en or. Étonnant, n’est-ce pas ? Film de guerre mystique et fantastique, WHITE TIGER ne manque pas d’originalité, surtout dans sa première partie. Karen Chakhnazarov s’empare même de quelques idées intéressantes, en particulier l’assimilation d’un char mystérieux à un animal légendaire, insaisissable, qu’il faut traquer pendant des heures avec ruse, capable de prendre le chasseur par surprise sans chercher à le tuer. Le Tigre d’acier redevient un tigre sauvage, instinctif, une créature ésotérique, quelque part entre Moby Dick et le hollandais volant.

Hélas, Chakhnazarov n’est pas Darren Aronofsky ni Jeff Nichols, encore moins Steven Spielberg ou Tarkovski. Son mysticisme se prend trop au sérieux pour être crédible. Le scénario, sans profondeur, s’égare vite dans le grand-guignol et prête franchement à sourire lorsque le jeune tankiste déblatère ses répliques illuminées devant des officiers de l’Armée rouge dubitatifs – seul Joukov, figure intouchable, reste de marbre devant ces élucubrations. À l’exception d’une jolie séquence de duel de chars, façon western, dans un village en ruine, le film passe à côté de son sujet. Il n’y a pas une once de poésie, de lyrisme, dans ces forêts peuplées de machines de guerre.

Les dernières vingt minutes confirment le naufrage. Karen Chakhnazarov se prend à filmer en détails la capitulation de l’armée allemande devant Joukov, puis montre Keitel, Stumpff et Friedeburg déguster des fraises à la crème. Le film s’achève sur le monologue philosophique d’un acteur vaguement grimé en Hitler, devant un mystérieux personnage, dans l’ombre.

À tous ceux qui veulent réhabiliter ce film ou chercher la solution métaphysique aux dernières séquences (sans aucun liens avec l’intrigue), le film existe en DVD et Blu-ray (Seven 7 Editions, 2013), avec une version française correcte et une version originale sous-titrée.