La légende du dragon – The Mystery of the Dragon Seal (2019)

Après l’important succès en Russie de LA LÉGENDE DE VIY (2014), les producteurs ont voulu offrir une suite aux spectateurs, avides de retrouver les aventures de Jonathan Green, le cartographe britannique perdu dans les superstitions de l’Europe centrale aux débuts du XVIIIe siècle. Le dernier plan du film était un panneau indiquant la direction de la Chine … principale terre d’exploration de cette LÉGENDE DU DRAGON (Тайна Печати Дракона), deuxième opus de la série.

La longue litanie des sociétés de production au seuil du générique initial impose d’emblée le film comme une superproduction russo-chinoise. À l’instar de nombreuses suites, tout est revu à la hausse : plus d’argent, plus d’acteurs internationaux, de plus grands décors, plus d’humour, d’action, d’aventures, d’effets spéciaux, de musique et de bons sentiments. Hélas, pas de supplément d’âme au niveau du scénario, qui restera définitivement la seule véritable terra incognita traversée par les personnages. Au-delà de la présence renouvelée de Jason Flemyng (pâle héros, relégué au rang de comparse) et Charles Dance (une ou deux apparitions), le film s’articule autour des présences charismatiques de ces deux co-producteurs : le chinois Jackie Chan, dans un rôle de vieux maître plein de barbe grise (pas très original), et l’américain Arnold Schwarzenegger, dont la sympathique présence n’a que trop rarement été gage de réussite sur grand écran. Les deux vedettes s’amusent visiblement à multiplier les combats et les regards sombres au cœur d’une invraisemblable Tour de Londres. Les plus jeunes apprécieront, à coup sûr, les longues séquence d’action chorégraphiée qui peuplent cette extravagante histoire.

Succès oblige, ce deuxième volet se veut aussi plus familial. Les visions d’horreur, les monstres et l’ambiance lugubre des forêts d’Europe centrale laissent place aux beautés chatoyantes des paysages (fantasmés) de la Chine éternelle, dragon endormi qui se réveille finalement, au sens propre comme au figuré, à la faveur d’une intervention de Pierre le Grand et d’un cartographe britannique. Les voies de la géopolitique du divertissement sont un sujet d’étude passionnant.

Pour satisfaire le désir d’action normalisée des spectateurs du monde entier, les producteurs du film emploient, à nouveau, les recettes ancestrales du film d’aventure : héros romantique sauvé sur le gong, complice ambigu (ici, une femme douée de jolies capacités en arts martiaux ; Helen Yao), suspens (in)soutenable et plaisanteries de marins cartoonesques. Les péripéties empruntent autant à la légende du Masque de fer qu’à PIRATES DES CARAÏBES (Johnny Depp n’ayant pas fait le déplacement, c’est l’acteur nain Martin Klebba qui se charge du clin d’œil), dans un gloubi-boulga de références historiques : le voyage de Pierre le Grand en Europe de l’Ouest, l’armée de terre cuite d’un empereur Qin, la grande muraille, les légendes de la Tour de Londres ou encore la route du thé.

Comme souvent, les saveurs de cette mixture orientalisante ne sont pas complètement désagréables. Si le cinéma n’est qu’un art de divertissement, alors cette LÉGENDE DU DRAGON est une réussite ; pour ceux qui exigent un peu plus que des décors numériques insipides et de vaines situations au service d’un scénario aride, le film ne dépassera pas le stade de produit de consommation courant. Du reste, les publics russes et chinois ne s’y sont pas trompé, les résultats d’exploitation en salles ont été très décevants au regard du budget pharaonique.

Les amateurs de kung-fu et de trucages rococos se régaleront peut-être de ce film en DVD ou Blu-ray, édité en 2020 par AB Vidéo sous son titre international, THE MYSTERY OF THE DRAGON SEAL.

La légende de Viy (2014)

Nouvelle adaptation libre d’un conte fantastique de Nicolas Gogol (Vij, 1835), LA LÉGENDE DE VIY (Вий) est l’un des grands succès du box-office russe de ces dernières années. Formaté pour une exploitation dans les salles en 3D, avec effets spéciaux, méchantes bestioles et scènes de frissons, le film est un pur produit de son époque, quelque part entre le gentil divertissement et la vulgarité des productions à gros budgets, dénuées de qualités esthétiques ou cinématographiques.

Aux débuts d’un XVIIIe siècle balbutiant ses idées de Lumières, de méthodes cartésiennes et de raison, un jeune scientifique anglais s’engage dans un long voyage solitaire vers l’Europe centrale, avec pour objectif principal la cartographie méticuleuse de cette terra incognita. En marge de sa quête, un petit village, perdu dans les forêts d’Ukraine, est la proie d’une malédiction : la fille défunte d’un chef local s’est transformée en sorcière infernale, capable de métamorphoses, et continue de semer la peur dans les environs. Tout l’enjeu du film consiste en cette rencontre improbable entre la raison et les superstitions, entre la science et les croyances magiques.

Sur le papier, c’est un sujet intéressant, bien que maintes fois traité – à des degrés et époques différents, de l’Antiquité à nos jours. L’Europe des Lumières, son héritage, ses « valeurs » et sa conception du monde moderne, régissent toujours notre époque, pour le meilleur et pour le pire : le poids culturel des religions dans les sociétés, la méfiance vis-à-vis des sciences (un vieux serpent de mer qui resurgit régulièrement en périodes de crises), l’opposition entre la ville instruite et la campagne fruste, la figure du génie visionnaire incompris par les masses, la remise en cause des autorités traditionnelles, la marche vers le progrès, etc. Autant de thématiques propres à faire des chefs-d’oeuvre et des nanars, avec un éventail de nuances définies par un manichéisme plus ou moins prononcé.

Avec cette grosse production destinée au plus large public (confortablement installé à déguster son pop-corn sur un fauteuil moelleux, avec supplément pour les lunettes 3D), l’espoir d’un scénario original, capable de faire réfléchir quelques instants, s’envole avec l’âme de la pauvre jeune fille assassinée par un monstre dans les marais. Passée la première demi-heure, le spectateur peut raisonnablement se demander s’il est devant une oeuvre cinématographique ou dans une attraction de Disneyland. Ainsi, quand la cinquième roue du carrosse scientifique voltige dans les airs, à l’entrée du village, offrant probablement un effet 3D très impressionnant sur grand écran, le film sombre dans une schizophrénie comique. Le progrès technique, montré dans le film en inévitable secours des peuples incultes et porté jusqu’au faîte d’une église hantée, est aussi ce qui empêche cette histoire, trois siècles plus tard, de se concentrer sur l’essentiel : le scénario. Chaque séquence est pensée pour être visionnée en trois dimensions, avec débauches d’effets visuels (sympathiques) et ambiance fantastique-gore (pas très originale).

Loin d’être une adaptation fidèle à l’oeuvre originale (centrée sur les trois étudiants), ce film mélange, sans aucune originalité ni philosophie sous-jacente, les éternelles recettes du « succès », pratiquement assuré d’emblée pour son cœur de cible, le public adolescent. Une touche de forêt mystérieuse baignée par des nappes de brouillard, que la seule résolution cartésienne de l’énigme permettra de dissiper (comme par enchantement, un comble !) ; une église branlante perchée sur un éperon rocheux ; des monstres humains, des sorciers, un prêtre fou ; de jolies jeunes femmes qui se baignent nues dans un marais avec le secret espoir qu’un homme ramasse leurs couronnes de fleurs (!) ; des perruques pour les aristocrates, aussi réactionnaires que progressistes ; un soupçon de références cinéphiles ou culturelles bien connues (Dracula, les monstres et vouivres des marais, une bête mystérieuse comme celle du Gévaudan, des petits démons malicieux qui virevoltent, une jeune fille qu’il faudrait exorciser …), etc.

Le cocktail est écœurant ou rassasiant, c’est une affaire de goût !

Sans être franchement désagréable, grâce à un casting russo-britannique efficace (Jason Flemyng et Charles Dance en aristocrates sujets de sa Majesté, Alexeï Tchadov, Andreï Smoliakov, Igor Jijikine et Anatoli Gouchtchine en rustauds de la forêt) et quelques décors crédibles, LA LÉGENDE DE VIY est aussi ce genre de film impersonnel qui hante pour longtemps les rayons DVD des grands magasins spécialisés, dans l’attente d’une hypothétique redécouverte/réhabilitation.

Les collectionneurs (ou curieux) trouveront ce film en DVD et Blu-ray 3D aux éditions Seven7 (2015) pour une dizaine d’euros. On appréciera, comme toujours, l’argument marketing de la jaquette française qui propulse Charles Dance en tête d’affiche, alors que l’auguste comédien britannique n’a que quelques scènes, sans intérêt.

Le film a connu une suite en 2019 : THE MYSTERY OF THE DRAGON SEAL.

Sparta (2018)

De nos jours, dans un petit lycée de Saint-Pétersbourg, une jeune enseignante est retrouvée morte, défenestrée. Un capitaine de police au passé dramatique (Artiom Tkatchenko) est chargé d’une enquête plus compliquée que prévue : l’attitude des élèves, manipulateurs et obnubilés par un mystérieux jeu vidéo, Sparta, laisse à penser que la jeune femme ne s’est peut-être pas suicidée.

Diffusée en Russie sur la première chaîne (Pervi Kanal) avec un certain succès, la mini-série SPARTA (Sпарта) est disponible en France sur Netflix depuis 2019, dans son format original de huit épisodes d’environ 50 minutes chacun. Présenté comme un thriller et drame psychologique plein de suspens, avec ambiance cyberpunk, le programme s’inscrit dans l’air du temps, sans véritable originalité apparente. La série centre son action sur deux personnages antinomiques, très stéréotypés : un flic mal rasé au passé trouble (sa femme s’est suicidée sous ses yeux), souffrant des séquelles physiques et psychologiques d’un AVC, dévoué à son enquête qu’il mène avec une fausse nonchalance, en croquant des tomates – la figure « classique » du flic ou détective cabossé par les épreuves de la vie, présente au cinéma et à la télévision depuis les années 1930. Face à lui, un jeune lycéen charismatique (Alexandre Petrov), charmeur et énigmatique, stratège-gourou d’une bande d’élèves de terminales très soudés. Suivent classiquement des personnages de femmes intrépides (la flic, la légiste, la copine), de politiciens et patrons véreux ou de victimes collatérales.

Au-delà du conformisme de l’écriture, il faut tout le talent des acteurs pour ne pas s’endormir lorsque défile le générique de l’épisode introductif, moyennement convainquant. La mise en scène paresseuse accentue les effets de caméra ou de montage (ralentis, lents travellings, gros plans sur des visages figés) sans jamais parvenir à insuffler le souffle inhérent à l’exercice sériel. Les séquences à l’intérieur du jeu vidéo ne relèvent pas le niveau, bien au contraire : les graphismes font datés, presque kitschs.

Récit choral dans lequel chaque personnage trouve une place essentielle à la résolution de l’énigme, SPARTA semble hésiter entre l’enquête policière, le drame intimiste et le jeu de piste : des flashbacks réguliers transforment l’intrigue en labyrinthe broussailleux, dont on imagine, malgré tout, assez rapidement l’issue, malgré des rebondissements inespérés et des voies a priori sans issue. Huis clos oblige, le scénario et la caméra du réalisateur insistent trop souvent sur un détail précis afin que le spectateur comprenne aussitôt son importance pour la suite, ce qui gâche un peu le plaisir.

Les cinq premiers épisodes pataugent ainsi dans cette ambiance sombre, parfois inintelligible et mal servie par une mise en scène placide. Heureusement, les trois derniers chapitres dynamisent l’action et lui confèrent (enfin) l’intérêt espéré depuis le début. En s’éloignant des motifs originels (jeu vidéo et monde virtuel, crime passionnel), la série dérive doucement sur des thématiques politico-sociales (la corruption, le pouvoir, l’argent, la pédophilie) et philosophiques. L’un des personnages principaux se révèle partisan d’un eugénisme scientifique et idéologique, à l’origine du jeu vidéo Sparta, dont le nom s’inspire de l’organisation sociale de la Sparte antique. Les théories raciales du jeune homme arrivent, hélas, un peu tard dans la série pour être développées davantage, alors qu’elles constituent le cœur de la trame policière et l’un des points d’orgue de l’explication finale. À ce titre, certaines séquences de « monologues stoïques », au son des idées de Malthus, Darwin ou Nietzsche, sont glaçantes – donc très réussies.

Il faut parier que la série aurait pu être meilleure avec un traitement plus surprenant des personnages et une intrigue concentrée, bâtie autour des errements philosophiques du chef de la révolte spartiate – de fait, il y a facilement un ou deux épisodes de trop dans cette dystopie. SPARTA se fend de conclure le huitième épisode dans un futur très proche (2020), où les populations « faibles » vivent à travers un casque de réalité virtuelle, non loin d’étudiants radicalisés prêts à suivre, jusqu’au meurtre, le diktat de nouveaux starets égocentriques. L’ensemble sent le réchauffé, mais ce n’est pas toujours si mauvais.

SPARTA est disponible sur Netflix en version originale sous-titrée, uniquement.

Shapito Show (2011)

Déambulation estivale vers les plages de Crimée en forme de farandole monstrueuse, dégingandée ; comédie humaine pessimiste ; numéro de cirque social pour âmes en détresse ; spectacle de cabaret pour adultes affligés ; comédie musicale pathétique ; bronzés sous acide et vodka ; enfants perdus sans colliers ; criques nudistes pour sourds et producteurs en quêtes d’expériences métaphysiques ; repères de pirates enfantins ; bouillon de culture vomitif ; animalerie psychédélique ; tourbillons d’une vie de souffrances ; rock’n’roll soviétique et voitures en rade … que se passe-t-il vraiment sous le SHAPITO SHOW (Шапито-шоу) de Sergueï Loban, film culte pour certains, rejeté comme une vaine gaudriole par les autres ?

Il n’est même pas certain qu’une réponse soit permise à une question aussi simpliste. Formellement, SHAPITO SHOW est un film en deux parties, d’environ 1h50 chacune : la première partie raconte les deux premiers chapitres : « Amour et amitié » (Любовь и дружба, Lyubov i druzhba) ; la deuxième se consacre aux deux suivants : « Respect et association » (Уважение и сотрудничество, Uvazhenie i sotrudnichestvo).

Quatre chapitres au miroir de quatre destinées individuelles et collectives. Toutes se confondent, parfois sans le savoir, de Moscou aux plages ensoleillées de la Crimée (encore ukrainienne en 2011). D’emblée, cet habile montage, intriguant, non linéaire, confère au film des allures de labyrinthe, peuplé de références ou d’explications invisibles au premier visionnage. Le réalisateur livre peut-être la clef d’une influence littéraire dans les premières scènes du film : le geek, Cyberstranger, évoque la lecture du Jardin aux sentiers qui bifurquent (Fictions, 1941) de Jorge Luis Borges, nouvelle en forme de dédales où les intrigues se coupent, se croisent ou se rejoignent sans cesse, à l’infini, pour offrir au lecteur une multitude de solutions à une intrigue basique (une histoire d’espionnage). Sergueï Loban s’empare de cette forme expérimentale pour en faire un objet cinématographique kaléidoscope : ambiances et sons, dialogues, images, impressions, rêves et mouvements de caméra résonnent sur les cadres, dans les coins et au centre du film comme sur la scène du chapiteau magique, au bord de la falaise. Le temps s’écoule au rythme de ces résonances, parfois trompeuses. La réalité même de certains personnages semble compromise au fil des séquences, ils apparaissent, chantent leur destin, puis sortent du champ, absorbés par les tourbillons infernaux du Shapito Show.

D’énigmatiques personnages participent de cette confusion. Acteurs et chanteurs du Shapito Show, ils imposent leurs voix lyriques d’opéra pour annoncer un changement de partie, une thématique ou illustrer un moment précis de l’intrigue, à l’aide de pensées-aphorismes aux allures de Fragments d’Héraclite. Cette présence marginale rappelle l’organisation spatiale de la tragédie grecque : un chœur costumé présente l’action à venir, interprétée sur scène par des acteurs. Mais ici, la scène est tout autant le décor balnéaire qu’une véritable scène de spectacle, et le chœur s’emploie à des tours de magie démodés (la femme coupée en deux).

Le premier chapitre, « Amour », met en scène un couple de jeunes gens né des réseaux sociaux et d’internet. Une jolie jeune femme (Vera Strokova) décide de partir en auto-stop jusqu’à une station balnéaire de Crimée, accompagnée de celui qu’elle imagine être son grand amour, Cybstranger Alexeï (Alexeï Podolski), un vieux garçon perdu dans un monde virtuel, épris de lecture et de solitude, hostile à toute idée de foule agglutinée sur une plage. Passée l’euphorie des premières heures, la situation se dégrade entre les deux tempéraments, que tout oppose. Vera rencontre un groupe de fêtards ; Alexeï erre en bord de mer avec son sac à dos, suicidaire.

Le groupe de fêtards est au centre du deuxième chapitre, « Amitié ». Dans le tumulte alcoolisé d’une boîte de nuit moscovite, un jeune sourd (Alexeï Znamenski) est embarqué par des bambocheurs excentriques vers la fameuse station balnéaire de Crimée, où il déchante bien vite : drogue, sexe, homosexualité et débauche lui font horreur. Malheureusement, ses amis sourds voient son départ comme une trahison et il lui faudra travailler sur lui-même pour regagner leur estime.

Toute une faune de personnages hauts en couleur gravitent en marge de ces deux premières histoire triviales (sans intérêt véritable) : un faux pionnier alcoolique aux allures de cowboy (excellent Dmitri Bogdan), un ingénieur du son renfrogné, une présentatrice midinette, un vieillard apeuré … et des figures solitaires, que l’on ne verra qu’une seule fois, au détour d’une scène – tel cet intriguant toréador de pacotille, attendant ses quelques secondes de spectacle, seul dans une petite chambre sans fenêtres. On peut imaginer que tous ces personnages à l’arrière-plan auraient pu mériter, eux aussi, un segment complet du film, comme un fil sur lequel on pourrait tirer à l’infini.

C’est d’ailleurs une des principales limites du film : sans début ni fin, sans enjeux, il apparaît comme une incroyable figure de style un peu vaine, presque non terminée. Comme si, après 3h40 de film, on en voulait encore et toujours plus, malgré le tournis !

La deuxième partie du film est davantage portée sur une exploration des représentations tragiques de la comédie humaine, au théâtre ou à la télévision. Elle permet de comprendre certains effets boomerang de la première partie mais se joue de la crédulité du spectateur jusqu’à la dernière seconde.

Elle s’ouvre avec un nouveau chapitre, intitulé « Respect », dans lequel un père comédien (Piotr Mamonov) entreprend une randonnée initiatique avec son fils, qu’il n’avait pas revu depuis des années. Comme dans les autres aventures individuelles du film, la marche vers la mer tourne vite au drame intime : le père s’entiche de producteurs véreux rencontrés à côté du Shapito Show et délaisse son garçon malheureux. C’est le chapitre le plus intriguant, peut-être le moins réussi, du fait de ses longueurs (dans la montagne, notamment). Porté par ses lubies digressives, le réalisateur s’emploie à filmer une chasse au sanglier un peu farfelue, qui n’apporte pas grand chose, à part quelques sourires dubitatifs.

Enfin, le dernier chapitre (« Association ») nous permet de suivre un jeune producteur ambitieux (Sergueï Popov), résolu à explorer la mystique de l’ersatz dans la société contemporaine. Pour cela, il réalise un documentaire road-movie sur un sosie très ressemblant de Viktor Tsoï (Sergueï Kuzmenko), le célèbre rockeur soviétique des années 1980. Porté par des médias qui ridiculisent son poulain, le producteur met du temps à comprendre l’échec de son entreprise, dépité de constater que l’intérêt du public se porte uniquement sur la ressemblance physique et non sur l’idée de réincarnation.

Oeuvre fleuve et ambitieuse, SHAPITO SHOW cherche-t-il vraiment à faire sens ? La mosaïque prospective de ses thématiques peut dépasser l’entendement, au point d’imploser ou de partir dans les mêmes flammes rocambolesques que le chapiteau au bout de la falaise. La dernière phrase du film, la plus attendue, pourrait laisser penser à une farce absurde dans laquelle les points de suspension et la coupure concluent logiquement une cascade de situations loufoques. Après tout, s’engager dans cette aventure de 220 minutes, prendre sérieusement un chœur magicien comme augure de séquences désordonnées, reliées entre elles par le seul fil du hasard et une plage bondée de touristes, c’est déjà accepter l’insupportable (et admirable) fantaisie du réalisateur.

Dans cet enchevêtrement de destins, il ne faut pas chercher à tout passer au tamis de la logique ou du réalisme. Le principal thème, abordé pratiquement dès la première image, relève d’un monde onirique qui empiète, grignote doucement toute forme d’authenticité. Le rêve peut être chimérique (le chapiteau et ses spectacles), virtuel (les réseaux sociaux), nostalgique (le pionnier et ses récurrentes communistes, Viktor Tsoï), narcotique (les drogues) ou utopique (l’émission télévisée du producteur) – il est probablement, aussi, l’état d’esprit du spectateur à plusieurs moments du film. Pratique plongée dans les hallucinations de notre âme ! On peut tout expliquer avec le rêve, chaque scène, chaque séquence. Dès lors, plus rien n’existe vraiment que la mer de Crimée, le soleil et les falaises, repères solides et rassurants.

Ce qui frappe aussi l’ensemble des chapitres, c’est une forme de mélancolie dramatique, comme si tous les personnages riaient pour oublier le tragique de leur existence, conscients de l’issue fatale obligatoire de leur virée estivale. Plusieurs scènes identiques montrent une lente procession sur la falaise, vers le petit chapiteau. Certains s’époumonent en criant le nom de légendes de la musique ou du cinéma pour se donner du courage (« Stanley Kubrick ! Elvis Presley ! Gus Van Sant, Polanski ! Kurt Cobain ! David Lynch ! ») ; d’autres avancent silencieusement, la tête baissée. Tous marchent tels les membres d’une secte, prêts au suicide collectif. Le spectacle du chapiteau, jamais le même, ressemble alors à un purgatoire avant le Jugement Dernier, que l’on ne verra pas (à moins que la fin …). Facétie oblige, les autocritiques sont musicales – souvent de jolis numéros, du reste, d’un kitsch délicieux !

Parfois, SHAPITO SHOW se drape, sans le vouloir, des atours universitaires d’un cours d’histoire culturelle – l’historien Pascal Ory avait déclaré à ce sujet, en guise de définition cocasse : « La culture, ça va de Goya à Chantal Goya ! ». Le kaléidoscope de Sergueï Loban, dans la deuxième partie du film, va du poète futuriste Maïakovski au réalisateur patriote Nikita Mikhalkov, critiqué pour la piètre qualité de son SOLEIL TROMPEUR 2 (2010), en passant par les dirigeants de l’Union Soviétique. Ajouté aux chanteurs ou réalisateurs déjà évoqués, ce foisonnement de noms d’origines différentes symbolise tout à la fois l’ouverture culturelle du réalisateur (qui cite sûrement quelques idoles) et une conception totalisante de l’art, sans frontières spatiales ou temporelles.

S’il fallait voir du politique dans SHAPITO SHOW, il faudrait probablement parler de film générationnel, celui d’une jeunesse russe en perdition, désabusée, perdue dans la drogue, l’alcool, les addictions, tiraillée entre une nostalgie pour l’Union Soviétique et les appels du pied de la culture occidentale, égarée aussi dans les méandres d’internet, loin du socle familial. Triste tableau ! Autant d’idées en contradiction avec les 4 chapitres du film, toujours réfutés par les situations et les dialogues : Amour, Amitié, Respect, Association. Pour le réalisateur indépendant, ces 4 mots sont aussi des rêves (on y revient) pour son pays, même si tout son film montre le contraire.

Si la jeunesse est au cœur du film, qu’en est-il du reste du monde ? Il n’y a presque pas de figure d’autorité dans le film (le père, éventuellement). Vieux et jeunes, hommes et femmes, hétéros et gays, riches et pauvres, sourds et singe de cirque … toute une société mise dans le même panier percé, condamnée à marcher vers la falaise tragique.

Les héros de cette histoire seraient-ils, finalement, les derniers représentants de la liberté ? Déprimés par nature, condamnés à mort par la loi des hommes, artistes de leur autodestruction, observés par des hordes de touristes incultes et profanes en slips de bain. Quand on sait que SHAPITO SHOW a mis quatre années pour voir le jour, refusé par les producteurs avides de succès commerciaux ou de films « idéologiques », il y a de quoi envisager de nouvelles perspectives d’analyse du film.

Le film est trouvable en DVD (Damned Films, 2014), indispensable pour voir et revoir les séquences à l’infini … et peut-être percer tous ses mystères. Comme il devient difficile à trouver, on découvrira SHAPITO SHOW avec plaisir sur le site de VOD Outbuster, l’autre cinéma, en version originale sous-titrée.

Subwave (2013)

Adapté d’un roman de Dmitri Safonov, Métro (2005), SUBWAVE (Метро́) met en scène un accident imaginaire redoutable : la submersion d’une ligne très fréquentée du métro moscovite par les eaux du fleuve qui traverse la ville. Pris au piège, les survivants doivent redoubler de courage et d’ingéniosité pour retrouver la surface avant la fermeture définitive des portes étanches, qui les condamnerait à une mort certaine. Au milieu de ce chaos, un médecin se retrouve contraint de sceller son destin à l’amant de sa femme.

Production pop-corn calibrée pour une présentation sur un large écran de cinéma, SUBWAVE réunit tous les ingrédients du film catastrophe à grand spectacle : un impressionnant accident technologique, fruit de l’intense densification urbaine dans le centre de Moscou, fragilise les structures du métro construit dans les années 1930 ; une fissure apparaît, repérée par un technicien alcoolique que l’on refuse de prendre au sérieux (Sergueï Sosnovsky) ; la catastrophe se déclenche et entraîne son lot de rebondissements, assez prévisibles.

Côté scénario, pas de divine surprise. Balisé du début à la fin, il déroule comme dans un travail scolaire ce que l’on attend de lui : suspens, émotions, angoisse, drames intimes, épreuves de force, héroïsme et pleutrerie. Les héros vont survivre et un pauvre diable sera sacrifié sous nos yeux. La recette du cocktail fonctionne, particulièrement sur le jeune public, friand d’action. Les responsabilités politiques, le rôle de la presse et les comportements individuels/collectifs face à une catastrophe sont traités de façon marginale, malheureusement.

La mise en scène ne fait pas dans la finesse, non plus. Énergique et impersonnelle, comme la plupart des blockbusters du genre. La séquence de l’accident est filmée au moyen d’un intriguant ralenti, d’environ une minute – parti pris stylisé qui a ses adeptes comme ses détracteurs.

Malgré son conformisme, SUBWAVE reste un divertissement d’action efficace. Tourné en grande partie à Samara (la municipalité de Moscou a refusé un tournage dans le métro), le film a bénéficié d’importants moyens de reconstitution, notamment un tunnel grandeur nature. Il est à noter que les noms des stations sont fictifs.

Le film est disponible en DVD et Blu-ray chez Condor Distribution (2013), avec une version originale sous-titrée et une version française.

Le duelliste (2016)

Film d’époque à gros budget, LE DUELLISTE (The Duelist / Дуэлянт) mêle aventures, drames familiaux, violence et duels au pistolet dans les fastes de la Russie impériale, au cœur d’un XIXe siècle encore marqué par le poids des traditions et les convenances aristocratiques. S’il ne révolutionne pas le genre, le film vaut mieux que sa discrète sortie européenne, directement en DVD ou en VOD.

Des ambitions foisonnantes débordent du cadre, comme autant de références littéraires et cinématographiques excitantes. D’emblée, la caméra d’Alexeï Mizguirev s’engouffre vers une plongée lugubre au cœur de Saint-Pétersbourg dans les années 1860, période de profondes transformations sociales, économiques et architecturales dans la capitale impériale. Loin des images de carte postale, la ville est montrée comme un cloaque en travaux, constamment dévorée par des pluies torrentielles et des inondations ; les personnages évoluent dans des ruelles boueuses, marchent sur des planches de bois pour ne pas sombrer dans les eaux ; la noirceur du temps se confond avec la destinée des anti-héros de cette histoire. Mizguirev filme des bas-fonds glauques et dangereux, pourtant ils jouxtent les palais de l’aristocratie, la cathédrale Notre-Dame-de-Kazan et la coupole dorée de Saint-Isaac. Le traitement numérique des reconstitutions favorise une atmosphère ténébreuse, presque steampunk, hors du temps – un peu artificielle, forcément.

Cette ambition esthétique est assez redondante dans le cinéma contemporain : il suffit de revoir les SHERLOCK HOLMES de Guy Ritchie (2009, 2011) ou le plus récent EMPEREUR DE PARIS (Richet, 2018), qui souffrent des mêmes tares. Faire du vieux avec du neuf n’est pas toujours du meilleur goût visuel, même en IMAX.

Le scénario est un autre séduisant mélange des genres. En racontant l’histoire d’un jeune aristocrate déchu de ses titres de noblesse, exilé sur les îles aléoutiennes (encore russes pour quelques années) et avide de prendre sa revanche sur un homme tout-puissant, Alexeï Mizguirev convoque les grandes figures de la littérature populaire, contemporaines de son film : Edmond Dantès (Le comte de Monte-Cristo, A. Dumas, 1846) ou Lagardère (Le Bossu, P. Féval, 1858), pour n’en citer que deux. Le duel au pistolet chez les aristocrates de Pétersbourg évoque davantage la vie et l’oeuvre de Pouchkine ; les tatouages sont peut-être ceux de Fiodor Tolstoï. Quant au réalisme urbain ou la thématique de l’enfance brisée (le héros est un orphelin), il faut plutôt chercher dans les meilleurs romans de Dickens, au cœur de l’Angleterre victorienne.

Le produit de cette « macédoine de gènes » européens est trop romanesque, trop sentimental, pour être vraiment surprenant. Toutefois, au-delà des intrigues balisées et des grivoiseries obligatoires (il fallait bien déshabiller la jolie Youlia Khlynina), le film constitue un excellent divertissement, avec sa dose d’action, de suspens et d’émotions. Les scènes de l’exil, la mer gelée et son ciel infini, les envoûtantes lumières du palais de Beklemishev et les duels forment un ensemble de séquences très convaincantes.

Les acteurs participent de l’ambivalence de mes sentiments sur le film, malgré eux. Limités dans des rôles qu’ils incarnent parfaitement, jusqu’à la moindre ride, Piotr Fiodorov (le vengeur beau gosse, as du pistolet), Vladimir Machkov (le méchant qui fronce les sourcils), Youlia Khlynina (la belle blonde aux sentiments étourdis) et Martin Wuttke (l’étranger cupide) restent prisonniers des masques de leurs effigies littéraires. On peut complexifier les tourments d’un héros sur 2000 pages, c’est plus difficile en 1h45 d’un film grand public.

Difficile, dans ce cas, de parler de « blockbuster d’auteur », comme certains critiques russes. Alexeï Mizguirev n’est pas un débutant, encore moins un tâcheron de l’industrie cinématographique. Son film s’éloigne des clichés sur une Russie impériale majestueuse, âge d’or lointain (la ville est sombre et inondée, l’aristocratie se ridiculise dans des duels mortels, une princesse couche avec un comte parvenu et cynique …), mais LE DUELLISTE patauge aussi dans les conventions romanesques – vous avez deviné la fin, n’est-ce pas ?

Faut-il croire, alors, que le film fait long feu, tel un vulgaire pistolet de duel ? Dans un divertissement de qualité comme celui-ci, paré de réels moyens et d’une solide mise en scène (soignée jusque dans le détail des costumes et des armes à feu), l’argument sera surtout une affaire de goût(s). Plus proche des atmosphères récréatives de Jules Verne ou du réalisme magique que des drames sociaux d’Eugène Sue (Les mystères de Paris, 1843) ou Gorki (Les bas-fonds, 1902), LE DUELLISTE ne mérite pas que l’on joue son honneur – et sa vie – à la roulette russe. Le temps se chargera de clarifier ses mérites.

Le film est disponible en DVD et Blu-ray aux éditions Condor Entertainment (2019, version originale sous-titrée et version française), avec un titre international, THE DUELIST. La jaquette française ajoute encore au trouble des genres : on croirait acheter un western !

White Tiger – Le tigre blanc (2012)

Dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, sur le front de l’Est, un mystérieux char allemand invincible sème le désordre dans l’armée soviétique. Un tankiste à la forte personnalité est chargé de le traquer pour le détruire. Premier film de guerre du réalisateur Karen Chakhnazarov, WHITE TIGER (Белый тигр) se veut avant tout un hommage à son père et à tous les combattants de la Grande Guerre patriotique. Malgré les audaces du scénario, adapté d’un livre d’Ilya Boïachov (Le Tankiste, 2008), le résultat est déconcertant.

Naïdenov (Найдёнов), un jeune soldat miraculeusement sauvé de graves brûlures, murmure à l’oreilles des chars. Il prie leur dieu, caché quelque part dans le ciel, sur un trône, devant son char T-34 en or. Étonnant, n’est-ce pas ? Film de guerre mystique et fantastique, WHITE TIGER ne manque pas d’originalité, surtout dans sa première partie. Karen Chakhnazarov s’empare même de quelques idées intéressantes, en particulier l’assimilation d’un char mystérieux à un animal légendaire, insaisissable, qu’il faut traquer pendant des heures avec ruse, capable de prendre le chasseur par surprise sans chercher à le tuer. Le Tigre d’acier redevient un tigre sauvage, instinctif, une créature ésotérique, quelque part entre Moby Dick et le hollandais volant.

Hélas, Chakhnazarov n’est pas Darren Aronofsky ni Jeff Nichols, encore moins Steven Spielberg ou Tarkovski. Son mysticisme se prend trop au sérieux pour être crédible. Le scénario, sans profondeur, s’égare vite dans le grand-guignol et prête franchement à sourire lorsque le jeune tankiste déblatère ses répliques illuminées devant des officiers de l’Armée rouge dubitatifs – seul Joukov, figure intouchable, reste de marbre devant ces élucubrations. À l’exception d’une jolie séquence de duel de chars, façon western, dans un village en ruine, le film passe à côté de son sujet. Il n’y a pas une once de poésie, de lyrisme, dans ces forêts peuplées de machines de guerre.

Les dernières vingt minutes confirment le naufrage. Karen Chakhnazarov se prend à filmer en détails la capitulation de l’armée allemande devant Joukov, puis montre Keitel, Stumpff et Friedeburg déguster des fraises à la crème. Le film s’achève sur le monologue philosophique d’un acteur vaguement grimé en Hitler, devant un mystérieux personnage, dans l’ombre.

À tous ceux qui veulent réhabiliter ce film ou chercher la solution métaphysique aux dernières séquences (sans aucun liens avec l’intrigue), le film existe en DVD et Blu-ray (Seven 7 Editions, 2013), avec une version française correcte et une version originale sous-titrée.

Prince Yaroslav (2010)

Film de commande pour célébrer le millième anniversaire de la fondation de Iaroslav, l’une des plus anciennes villes de Russie, située sur la Volga, PRINCE YAROSLAV (Яросла́в. Ты́сячу лет наза́д) est une production au rabais, sans originalité ni véritables intentions cinématographiques. 90 minutes de vide.

L’idée de départ n’est, pourtant, pas si mauvaise : évoquer les jeunes années de Yaroslav (le Sage), l’un des fils de Vladimir Ier, futur grand prince de la Rus’ de Kiev au XIe siècle, célèbre pour son code de loi (Rousskaïa Pravda), ses nombreuses constructions d’églises orthodoxes et les relations que la principauté développa progressivement avec les autres forces européennes et orientales de l’époque. Aujourd’hui vénéré comme un saint en Russie, Yaroslav a bénéficié d’une imposante hagiographie au cours des siècles, peuplée de légendes plus ou moins célèbres. Le film choisit d’évoquer un point très précis de cette histoire parcellaire : les prémices de Iaroslav, la ville fondée par le jeune prince lorsqu’il était à Rostov. Sans véritables moyens (réduits encore par la crise économique de 2008) ni inventivité, PRINCE YAROSLAV se réduit à de longues séquences de forêt, dans laquelle un ensemble de beaux soldats, aux barbes bien taillées et aux teints hâlés, discutent et se battent pour contrôler un bout de terre près du fleuve. Les trucages numériques (peu nombreux) sont lamentables, autant que les scènes d’escarmouches ou l’irruption de l’ours au milieu du village. Le prince est incarné par un jeune acteur aux traits fins et aux cheveux soyeux, christique ; Alexeï Kravtchenko, quant à lui, ressemble davantage à Chuck Norris qu’à un guerrier du Moyen Âge, sa plus belle performance étant de vomir en gros plan, face caméra.

Difficile d’aller au bout de cette mièvrerie en costumes – téléfilm raté plutôt que vraie production ambitieuse. Les plus courageux pourront le trouver en DVD ou en Blu-ray (Zylo, 2012), avec une version française et une version originale sous-titrée.

Crève, papa ! – Why Don’t You Just Die ! (2018)

Premier long métrage du très prometteur Kirill Sokolov, CRÈVE, PAPA ! (Папа, сдохни), diffusé à l’international sous le titre WHY DON’T YOU JUST DIE ! en 2019, est un mélange des genres explosif né de l’imagination d’un jeune cinéphile élevé à la VHS pirate au milieu des années 1990, dans une Russie en recomposition, et influencé par la littérature européenne, la société urbaine qui l’entoure et la rigueur méthodique de ses études scientifiques. Le résultat bouillonne de tempérament !

Plébiscité par la presse et quelques festivals, Kirill Sokolov donne le ton dès les premières minutes : un jeune homme sonne à la porte d’un appartement, un marteau à la main. Un colosse lui ouvre, le père de sa petite amie. Il est venu pour l’assassiner mais la tâche s’avère moins facile que prévue : papa est policier et comprend immédiatement les intentions du gamin. Malaise, hésitations, plans fixes. Un travelling nous fait voir d’un coup d’œil tout l’appartement – salon, cuisine, salle de bain ; les deux hommes s’installent à une table, face à face ; la mère, docile, sert du thé. Sept minutes plus tard, l’appartement est ravagé, les visages sont en sang, une cloison est percée et le jeune amoureux justicier a reçu une télévision en pleine tête. Cette séquence introductive violente, millimétrée et très chorégraphiée, est l’argument commercial du film. On y sent l’influence directe des grands noms de la culture pop du cinéma anglo-saxon (Tarantino, Ritchie, Vaughn, Wright) ou asiatique (Tsukamoto, Park Chan-wook) avec des clins d’œil parfois très appuyés (le marteau de OLDBOY, le fusil à pompe de PULP FICTION, le découpage chapitré des films de Tarantino). Honnêtement, on en a vu d’autres et, en la matière, l’élève ne dépasse pas encore ses maîtres. La suite est beaucoup plus intéressante.

Après une telle introduction, le sang qui gicle d’une jambe trouée à la perceuse ne surprend presque plus. En revanche, la mise en scène de Kirill Sokolov s’appuie sur une recherche formelle de tous les instants, pour exploiter dans le détails (une pince à cheveux récupérée à la langue au fond d’une baignoire) tous les recoins de son décor ; le montage, qu’il assure lui-même, s’appuie sur un découpage préparatoire minutieux. Et d’un gros plan sur une goutte de sang s’écrasant au fond du lavabo, la caméra virevolte en panoramique : deux personnages se font face, la main prêt de la gâchette, s’observant pendant un temps déraisonnable sur une musique aux accents d’Ennio Morricone. Sergio Leone et ses western-spaghettis sont convoqués au milieu d’un appartement étroit. Dans une interview réalisée à l’occasion de la sortie du film, Arte a très justement proposé l’idée du « western d’intérieur » pour qualifier cette jolie trouvaille en forme d’hommage.

La force du film est de mélanger les genres cinématographiques visuels, sans négliger l’intimiste et le contexte social, propre à la Russie, dans lequel ils s’inscrivent. De l’action cartoonesque au gore sanguinolent, en passant par la comédie noire, Kirill Sokolov impose surtout une trame dramatique à cette intrigue policière surréaliste. En empruntant des couleurs, des lumières et des cadres resserrés à Wong Kar-Wai, son comique devient brusquement sale, angoissant, extirpé des bas-fonds de la jeunesse dorée, alcoolique et droguée, qui copule et s’entretue dans des lupanars sordides. Ce monde de violence émancipée de toutes les règles n’est pas sans rappeler l’ORANGE MÉCANIQUE (1971) de Stanley Kubrick, particulièrement dans la scène du lynchage sous un passage d’immeuble.

Kirill Sokolov, cinéaste sous (bonne) influence donc … mais pas seulement. Fort de plusieurs courts métrages de qualité et d’une culture aussi littéraire que scientifique, le jeune homme apporte à ses instincts burlesques une véritable trame sociale, plus rare chez ses référents anglo-saxons. Ainsi, depuis ces premières œuvres, peut-on observer une continuité entre les personnages de policiers, tour à tour incompétents notoires (on retrouve ici le duo comique de policiers incapables, déjà présent dans SISYPHUS IS HAPPY), corrompus ou alcooliques. L’errance d’une jeunesse urbaine désabusée – riche ou pauvre – était montrée dans THE FLAME à travers la figure d’une jeune femme au fort caractère, capable d’attacher son ancien petit ami à un radiateur pendant des heures. Enfin, les inégalités d’accès au système de santé en Russie apparaissent en aventure absurde dans THE OUTCOME ; elles sont beaucoup plus dramatiques et réalistes dans ce long métrage.

Le film fonctionne aussi grâce au talent des cinq acteurs principaux. Vitali Khaev, le père, compose une force de la nature terrifiante, policier corrompu, prêt à voler son meilleur ami et décidé à survivre, coûte que coûte – il est l’ours russe, indestructible. L’ami en question est incarné par l’excellent Mikhaïl Gorevoï, légèrement vieilli pour l’occasion, pathétique policier dévoué à son épouse. Le personnage de la mère (Elena Chevtchenko) est peut-être le moins travaillé mais le plus tragique. La fille, mystérieuse, touchante et redoutable, était une figure déjà esquissée dans THE FLAME – Evguenia Kregjde en fait une incarnation emblématique (et violente) de sa génération. Enfin, le romantique justicier est incarné par Alexandre Kuznetsov, véritable révélation du jeune cinéma russe, vu dans la série BETTER THAN US (2018), le succès cannois LETO (2018) et LEAVING AFGHANISTAN (2019) de Pavel Lounguine.

Comme beaucoup d’autres films russes, WHY DON’T YOU JUST DIE ! a été projeté en festivals mais n’a pas bénéficié d’une sortie française en salles. On peut aujourd’hui le visionner en VOD sur plusieurs plateformes qui accentuent son côté « film de genre » sanglant et original. L’auteur vaut pourtant mieux que cette approche marketing racoleuse, et il le prouvera. Depuis Saint-Pétersbourg, sa ville natale, Kirill Sokolov s’emploie à construire un nouveau pont entre les cultures, prenant ce qu’il y a de bon dans le cinéma en Europe, en Amérique ou en Asie, pour l’adapter à ses réalités de jeune russe métropolitain, optimiste et humaniste. Un cinéaste à suivre !

Milliard – Braquage à Monte-Carlo (2019)

L’un des rares films russes à bénéficier d’une sortie française en VOD (et d’un doublage) en 2019 est MILLIARD ou BRAQUAGE À MONTE-CARLO (Миллиард). On ne va pas crier trop fort au nanar pour ne pas effrayer les distributeurs d’investir en Russie mais … ce n’est pas l’envie qui manque !

Du reste, ça serait un peu injuste. Si le film ne présente pas beaucoup de qualités cinématographiques, il se laisse regarder sans déplaisir, comme beaucoup de grosses productions du genre. Dans la veine des films de braquages qui envahissent les écrans depuis de nombreuses années, avec plus ou moins de réussite, BRAQUAGE À MONTE-CARLO ne se démarque pas des clichés, invraisemblances d’un scénario bancal, parfois surréaliste, ou d’un montage épileptique, à grands renforts de ralentis ringards, de jolis minois de blondinettes et d’effets spéciaux numériques. On n’échappe pas non plus aux désormais traditionnels survols urbains en drones ; au moins, ici, ils permettent d’admirer les beautés touristiques de Moscou, de jour et de nuit ; ça change des Etats-Unis. La deuxième partie du film nous est plus familière puisqu’elle a été tournée en France, entre Marseille, Nice et les paysages de la Côte d’Azur. En prime, une petite apparition franchouillarde au casting ? Niet ! Aucun nom frantsuzski à l’horizon, à l’exception de deux techniciens. Il faudra se contenter de quelques dialogues en français, des policiers du Raid et d’un gag sur le mot « sanitaire ».

Le film raconte l’histoire d’un milliardaire russe obligé de composer avec ses enfants illégitimes pour récupérer son magot, caché dans une banque de la Côte d’Azur. On n’y croit pas une seconde et ce braquage deviendrait franchement pénible s’il n’était pas assumé autrement qu’en comédie d’action, avec la charge d’extravagances que le genre impose (ou autorise). Les personnages, caricaturaux au possible, à peine travaillés, déclenchent ici et là quelques sourires.

La plupart des acteurs ne sortent pas du lot, à l’exception des deux têtes d’affiche, dont les personnages sont (très légèrement) plus fouillés. Alexandra Bortitch, déjà croisée chez les féministes Anna Melikian et Niguina Saïfoullaeva, compose sans originalité une jeune secrétaire plus maline qu’en apparence – l’atout charme du film, avec sa nouvelle patronne, incarnée par la belle Marina Petrenko.

Le plus curieux dans toute cette histoire reste Vladimir Machkov, dans un rôle de milliardaire hautain et sans scrupules, qui n’est pas sans rappeler son rôle d’oligarque, beaucoup plus sérieux, dans UN NOUVEAU RUSSE (Олигарх, 2002) de Pavel Lounguine. De quoi, peut-être, expliquer le clin d’œil de la scène du braquage avec des masques aux effigies des hommes d’affaires russes des années 1990.

Le film est disponible en VOD sur MyCanal, en version française ou version originale sous-titrée.