Notre Afrique (2018)

L’Histoire est parfois une gamine malicieuse qui sait se faire oublier, dans un coin. Les commémorations, la repentance diplomatique, le cinéma, la littérature, la musique, la presse et les arts … la décolonisation de l’Afrique n’a jamais été aussi présente dans notre actualité que ces dernières années, et pourtant, qui se souvient des invités du lendemain ?

« La Guinée, le Ghana, le Mali … Au milieu des années cinquante ces pays comme, par ailleurs, tous les noms des territoires de l’Afrique subsaharienne, n’étaient connus en URSS que dans un cercle étroit d’intellectuels-encyclopédistes, de voyageurs et de cartographes. Quelques années plus tard seulement, tout en conservant une pointe d’exotisme, ils étaient devenus familiers à tous les Soviétiques ayant accès à la radio et la presse. » (V. Bartenev, 2007)

En 2007, le réalisateur de documentaires Alexandre Markov erre dans les fonds d’archives cinématographiques de Russie et découvre, par hasard, ce qu’il appelle un « trésor oublié » : des centaines d’heures d’images tournées par des réalisateurs soviétiques en Afrique centrale, pendant les années de la Guerre froide. Soigneusement conservées avec leurs notices, des rapports de montage et des catalogues, ces images devaient servir à vanter les efforts de l’Union Soviétique dans l’accompagnement des nouveaux pays indépendants sur le « chemin glorieux » du socialisme.

Alexandre Markov se souvient de ces images, projetées au cinéma en première partie d’un film lorsqu’il était enfant comme « des actualités exotiques sur d’étranges contrées ». Les films mettaient toujours en scène des soviétiques partis enseigner en Afrique ou de jeunes africains sympathisant avec des russes sur les bancs des universités de Moscou ou Pétersbourg.

« Enfant, je les aimais beaucoup – je pense que nous les aimions tous. Pour un citoyen soviétique, ils offraient un rare coup d’œil derrière le rideau de fer. » (A. Markov, 2018)

Rangées (et oubliées) dans les archives dès la fin des années 1980, ces images colorées, toujours joyeuses, renaissent aujourd’hui dans un magnifique court métrage documentaire, NOTRE AFRIQUE (Наша Африка), primé dans de nombreux festivals internationaux.

L’historien Vladimir Bartelev rappelle que « durant des décennies, le continent noir et le Sud furent marginalisés à l’extrême par le Kremlin. […] Dans le cadre de la doctrine marxiste classique, le continent africain était perçu par Staline comme une sorte d’appendice des pays impérialistes, sans importance considérable et sans capacité à accélérer le cours inévitable de l’histoire de l’humanité vers le communisme. […] Même au début des années cinquante, quand il devint évident que la décolonisation serait inévitablement un phénomène global, l’attitude du Kremlin envers les futurs leaders des nouveaux pays indépendants du Tiers monde resta idéologisée, dogmatique et méprisante. » (2007)

La première partie du documentaire, la plus passionnante, est consacrée à l’arrivée tonitruante des soviétiques en Afrique au début des années 1960, après le discours de Nikita Khrouchtchev à la tribune de l’ONU sur la nécessité des peuples à disposer de leur propre souveraineté. Le dirigeant fait le voyage par bateau, en grande pompe : avec lui débarquent des centaines de camions, des ingénieurs, des enseignants, des agronomes, du matériel agricole et industriel … et des caméramans, chargés de filmer les moindres détails de ces nouvelles amitiés. On y croise tous les grands leaders du Tiers monde – Keïta, Nyerere, Ben Bella, Nasser, Sélassié, Kadhafi … – reçus ou visités plus tard par un Brejnev toujours très enthousiaste, les bras chargés de médailles à distribuer.

De nombreux témoignages émaillent ces charmantes images pittoresques, surtout des femmes, institutrices ou agronomes expliquant avec quel plaisir elles travaillent à partager leur savoir à travers le monde. Les films montrent une collaboration totale entre les soviétiques et les africains, presque désintéressée, avec en point d’orgue l’inauguration du haut barrage d’Assouan, « symbole de l’amitié » entre le raïs Nasser et Khrouchtchev.

Dans la deuxième partie, des étudiants congolais ou guinéens se rendent à Moscou pour apprendre le russe et suivre des études supérieures à l’université. Beaucoup d’images et d’interviews montrent les efforts des autorités pour promouvoir le succès de l’Université de l’amitié des Peuples Patrice-Lumumba (un héros de la décolonisation du Congo belge). Les chefs d’États amis visitent les grandes villes de l’Union Soviétique, toujours sous le regard attentif des caméras de la propagande, acclamés par des milliers d’habitants curieux massés au bord des routes.

Le film s’achève avec des images moins nombreuses – et pour cause – de kalachnikovs utilisées par des guerriers et mercenaires lors des guerres civiles en Angola ou au Mozambique.

En réalisant ce film documentaire à partir des archives, Alexandre Markov fait le choix de montrer les images sans aucun autre commentaire qui ne soit pas une voix-off d’époque ; son travail a consisté en un nouveau montage, la plupart du temps chronologique, et l’ajout de quelques bruitages supplémentaires. Déconstruire la propagande par la propagande elle-même, telle est l’ambition de ce film – on retrouve cette même volonté, parfois critiquée, dans les impressionnantes images des FUNÉRAILLES D’ÉTAT de Staline (Loznitsa, 2019), documentaire fleuve sans la moindre exégèse.

Le recul historique et le travail des historiens permettent la plupart du temps de visionner ces images d’archives avec un œil lucide. On y découvre les ambitions géopolitiques de l’Union Soviétique en Afrique, prête à succomber aux charmes du communisme (en apparences, du moins) en échange d’aides financières et militaires – en somme, les soviétiques viennent acheter les africains pour qu’ils adhèrent à leur idéologie. Hélas, le rêve universel ne porta jamais réellement ses fruits, malgré les nombreux échanges et la formation intellectuelle d’étudiants africains. La cause de cet échec ? Pour Vladimir Bartelev, il s’agit avant tout d’une impréparation totale de cette audacieuse aide aux pays en voie de développement, dont la mise en scène dépassa largement la réalité des moyens employés.

Avec le temps, ces somptueuses images de propagande restent la trace originale d’une grande aventure exotique sans lendemain. À la réflexion, il y a de quoi s’interroger : au-delà du financement des guerres, sur fond de tensions avec les États-Unis et le bloc de l’Ouest, ce programme soviétique en Afrique ressemble à un rendez-vous manqué. On se met à imaginer une autre Histoire du XXe siècle, une recomposition géopolitique de l’Afrique post-Bandung et une Guerre froide complexifiée – mais cela nous conduirait en uchronie, alors n’en parlons plus !

J’ai eu la chance de découvrir ce court métrage documentaire grâce à la programmation spéciale du Festival de Honfleur, en avril 2021. Il semble assez compliqué à trouver sur internet pour le moment, mais des possibilités s’offrent sur le site officiel du film, notamment pour des projections publiques.

Source

  • Site officiel du film
  • Vladimir Bartelev, « L’URSS et l’Afrique noire sous Khrouchtchev : la mise à jour des mythes de la coopération », Outre-mers, n°354-355, 2007 (lire en ligne)

Watermelon Rinds (2016)

Trois amis d’une vingtaine d’années viennent passer un moment de détente au soleil dans un parc de Moscou mais sont surpris de constater que des policiers draguent la rivière, à la recherche d’un corps. Rapidement indifférents devant cette situation dramatique, ils se laissent rattraper par leurs émotions égocentrées.

Intéressant à plus d’un titre, WATERMELON RINDS (Арбузные корки), que l’on pourrait probablement traduire par « Écorces de pastèque », est le premier long métrage de Boris Gouts, après deux courts métrages réalisés au terme de ses études de cinéma au VKSR de Moscou, visionnés des centaines de milliers de fois sur YouTube. Basé sur une histoire simple, le scénario brosse en creux le portrait de trois amis, allégories désabusées d’une jeunesse cynique, sans valeurs ni morale, portée par l’utilisation abusive – et dangereuse, in fine – des nouvelles technologiques (téléphones, réseaux sociaux …).

Cette saisissante représentation à l’image de la génération des 20-25 ans, associée à des dialogues souvent très crus, s’est vu refuser le financement du Ministère de la Culture. Livré à lui-même, le jeune réalisateur s’est alors emparé de ce qu’il dénonce en filigrane dans son film – les réseaux sociaux – pour faire la promotion d’un film autofinancé. Utilisant massivement VK (VKontakte, l’équivalent russe de Facebook) et LiveJournal, Boris Gouts a su fidéliser des milliers d’internautes, intéressés par ce making-of en ligne quasi quotidien où le cinéaste raconte ses envies, ses idées pour tourner une scène, partage des photos de ses acteurs au maquillage ou sur le plateau, ses astuces pour pallier un manque de moyens, etc.

Deux mois de préparation et deux semaines de répétitions ont été nécessaires avant une intensive semaine de tournage sur une plage du district de Strogino, au nord-ouest de Moscou. Plusieurs longues semaines ont ensuite été mobilisées pour réaliser le montage, l’étalonnage (correction des couleurs) et la post-production sonore, avant d’entamer les démarches pour obtenir du Ministère une autorisation de distribution dans les salles. Sur son blog, le réalisateur évoque un budget estimé entre un et trois millions de roubles (entre 10.000 et 30.000 euros, environ) ; son argent personnel, en grande majorité.

Inspiré d’une véritable tragédie qui s’est déroulée à Omsk, la ville natale du réalisateur, WATERMELON RINDS se présente d’emblée comme un huis clos aéré. À l’exception de quelques flashbacks, tout le film s’écoule sur cette plage un peu triste, entre les serviettes, la voiture et la modeste forêt qui fait office de séparation avec la ville et les grands immeubles d’habitation. L’estampille « d’après une histoire vraie » n’apparaît pas, ni au début ni à la fin du film, selon les souhaits du cinéaste, qui trouve cette mention « vulgaire » – du reste, intéressant point de vue lorsqu’il s’agit de filmer un drame ! Dans une interview de 2016, Boris Gouts va même plus loin sur ce contexte particulier de création en précisant que la réalité était beaucoup plus sordide que sa représentation à l’écran et que de nombreux personnages ont été enlevés du scénario pour ne pas choquer le spectateur (au moment de la découverte du corps, notamment).

D’un point de vue formel, Boris Gouts fait le pari de la chronologie dissonante et d’une narration non linéaire très appréciée des cinéastes depuis quelques années. La même histoire est vécue différemment par trois acteurs, dont le cinéaste s’attache à restituer le comportement individuel dans trois chapitres ayant pour titres les prénoms des personnages : Gerich, Matvey et Anna « America ». Comme chez Tarantino, Gus Van Sant ou David Lynch, le retour permanent à une situation déjà montrée sous un angle différent créer une sorte de puzzle qui prend forme à mesure qu’un détail anodin est explicité.

Gerich est peut-être le personnage le plus antipathique du groupe. Incarné par un étonnant Yaroslav Jalnine utilisé à contre-emploi (il venait de gagner une petite notoriété grâce à un biopic un peu fade sur Youri Gagarine), il est ce jeune homme hautain, méprisant, dragueur, obsédé par le sexe et l’idée de sodomiser sa partenaire avant de la « jeter ». A real bastard ! pour reprendre les mots de son ami dans le film. Éduqué avec la pornographie en ligne, il filme ses ébats et jette certaines de ses conquêtes en pâture sur internet, où elles se font insulter par des internautes haineux, parfois jusqu’au drame.

Le film nous apprend que Gerich va être père d’un petit garçon, ce qui ne l’empêche nullement de flirter et d’entretenir des relations sexuelles avec Anna (surnommée America), la seule fille du groupe, interprétée par la jeune Anastasia Pronina. Ce personnage fragile est le moins fouillé ; il apparaît même un peu bâclé à l’aune des garçons et ne possède aucune scène susceptible de la « sauver » aux yeux des spectateurs – au contraire des deux autres, parfois montrés comme des êtres cultivés ou sensibles.

Le troisième héros de cette histoire est Matvey (Evgueni Aliokhine), artiste raté et taciturne, fauché, en quête de rédemption après une bêtise (on ignore assez longtemps laquelle). D’abord marginal, il est pourtant le seul capable de raisonner avec un peu de morale. Rêvant de s’évader, de tout recommencer à zéro, on apprendra plus loin qu’il a été victime d’attouchements sexuels de la part de son père, mort dans des conditions dramatiques. Sa prison est psychologique, son monologue final troublant.

Le film raconte une tranche de vie polyphonique au milieu de recherches policières pour retrouver un cadavre dans la rivière – cadavre qui est identifié dans les dernières minutes du film et apporte un nouvel éclairage sur plusieurs scènes. Sans effets de manche, les dialogues sont brutes, à l’image des textos que s’envoient en permanence tous les personnages du film. Interrogeant ce rapport de la jeunesse aux réseaux sociaux, aux nouvelles technologies, au sexe, à la pornographie, à l’argent, à l’avenir, à la violence quotidienne, à l’indifférence face à l’horreur, à la famille, au passé, le réalisateur frappe le spectateur au cœur, sans jamais chercher à se faire juge, ni moralisateur. Très lucide, il déclare même :

« Je n’avais pas pour objectif de condamner une génération, mais je voulais poser des questions : pour elle mais aussi pour moi, qui fait partie de cette génération. Tous mes films sont une sorte de thérapie. […] Nous avons désormais une mémoire à très court terme, à cause des réseaux sociaux, notamment chez les jeunes. » (2016)

Si le film ne manque pas de petits défauts (sur le rythme notamment, et la résolution finale, un peu confuse), il a le mérite de vouloir montrer ces problèmes, désormais universels, au plus grand nombre. On serait bien inspiré de discuter d’une telle histoire dans un lycée ou un collège français : l’actualité récente nous montre que la réalité dépasse régulièrement ses adaptations sur grand écran. Obstiné dans son acharnement à faire du cinéma, quoi qu’il lui en coûte, Boris Gouts fait penser à Steven Soderbergh, autre adepte de la chronologie éclatée, de l’innovation technique et homme-orchestre de ses œuvres : comme le stakhanoviste américain, le russe déborde de projets et n’hésite pas à réaliser, en quelques jours, tout un film avec un iPhone (PARANOÏA, 2018 pour Soderbergh ; FAGOT, 2018, pour Gouts).

Même si WATERMELON RINDS n’a pas été réellement distribué en salles au-delà de quelques séances éparses (avec une classification restrictive – 18 ans), une exposition au Festival international du film de Thessalonique et une diffusion à la télévision russe (suivie par un million de téléspectateurs) ont permis au film de trouver un public, souvent curieux et passionné par les sujets abordés.

Ce premier film très prometteur est disponible sur la page Vimeo du réalisateur, avec des sous-titres anglais.

Sources

Bolshoï (2017)

De ses débuts provinciaux à sa première fois sur la scène du Bolchoï à Moscou, le film raconte l’histoire fictive de Youlia Olshanskaya, une danseuse classique prête à tous les sacrifices pour réaliser ses rêves. Entre rivalités féminines, apprentissage de la rigueur, découverte de la vie amoureuse et inégalités sociales, elle devra faire des choix importants pour ne pas laisser filer sa chance.

À première vue, BOLSHOÏ (Большой) s’inscrit à la suite d’illustres prédécesseurs, LES CHAUSSONS ROUGES (Powell, Pressburger, 1948) et BLACK SWAN (Aronofsky, 2010) en tête. S’il n’en a ni la beauté formelle, ni la virtuosité dans la façon de filmer la danse, le film de Valeri Todorovski met davantage l’accent de son récit sur l’apprentissage rigoureux de la danse plutôt que sur les tourments émotionnels entre les deux principales rivales, éternelles amies/ennemies. La plus grande partie du film se situe d’ailleurs à l’école, reconstituée dans les studios de Belarusfilm, à Minsk, où le réalisateur montre, dans le détail, la difficile soumission à la discipline, quasi militaire, nécessaire pour espérer devenir une ballerine professionnelle et intégrer une scène de renom.

Écrit sur plusieurs années, tourné avec d’importants moyens (370 millions de roubles, soit environ 4 millions d’euros), des centaines de costumes et une soixantaine de figurants (pour les scènes de ballet), le film se veut une œuvre ambitieuse et réaliste sur le monde très élitiste de la danse classique. L’équipe a eu un accès privilégié à la véritable scène du Bolchoï pendant une quinzaine de jours, offrant à la dernière partie du film un vernis d’authenticité supplémentaire. Le film fut d’ailleurs projeté dans la prestigieuse salle moscovite, événement relativement rare qui rappelle les grandes premières des films d’Eisenstein, il y a plusieurs décennies.

Hélas, il est difficile d’envisager une critique objective de ce film puisque la version distribuée en DVD en France (et peut-être dans tous les pays européens) a été ignominieusement tronquée, amputée de presque 40 minutes. Si le film originel durait presque 3 heures au premier montage, la version définitive, projetée en Russie, avoisine les 135 minutes ; quant à la nôtre, triste peau de chagrin occidentale, elle est réduite à 95 minutes, générique compris. Une telle infamie est pourtant assez rare, de nos jours ; le travail des cinéastes est mieux respecté qu’il ne le fut, d’autant plus qu’une sortie numérique (à usage domestique) ne représente pas le même enjeu qu’une sortie en salles, où l’on s’imagine parfois que les spectateurs rechignent à s’enfermer plus de deux heures.

Ce nouveau montage écorche le travail et les ambitions premières de Valeri Todorovski – mais est-il seulement au courant de cet affront ? – et résonne en écho de tristes précédents, comme le combat mené (et perdu) par Kenneth Lonergan pour pouvoir montrer sa version de MARGARET (2011), et non celle des financiers castrateurs. On se souvient aussi, dans un autre champ d’action, de l’énergie déployée par Michel Le Bris pour faire rééditer toute l’œuvre de Stevenson, trop souvent retranchée de plusieurs chapitres, majeurs pour la bonne compréhension des histoires imaginées par l’écrivain écossais.

Les nombreuses coupes dans le montage dévalorisent largement les instants intimistes du film. En comparant avec une version trouvée en ligne sur internet, il est facile de constater que plusieurs séquences de jeunesse ont été supprimées. Pire, certaines scènes prennent un sens complètement différent dans la version française : ainsi de ce moment où les deux rivales s’amusent à tourner sur elles-mêmes le plus longtemps possible devant les yeux ébahis de leurs camarades ; dans la version française, il s’agit d’un jeu bon enfant ; dans la version russe, on apprend qu’elles sont ivres, à bout de nerfs. Le spectateur francophone sera tout aussi ahuri de constater que la jeune prodige est renvoyée de l’école dans une scène mais qu’elle est toujours en cours dans la suivante : que s’est-il passé entre les deux ? Mystère elliptique.

Le film a obtenu plusieurs nominations et quelques récompenses en Russie (aux Nika et Golden Eagle Awards), dont deux pour l’actrice Alissa Freindlich, charismatique et touchante dans son rôle de professeur de danse atteinte de la maladie d’Alzheimer. Il faut aussi souligner l’étonnante performance des deux actrices principales, véritables danseuses qui composent à l’écran des personnages très proches de leur quotidien : la première, Margarita Simonova (Youlia), est aujourd’hui danseuse à l’Opéra national de Varsovie ; la seconde, Anna Issaeva (Karina), a ouvert sa propre école de danse à Moscou. Dans la deuxième partie du film, le réalisateur fait appel à un autre professionnel, de stature internationale, le français Nicolas Le Riche, ancien danseur étoile de l’Opéra de Paris – son rôle, malheureusement, reste trop caricatural, très inspiré par celui de Vincent Cassel chez Aronofsky.

En définitive, BOLSHOÏ n’est pas déplaisant à regarder, malgré les coupes, mais laisse un sentiment d’inachevé. Le soin apporté aux décors, costumes et réalités de la vie quotidienne des danseuses n’est pas sans susciter l’intérêt du spectateur, notamment dans la première partie qui évite certains clichés (les pieds en sang, la compétition) et explore timidement les transformations physiques et psychologiques des jeunes filles (la scène de la douche où elles parlent de la virginité ; les rapports aux garçons, etc.). La photographie est très réussie tout au long du film, particulièrement dans les séquences de ballet. Le scénario, toutefois, reste trop balisé pour être vraiment original et les séquences « sociales » (le sempiternel affrontement ville/campagne, riches/pauvres) semblent artificielles, trop misérabilistes pour être honnêtes.

BOLSHOÏ est disponible en DVD (M6 Vidéos, 2018) en version française (non testée) et en version originale sous-titrée. Aucun supplément, hélas, alors qu’un making-of aurait pu être intéressant pour évoquer le tournage et le recrutement des actrices principales. On peut également trouver le film sur Amazon Prime sous le titre GRAND ÉCART.

Les maîtres de l’illusion (2018)

Mickael est un arnaqueur professionnel, spécialisé dans le braquage de casino. Après un coup raté, il doit rembourser une forte somme d’argent et décide de faire équipe avec des inconnus dotés de pouvoirs surnaturels. Ce qu’il ignore, c’est que son père cherche, lui aussi, à percer des secrets métaphysiques qui pourraient tous les mettre en danger.

Au comptoir des cinéphiles, accoudez-vous quelques instants et faites une expérience : demandez au serveur de prendre un shaker et d’y verser les extraits naturels d’OCEAN’S ELEVEN (Soderbergh, 2001), d’INCEPTION (Nolan, 2010) et d’INSAISISSABLES (Leterrier, 2013) ; ajoutez un zeste de slavité, secouez assez longtemps puis dégustez ces MAÎTRES DE L’ILLUSION (За гранью реальности) sur votre téléviseur. Ne soyez pas surpris du mauvais goût : il suffira de ne plus jamais commander ce cocktail, simplement.

Dans la longue liste des films russes calqués maladroitement sur les superproductions américaines, celle-ci semble tout à fait banale quant à son esthétique pompière et son scénario alambiqué. Essentiellement destiné à l’exportation, co-produit par une société italienne (d’où les scènes à Rome), LES MAÎTRES DE L’ILLUSION a été tourné en russe et en anglais, puis doublé dans chaque pays où il a été distribué. Deux têtes d’affiche complètent le casting initial : le serbe Miloš Bikovic, dans le rôle titre, et l’acteur espagnol Antonio Banderas, caution internationale du film.

Passée une introduction relativement efficace, pour les amateurs du genre, rien ne va plus : une histoire invraisemblable oblige d’honnêtes citoyens aux pouvoirs surnaturels à braquer un casino pour le compte d’un autre patron de casino mafieux, lui-même braqué un peu plus tôt, avec brio, par un personnage énigmatique, complètement inutile à l’intrigue, incarné par un Antonio Banderas venu chercher un peu de liquidité pour rembourser un arriéré d’imposition – un an avant de remporter le Prix d’interprétation masculine à Cannes, ça fait tâche.

Le projet a été confié à Alexandre Bogouslavski, dont c’est le premier long métrage après des séries télévisées. La page IMDB du film crédite également un co-réalisateur, Francesco Cinquemani : peut-être pour les séquences italiennes ? Outre des prises de vues à Rome, le film a été tourné à Moscou, Azov (Rostov) et dans un village de Géorgie, pour les séquences d’hallucination.

Il n’y a malheureusement pas grand chose à sauver de cette grosse production, réhaussée par des effets spéciaux de qualité mais trop souvent noyés dans de longues séquences, interminables, au cœur de l’inconscient des personnages (territoire étrange qui ressemble à une grande plaine avec des portes suspendues et un ciel pyrotechnique). Seule Lioubov Aksionova sort un peu du lot, en composant une sensible télépathe.

LES MAÎTRES DE L’ILLUSION est disponible en DVD chez Program Store (2018) et en streaming sur Prime Video. Hélas, le distributeur n’a pas trouvé utile de proposer la version russe sous-titrée ; il faut ainsi se contenter d’une version française ou de la version internationale. Pas de bonus … mais en voulait-on vraiment ?

Moi en premier (2014)

Comment débute-t-on une œuvre ? En réalisant son film de fin d’études, son premier court métrage diffusé en festival, montré à des professionnels et du public, Kantemir Balagov ne s’est probablement pas posé la question. Pourtant, moins d’une décennie et deux récompenses majeures au Festival de Cannes plus tard, ce passionnant MOI EN PREMIER (Первый я / FIRST I) apparaît comme la profession de foi cinématographique d’un talent précoce et singulier ; mieux : d’une carrière encore à l’aube de toutes ses promesses.

C’est d’abord cette magnifique ouverture : Kantemir Balagov apparaît à l’écran, dans le flou, pendant que l’opérateur cherche à faire la mise au point sur l’image. On devine une petite ruelle, des garages individuels ; il fait froid, la neige recouvre le sol et le jeune réalisateur s’impatiente ; il semble perturbé, inquiet, lance des regards autour de lui. L’image devient nette, quelques secondes. Il interpelle celui qui se cache encore derrière la caméra : « Alim, tu comprends ce que tu dois jouer ? » – « Oui ! » – « Quel est le nom de ton personnage ? » – « Kantemir » – « Alors, vas-y ! ». Balagov sort du cadre et laisse sa place à un jeune acteur qui s’éloigne vers la ville. L’image passe brièvement en noir et blanc, comme pour signifier que le film, l’histoire, débute vraiment, dans une autre époque.

Sur sa chaîne YouTube, où le court métrage est diffusé, Kantemir Balagov présente son film simplement : « L’histoire d’un adolescent qui tente de se trouver lui-même » (A story of teenager who’s trying to find himself). L’empreinte biographique n’est pas cachée – en témoigne l’introduction ; elle est même une volonté du « maître », Alexandre Sokourov, professeur du jeune réalisateur au sein de son célèbre atelier de cinéma en Kabardino-Balkarie. C’est lui qui insista auprès de ses douze élèves pour qu’ils racontent leur vie en images, leur quotidien, leurs habitudes, qu’ils montrent un Caucase que les Russes connaissent mal.

Durant une dizaine de minutes, le spectateur suit le quotidien d’un jeune garçon de Naltchik, prêt à changer sa vie par un apprentissage solitaire de l’islam. Réservé, bien intégré dans un milieu cosmopolite (on y parle le russe, le kabarde et le karatchaï balkar), il se sent pourtant seul et isolé, incompris de sa famille, de ses parents divorcés. Lors d’une scène marquante, filmée en plan fixe, on le voit faire une prière musulmane dans le salon de son appartement : lorsque sa mère arrive, désemparée, elle tente vainement de l’arrêter, avant de tomber au sol, victime d’un malaise.

À l’hôpital, alors qu’ils attendent des nouvelles de leur mère, le jeune garçon et sa sœur ont un vif échange sur l’islam. Kantemir explique qu’il veut prier pour trouver des réponses, que pour la première fois de sa vie, quelqu’un l’a écouté (un ou des prédicateurs, probablement). Sa sœur lui oppose des remarques virulentes : « Tu veux aller courir à travers les bois avec un fusil ? Tu te fais laver le cerveau ! »

Le court métrage de Kandemir Balagov évoque en filigrane un renouveau de l’islam dans les différentes régions du Caucase, au tournant des années 1990 et 2000. Influencées par des meneurs formés au Moyen-Orient, de jeunes générations de musulmans, plus radicales que leurs aînés (affadis, selon eux, par les années soviétiques), entreprirent de renouveler en profondeur la pratique de la religion musulmane, avec notamment la possibilité de lire (et donc d’étudier) le Coran en russe. Encouragés par les tergiversations législatives du pouvoir central et la corruption des élites locales, des groupes de plus en plus radicaux (majoritairement wahhabites) constituèrent pour beaucoup de jeunes une alternative crédible et morale, renforcé par un prosélytisme attractif. En 2005, alors que Kantemir Balagov était adolescent (comme son personnage dans le film), des intégristes musulmans tentèrent un coup d’État violent à Naltchik, qui fit plusieurs dizaines de victimes. Ce contexte explique, probablement, la réaction de la sœur à l’hôpital, inquiète de voir son jeune frère se faire endoctriner.

Le dernier plan du film montre le jeune garçon s’arrêter devant une affiche vantant les mérites de l’islam et continuer sa route, sur le « mauvais chemin », dont on imagine aisément où il aurait pu le mener. Le véritable Kantemir Balagov le rattrape au loin et le fait progressivement revenir vers la caméra, en lui tenant fermement le bras, comme si son personnage pouvoir encore lui échapper. Brillante idée de mise en scène et de mise en abyme.

En cela, les dernières minutes du court métrage constituent une intéressante réponse à l’introduction. Défilent à l’écran les apprentissages personnels du réalisateur : continuer à prier, ou non ; rencontrer une fille ; écouter Beethoven pour la première fois à 21 ans ; faire des films. Un carton offre au spectateur une dernière curiosité, un extrait de Guerre et paix (Tolstoï, 1865-1896), lu en français par un acteur du court métrage DANS LE NOIR DU TEMPS, réalisé par Jean-Luc Godard en 2001 (extrait que l’on trouvait déjà dans son documentaire de 1994, LES ENFANTS JOUENT À LA RUSSIE). Placé en épilogue du film, le monologue prend alors un sens très individuel, pour le réalisateur :

« Je ne sais pas ce qu’il y aura après. Je ne veux ni ne peux le savoir. Mais, si c’est cela que je veux, si je veux la gloire, si je veux être célèbre, si je veux être aimé des hommes, je ne suis pourtant pas coupable de le désirer, de ne désirer que cela. » (Segment : Les dernières minutes de la peur)

MOI EN PREMIER est visible en ligne, sur la chaîne YouTube du réalisateur, avec des sous-titres anglais (peu nombreux et très faciles à comprendre).

Source

  • Pavel K. Baev, Ashley Milkop, « Contre-terrorisme et islamisation du Caucase du Nord », Politique étrangère, 2006 (lire en ligne)

Le disciple (2016)

À Kaliningrad, un lycéen comme les autres entame soudainement une brutale métamorphose : Bible en main, ses actes, ses pensées et sa vision du monde sont désormais guidés par la seule parole de Dieu, dans son exégèse la plus radicale. Refusant le stupre, l’opulence et le darwinisme, il exhorte ses camarades et ses professeurs à davantage de religiosité. Loin d’être considéré comme un fou, il met à mal la cohésion de l’institution scolaire, provoque le Clergé orthodoxe et commence l’endoctrinement.

LE DISCIPLE (Ученик) est l’adaptation cinématographique de Martyr (Märtyrer, 2012), une pièce contemporaine du dramaturge allemand Marius von Mayenburg, composée comme le scénario d’un film à suspens, avec une succession de 27 courtes scènes organisées autour de l’irrésistible transformation psychologique d’un adolescent décidé à suivre la parole biblique et ses nouveaux « sentiments religieux », en opposition à sa mère, ses amis et ses professeurs. En juin 2014, Kirill Serebrennikov avait déjà monté cette pièce à Moscou, avec sa troupe théâtrale, en modifiant légèrement certains éléments de l’intrigue pour les adapter aux réalités de la société russe ; transformations qui ont été conservées dans le film :

« Par exemple, dans la pièce, c’est un homme qui dirige l’école. En Russie, ce sont généralement des femmes. J’ai aussi inventé plus de professeurs qu’il n’y en avait dans la pièce. Le prêtre catholique est devenu orthodoxe et j’ai renforcé son rôle. […] Et j’ai ajouté la musique. » (Kirill Serebrennikov, 2016)

Pour tourner son film, le cinéaste envisage d’abord Riga, en Lettonie – option vite abandonnée pour des questions de budget – avant de choisir la ville de Kaliningrad, petite enclave russe entre la Lituanie et la Pologne, ancienne ville allemande annexée par l’U.R.S.S. à la fin de la Seconde Guerre mondiale, célèbre (entre autres) pour abriter le tombeau de Kant. Pour Serebrennikov, ce choix a permis de créer une véritable ambiance de travail, presque familiale, à l’image d’une troupe de théâtre, loin de Moscou et de ses distractions. Plusieurs scènes importantes ont aussi été tournées à Baltiïsk, à 40 kilomètres de Kaliningrad, le long d’une étonnante jetée construite sur d’énormes brise-lames en béton.

Tourné sans l’aide financière du Ministère de la Culture de Russie, le film a bénéficié d’un budget limité d’environ un million d’euros, obtenu grâce à l’apport philanthrope de mécènes privés. Pratiquement tous les acteurs présents sur scène ont retrouvé leur rôle sur l’écran, à l’exception du personnage principal, interprété par Piotr Skvortsov, plus crédible en jeune lycéen que Nikita Kukushkin, alors trop âgé pour le rôle.

Le film s’ouvre par un impressionnant plan-séquence de presque six minutes, tourné avec une grande maîtrise dans l’exiguïté de l’appartement familial. Trouvant la parade au théâtre filmé, souvent très rigide, Kirill Serebrennikov laisse sa caméra libre d’errer dans les couloirs et les petites pièces de cette intimité en clair-obscur.

« J’ai la flemme de faire des champs-contrechamps. Je préfère répéter une scène durant trois jours, comme ça, quand on la tourne, en trois, quatre prises, c’est bon … » (Kirill Serebrennikov, 2016)

Cette liberté de mouvement s’impose aussi probablement en raison d’un budget limité et de réflexes de metteur en scène de théâtre ou de la réalisation de documentaires ; elle lui permet d’éviter les artifices du cinéma, les points de vue factices sur un personnage, au moyen d’un gros plan ou d’un regard trop souligné par une musique insistante. Les acteurs ne s’arrêtent jamais devant l’objectif, c’est la caméra qui les suit, qui les montre tels qu’ils sont, sans jugement, comme s’ils évoluaient sur une scène à taille urbaine.

Pour autant, Kirill Serebrennikov raconte son histoire en cinéaste, soucieux de construire son film par l’image, pour une diffusion sur grand écran. Plusieurs séquences sont formidablement cadrées ou éclairées : les moments de réunion avec la directrice de l’école, notamment ; les scènes sur la jetée et ses énormes brise-lames grisâtres, hideux bains de soleil improvisés ; ou encore cette déambulation crépusculaire du lycéen en forme de chemin de croix – de l’arrière-cour à la salle de classe, les lumières et les mouvements de caméra sont superbes.

Au-delà de la mise en scène soignée, ce sont les questionnements profonds du DISCIPLE qui interpellent le spectateur, d’abord obsédé par cette religiosité débordante, comme si les écritures de la Bible suintaient de toutes les pores de l’image : de la bouche du lycéen fanatique, qui ne parle plus qu’en citations, jusqu’aux murs de l’école, où s’affichent, quelques secondes durant, les références précises de ces paraboles et aphorismes sacrés. Montrer la source était une volonté du réalisateur : « Il faut que le public sache que ce sont des phrases authentiques. Elles ne sortent pas de mon imagination ». De fait, il y en a pratiquement une à chaque minute du film, métaphore esthétique de la forte présence de la religion sur les écrans russes, d’après le réalisateur.

« Comme aux États-Unis, les prédicateurs ont envahi les chaînes de la télévision russe. La religion est devenue la seconde idéologie officielle. Elle contrôle les cerveaux de tous. C’est une force trouble, dogmatique, qui répand l’obscurantisme. […] [L’Église] décrète ce qui est bon et ce qui est mauvais. » (Kirill Serebrennikov, 2016)

Dans une scène passionnante, très bien écrite, le lycéen se retrouve confronté à un prêtre orthodoxe, au milieu d’un gymnase vide où un cheval d’arçons fait office d’autel improvisé. Le père débonnaire cherche à convaincre le jeune homme de rejoindre les « rangs » de l’Église, afin que son énergie religieuse soit mise au service de la communauté. Le lycéen, sans ménagement, pousse le prêtre dans ses contradictions, lui reproche la fortune du Clergé, sa proximité avec le pouvoir. Chacun pourra y voir une dénonciation du retour et du renouveau de l’influence considérable de l’Église orthodoxe en Russie, où sa parole est souvent très liée à celle du Kremlin : à titre d’exemples, le Patriarche Cyrille avait comparé le pouvoir de Vladimir Poutine à un « miracle » divin, en 2012 ; une loi interdit et sanctionne le blasphème depuis 2013, etc.

Mais au-delà de l’engagement politique du réalisateur, cette séquence permet aussi (peut-être involontairement) de questionner le rapport des croyants et non-croyants à la foi chrétienne, notamment en Europe occidentale. Depuis plusieurs décennies, l’Église catholique est confrontée à une hémorragie de la foi, les églises se vident et les critiques sont de plus en plus nombreuses sur la persistance du religieux au sein des sociétés laïques. D’aucuns pensent que le recours pourrait être le retour à une foi primitive, celles des premiers chrétiens, débarrassée des rites et règles édictés bien après la mort du Christ par une institution déjà très liée aux pouvoirs temporels. Cette opposition entre le kérygme (l’essence de la foi) et la catéchèse (la construction artificielle de la foi) peut-être incarnée par ce dialogue entre un prêtre et un lycéen.

La critique des richesses et privilèges de l’Église rappelle aussi, d’une tout autre façon, la merveilleuse fin du film de Michael Anderson, LES SOULIERS DE SAINT-PIERRE (1968), dans laquelle un pape d’origine soviétique (Anthony Quinn) décide finalement de sacrifier toutes les richesses du Vatican pour aider et nourrir les plus pauvres.

La force du film de Kirill Serebrennikov est de ne pas limiter son propos à la simple dénonciation de l’influence de l’Église orthodoxe en Russie. LE DISCIPLE est avant tout l’histoire d’une contagion. De l’appartement familial à la salle de classe, toutes les personnes apostrophées par le lycéen fanatique semblent d’abord en proie au doute. Cela commence par une séquence marquante : une professeur de biologie propose à ses élèves de mettre un préservatif sur une carotte ; Veniamin se lève alors et se met nu devant la classe. Quand la directrice arrive, c’est la professeur (magnifique Victoria Issakova) qui est accusée de mal faire son travail. Plus tard, dans une autre scène célèbre, le lycéen se déguise en singe pour critiquer le darwinisme. Là encore, la directrice ne le blâme pas. Réunion après réunion, l’influence du jeune garçon contamine les adultes, le corps enseignant, le Clergé, certains de ses camarades. L’endoctrinement est simple, lapidaire. Le réalisateur fait de cette petite communauté de Kaliningrad une incarnation des Russes, selon lui incapables de « réfléchir par eux-mêmes » et désireux d’avoir « un leader à suivre ».

Seule contre la foule, l’enseignante résiste : elle cherche à combattre le lycéen avec ses propres armes (les citations de la Bible), en vain. Résignée, renvoyée par l’institution scolaire, elle cloue ses chaussures dans une salle de classe, pour n’en plus bouger. La référence à Piotr Pavlenski est à peine masquée : l’artiste s’était cloué les testicules sur la Place rouge de Moscou en 2013 pour dénoncer « l’indifférence politique et le fatalisme de la société russe contemporaine ». De fait, la pauvre enseignante est seule dans sa salle, gesticulant dans le vent après un combat perdu. Toutefois, son visage perlé de larmes est plus poétique, plus cinématographique, que celui de Pavlenski.

Avec LE DISCIPLE, Kirill Serebrennikov cherche à montrer les tares de la société russe contemporaine : retour à un ordre traditionnel marqué par la religion orthodoxe, pensée unique, institution scolaire corrompue par l’idéologie politique (le portrait de Vladimir Poutine est accroché dans la salle de réunion), relents d’antisémitisme, marginalisation de l’homosexualité, la perte de repères de la jeunesse. Universel, le film est aussi un avertissement brutal contre toutes les formes de fanatismes et la peur qu’ils engendrent. D’ailleurs, le personnage principal du DISCIPLE n’est pas réellement le lycéen rédempteur, mais bien la foule qui gravite autour de lui, particulièrement ce jeune garçon sous influence (Alexandre Gortchiline), hypnotisé et amoureux, prêt à tuer pour satisfaire son nouveau maître ; il est, à la fois, le disciple et le martyr.

« Pour moi, le cinéma est un miroir. Je réfute l’idée que le cinéma soit comme une affirmation, quelque chose de messianique. Je ne crois pas que l’artiste ait une mission disant : « Moi je pense ceci et mon film va vous forcer à penser ainsi ». […] J’ai envie que l’amalgame que je créer renvoie le spectateur à lui-même. » (Kirill Serebrennikov, 2016)

Si le réalisateur se dégage de toute volonté de « prosélytisme athée », le film ne laisse peut-être pas assez la place au doute. Sûr de lui, affirmatif face à la presse et dans ses interviews, Kirill Serebrennikov est un cinéaste engagé, quoiqu’il en dise, et son très beau film une œuvre politique. La plupart des personnages ont une vision très arrêtée des faits, à commencer par la directrice du lycée – figure astucieusement nuancée, toutefois, par une jolie scène de chanson. La religion est réduite à quelques simagrées avec les mains et des morceaux de textes non contextualités – on peut se demander qui cherche à manipuler qui.

Si, d’après le réalisateur, « l’art consister à poser des questions », son tout dernier plan sur la jetée constitue une brutale réponse, unilatérale, aux multiples réflexions nées du film ; c’est (presque) regrettable.

Contre toute attente, LE DISCIPLE n’existe pas en DVD en France. Pour le visionner, en version originale sous-titrée, il faut se contenter de la VOD ; plusieurs sites le proposent à la vente ou en location : Orange, CanalPlay, UniversCiné, etc.

Sources

Youri Gagarine : le fantôme du cinéma russe ?

C’était il y a soixante ans, jour pour jour : le 12 avril 1961, Youri Gagarine entrait dans la légende comme premier homme à effectuer un vol dans l’espace et une orbite autour de la Terre. Une heure et quarante-huit minutes d’éternité, avant de retrouver le sol de la Mère Patrie, non loin de la Volga, et d’être acclamé dans le monde entier comme un héros, pionnier de la conquête spatiale.

Six décennies plus tard, il est assez étonnant de constater que la figure du cosmonaute reste très marginale dans le cinéma russe. À bien y regarder, c’est surtout le directeur du programme spatial soviétique, Sergueï Korolev, qui intéresse les scénaristes et les réalisateurs ; probablement pour l’ampleur de sa carrière et sa personnalité complexe, restée dans l’ombre.

Si Youri Gagarine apparaît en personne dans des dizaines de documentaires, de son vivant et après sa mort tragique en 1968, il n’est généralement qu’un comparse (parfois sans visage) dans les quelques films de fiction retraçant les exploits soviétiques de la conquête spatiale, et souvent interprété par un acteur de second plan. Ainsi de LA MAÎTRISE DU FEU (Укрощение огня) de Daniil Khrabrovitski, qui rencontra un grand succès populaire à sa sortie en 1972 : le cosmonaute, dont le rôle n’est pas très étoffé, est interprété par deux acteurs non-professionnels, parfaitement inconnus. Le premier, Lavr Lyndin, fut repéré dans la rue, devant les studios, par le réalisateur qui lui trouvait un air de ressemblance avec Gagarine – il joua difficilement quelques minutes à l’écran ; le second, Anatoli Chelombitko, fut la silhouette du cosmonaute dans les séquences où il apparaît en combinaison spatiale.

Le véritable premier film consacré entièrement à Youri Gagarine date de 1976, mais il s’agit d’une évocation de l’enfance du cosmonaute pendant la Seconde Guerre mondiale, non de sa carrière de pilote. Dans AINSI COMMENÇA LA LÉGENDE (Так начиналась легенда), il est interprété par un jeune garçon de 10 ans, Oleg Orlov, engagé avec l’approbation de la mère de Gagarine après de nombreux castings où se présentèrent des milliers d’enfants.

Des années 1970 aux années 2000, la figure de Youri Gagarine semble s’effacer des écrans russes. Il faut attendre les plus récents LE COSMOS COMME PRESSENTIMENT (Outchitel, 2005), la série internationale À LA CONQUÊTE DE L’ESPACE (2005) et LE SOLDAT DE PAPIER (Guerman Jr., 2008) pour retrouver l’ombre légendaire du cosmonaute, toujours filmé en arrière-plan des intrigues, comme un décor historique à part entière, au même titre que la Guerre froide ou la course à l’espace.

Ce n’est qu’au début des années 2010 que l’ambitieux producteur Oleg Kapanets décide de consacrer tout un film biographique au cosmonaute, cinq décennies après son exploit autour de la Terre. Blockbuster à l’américaine, GAGARINE, PREMIER DANS L’ESPACE (2013) bénéficie d’un budget conséquent, d’un tournage à Baïkonour et de l’approbation de la fille du héros, qui participe en personne à la promotion du film. Le cosmonaute est interprété par un jeune acteur, Yaroslav Jalnine, assez ressemblant physiquement mais tiède à l’écran. Las, le film est un semi-échec au box-office russe et sort directement en DVD à l’étranger : le scénario est superficiel, les personnages caricaturaux et la mise en scène confiée à un tâcheron inexpérimenté.

La vie de Youri Gagarine est-elle impossible à transposer au cinéma avec succès ? Assurément non : de son enfance pendant la guerre à sa mort en vol, quelques années après être devenu une légende de la conquête spatiale, il y aurait matière à un biopic foisonnant, à condition d’éviter les artifices émotionnels propres au cinéma contemporain et d’envisager une exploration plus intime des (inévitables) tourments de l’homme, liés aux enjeux qui reposaient sur ses épaules au début des années 1960.

Toutefois, le film de 2013 a eu le mérite de soulever indirectement une question importante : la personnalité du cosmonaute est-elle cinégénique ? Sur ce point, rien n’est moins sûr, tant les témoignages abondent pour présenter Gagarine comme un homme simple, modeste, souriant, bon père et bon mari ; une gravure socialiste de propagande ! On le sait, depuis les premiers films du muet, les vrais gentils ne font pas souvent les meilleurs héros de cinéma. Alors, Gagarine restera peut-être un personnage anecdotique du cinéma russe, prisonnier de sa légende immortelle, comme son nom s’affiche toujours, en lettres d’or, dans un petit carré noir figé dans une des murailles du Kremlin, derrière le mausolée de Lénine.

L’homme qui a surpris tout le monde (2018)

En cinéma, comme en littérature, je suis d’avis que toutes les qualités d’une œuvre de première importance ne sauraient être gâtées, quand bien même on en raconterait tous les détails, tous les recoins de l’intrigue et que l’on dévoilerait la fin, sans honte. Toutefois, pour que la surprise du titre en reste une sur l’écran, je conseillerais à tous ceux qui n’ont jamais vu ce film de ne lire cet article qu’après le visionnage.

Dans un petit village de Sibérie, où la vie s’écoule au rythme des saisons, dans un environnement quasi autarcique, Egor, un garde forestier, apprend qu’il est atteint d’un cancer incurable, qui ne lui laisse que quelques mois à vivre. D’abord résigné à protéger financièrement sa femme enceinte et leur jeune fils, il décide soudainement de tromper la mort en se métamorphosant en femme. Plongé dans le silence, maquillé et vêtu d’une robe rouge, il devient l’objet de toutes les curiosités et suscite l’incompréhension de la communauté villageoise.

Présenté en avant-première mondiale à la Mostra de Venise le 4 septembre 2018, dans la section Orizzonti, L’HOMME QUI A SURPRIS TOUT LE MONDE (Человек, который удивил всех) a durablement marqué les spectateurs et le jury, décidé à récompenser Natalia Koudriachova (la femme d’Egor) du prix de la meilleure actrice. En France, le film fit également sensation à Honfleur (Meilleur film, meilleur acteur et meilleure actrice) et s’attira les faveurs d’une presse globalement enthousiaste devant cette « belle surprise » (Les Fiches du cinéma) mêlant « adroitement la chronique sociale et le conte fabuleux » (Cahiers du cinéma). Le film a même été distribué dans les salles françaises (JHR Films, mars 2019).

Si l’on en croit la réalisatrice, Natalia Merkoulova, ce récit déconcertant est l’adaptation cinématographique, romancée, d’une véritable histoire, entendue lorsqu’elle était petite fille, dans son village natal de Sibérie, près d’Irkoutsk. Un homme atteint d’un cancer avait tenté de combattre le mal en devant une femme, avant de disparaître définitivement, sans laisser de traces. Si le projet du film est né en 2013, juste après la sortie remarquée de PARTIES INTIMES (Интимные места), le chemin a été long pour obtenir des financements : quatre années de refus, puis la rencontre de deux producteurs audacieux, prêts à tenter l’aventure, Katia Filippova et Alexandre Rodnianski (le producteur des films d’Andreï Zviaguintsev). Le film trouva aussi une aide financière auprès du Ministère de la Culture de la Fédération de Russie.

« Une des problématiques majeures de l’histoire était l’impossibilité de tout choix individuel au sein d’une communauté très fermée. […] C’est une communauté qui peut accueillir n’importe qui en son sein, à la seule condition d’en suivre les règles ancestrales. » (Natalia Merkoulova, 2018)

Faute de budget, le tournage se déroula dans la région de Tver, à 250 kilomètres de Moscou, et non en Sibérie. L’équipe incorpora au film de véritables habitants du village dans les scènes de foule, notamment lors de la fête où Egor se révèle en travesti, au milieu des regards gênés. Il est intéressant d’entendre la réalisatrice à ce sujet : plusieurs habitants exprimèrent une certaine agressivité en voyant cet acteur grimé en femme ; pire, plusieurs techniciens, qui n’avaient pas lu le scénario et ne connaissaient rien de l’histoire qu’ils allaient devoir filmer, furent choqués devant cet accoutrement et exprimèrent leur malaise.

Dès les premières minutes du film, dans la forêt silencieuse, les réalisateurs imposent une temporalité incertaine, des dialogues réduits au minimum et une pesante ambiance, grisâtre et sombre, où rôde un discret parfum de mort, très déstabilisant pour le spectateur. La vie semble absurde pour le personnage principal : Egor tue deux braconniers pour sauver sa vie, qu’il sait désormais proche de la fin (il lui reste « environ deux mois »). D’abord innocente, sa femme comprend rapidement la situation, cherche des solutions, trouve de l’argent pour payer un médecin de Moscou, rêve de voir guérir son mari. Alors que le diagnostic semble définitif, Egor est contraint de pratiquer une pseudo séance de chamanisme. La vieille guérisseuse, bonimenteuse édentée aux airs de Baba Yaga, apporte quand même, malgré elle, une solution au désespoir du malade grâce à une chanson folklorique.

Dès lors, le couple de cinéastes marche sur un fil, délicatement tendu entre le conte merveilleux et le drame social, sans jamais donner à leurs images des tonalités différentes. Cette constance dans la morosité est probablement ce qui pourra déranger le spectateur, livré à lui-même, sans bulle d’oxygène, face à cet enfermement progressif, entre la nature hostile et les hommes intolérants. Le film est d’autant plus anxiogène que Egor, le personnage principal, cesse de parler dès qu’il se transforme en femme, comme si sa voix masculine pouvait trahir son passé d’homme malade et rappeler la mort à son souvenir.

Au-delà du seul destin d’un homme travesti, Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov filment la métamorphose d’une communauté. Dans le petit village sibérien, tout le monde se connaît, s’apprécie ou se déteste. Les habitants viennent souhaiter du courage à Egor contre sa maladie, se mobilisent pour lui prêter de l’argent. Lorsqu’il se transforme en femme, leur regard change également : curieux, circonspects, hostiles, vulgaires puis violents. Dans une scène terrible, Egor est passé à tabac devant le maire qui prend la fuite. Pourtant, les réalisateurs ne jugent pas leurs personnages ; ils expliquent leur attitude par le poids des traditions et du collectif :

« Les villageois sibériens ne peuvent tolérer les actions d’un autre homme que lorsqu’ils en comprennent totalement le sens et les raisons. […] Cette incompréhension génère une peur, un rejet et de l’agressivité. […] Dans une communauté fermée, il est inconcevable qu’un homme reste silencieux quand la société lui demande de se justifier. » (Natalia Merkoulova, 2018)

Comme une constante dans le cinéma d’auteur russe contemporain, la nature gigantesque de L’HOMME QUI A SURPRIS TOUT LE MONDE n’est pas une source d’émancipation ou de liberté. Pire, la taïga sibérienne se révèle une prison, des abysses où errent les parias de la société : voleurs, violeurs, invertis. Il y a quelque chose de la forêt maléfique des contes merveilleux, mais l’homme y remplace le loup et un viol collectif fait office de festin. La cabane de Walden se transforme en cabinet de tortures, comme dans les films d’horreur.

Sur cette base dramatique, éprouvante, les cinéastes n’avaient pas d’autre choix que d’utiliser le merveilleux comme porte de sortie. La guérison miraculeuse (la mort arrêtée), l’accouchement (la renaissance) et un magnifique dernier plan, poétique, empêchent l’affliction. Le spectateur dérouté jette alors un œil sur une Russie en fac-similé, où les traditions, l’ignorance et l’homophobie restent des fardeaux réels des campagnes conservatrices. Habilement, l’apport du fantastique offre aussi à cette histoire une dimension universelle contre toutes les intolérances.

Il faut rendre l’hommage qu’ils méritent aux quelques acteurs du film, à commencer par Evgueni Tsyganov (Egor), dont la virilité un peu rustre se transforme progressivement en sensibilité touchante. Son destin est en décalage avec celui de la communauté et peut aussi s’envisager comme la lutte individuelle d’un homme qui se bat d’abord contre lui-même, contre la maladie, la mort inéluctable et contre ses propres certitudes de mâle. « Un garçon ne pleure pas » dit-il à son fils, avant d’aller acheter des vêtements féminins à la ville. Finalement, ses fusils, ses cartouches et ses principes ne lui seront d’aucun secours ; seuls son courage et son imagination lui sauveront la vie.

À ses côtés, Natalia Koudriachova incarne une épouse solide, tourmentée mais compréhensive ; Iouri Kouznetsov un grand-père taiseux et Igor Savotchkine un habitant brutal, le premier à s’en prendre physiquement à Egor.

L’HOMME QUI A SURPRIS TOUT LE MONDE est disponible en DVD chez JHR Films (2019), dans sa version originale russe sous-titrée en français. En suppléments, quelques scènes coupées et des photographies du film.

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Moscou ne dort jamais (2017)

Qui n’a jamais rêvé de découvrir un film russe mis en scène par un cinéaste irlandais passionné par la vie moscovite ? C’est ce que propose Johnny O’Reilly avec son MOSCOU NE DORT JAMAIS (Москва никогда не спит), film choral situé au cœur de la capitale et des tourments émotionnels d’une douzaine de personnages, dont les destins s’entrecroisent le temps d’une journée de septembre.

Johnny O’Reilly est un métèque au cœur de la cité. Irlandais de langue et de naissance, occidental de culture, il vit en Russie depuis une quinzaine d’années et participe épisodiquement à des productions audiovisuelles locales (courts métrages et documentaires). De son point de vue, MOSCOU NE DORT JAMAIS est avant tout une déclaration d’amour à son pays d’adoption – et ce n’est pas moi qui viendrai me plaindre de cette noble intention !

Pour autant, l’ambition de ses références dépasse largement le cadre de ce beau dessein. Dans la presse anglo-saxonne, le réalisateur déclare s’inscrire à la suite de Robert Altman et de son SHORT CUTS (1977) ou de l’impressionnant MAGNOLIA (1999) de Paul Thomas Anderson, deux films monuments en forme de mosaïques cinématographiques, où la virtuosité de la mise en scène (et du montage) rivalise avec un scénario ciselé, ensemble de destins croisés autour des sempiternelles thématiques : amour, mensonges, désillusions et versatilité de l’existence. Le long métrage de O’Reilly, s’il n’est pas dénué de jolies séquences, semble beaucoup trop sage pour marquer ou renouveler durablement le genre.

De la même façon, ce film choral est censé offrir une autre vision de la Russie aux spectateurs occidentaux, trop habitués à voir le « pays de Poutine », chez Zviaguintsev et Bykov notamment, comme « un chaudron de corruption, de désespoir et de répression » (The New York Times, 2017). Ils en seront pour leurs frais ! La Moscou de O’Reilly montre un oligarque forcé de s’exiler devant la pression du pouvoir, une maison de retraite en forme de mouroir horrifique, des alcooliques en fin de vie et une minette racoleuse qui drague en boîte de nuit. Vous avez dit clichés ?

En toute honnêteté, MOSCOU NE DORT JAMAIS vaut quand même mieux que son titre ridicule. Si, comme souvent, les histoires sont traitées de façon inégale, certaines séquences emportent l’adhésion : ainsi de ce vieux comique (Iouri Stoïanov, dans un rôle clin d’œil à sa propre carrière) qui manque de se tirer une balle dans la tête pour mettre fin à un supplice humiliant, ou de cette jolie scène, esthétiquement réussie, dans laquelle deux anciens amants fument une cigarette, nus, devant un magnifique panorama de la ville.

Les intrigues familiales et émotionnelles sont un peu fades ; car finalement assez communes. L’histoire pourrait être transposée sans difficultés à Paris, New York ou Tokyo, puisqu’elles ne recèlent d’aucune spécificité russe (sinon la vodka). En cela, le film déçoit : on pouvait imaginer que l’âme moscovite – si tant est qu’elle existe – transpire de toutes les scènes, de chaque morceau de cadre. Hélas, loin d’être traitée comme un personnage à part entière (comme dans MOSCOU NE CROIT PAS AUX LARMES), la capitale n’est qu’un paysage décoratif, filmé avec des drones et quelques horizons colorés : le générique initial s’affiche sur les principaux monuments touristiques et le dernier plan s’efface sur une vue aérienne du Kremlin. Agréable carte postale, au mieux.

La force d’un film choral réside, en large partie, dans le choix des acteurs ; le réalisateur ne s’y trompe pas et élabore un casting intéressant, parsemé de visages et de caractères qui composent peut-être le (seul) vrai relief de cet enchevêtrement de destins individuels et collectifs. Ainsi, certains acteurs marquent les esprits : les vétérans Iouri Stoïanov et Mikhaïl Efremov, bien sûr, mais aussi les jeunes femmes, fortes personnalités devant des hommes dominés par l’alcool ou les élans puérils de la jeunesse : Evguenia Brik est une épouse tourmentée ; Lioubov Novikova (Axionova) est la jeune impétueuse au cœur fragile ; Elena Safonova une épouse digne devant les infidélités de son mari. Alexeï Serebriakov, quant à lui, incarne un entrepreneur obligé de se réfugier à l’étranger ; rôle sans éclat, caricatural au possible.

En somme, MOSCOU NE DORT JAMAIS est un agréable moment de cinéma mais ne s’aventure jamais au-delà de ce qui fait pourtant le sel de son scénario : le caractère éphémère de la réalité de l’être et la permanence des sols où battent nos cœurs. Il aurait fallu un Woody Allen inspiré pour transfigurer cette mélancolique affliction.

Curieusement, le film n’est pas facilement trouvable : à ma connaissance, il n’existe pas en DVD (même chez nos amis d’outre-Atlantique). Pour le visionner en version originale, avec des sous-titres français, il faut se contenter de plateformes VOD, dont iTunes.

Mariam (2019)

Une fois n’est pas coutume, c’est vers le Kazakhstan que Perestroikino s’engage aujourd’hui, à la découverte du premier long métrage de la réalisatrice Sharipa Urazbayeva. Passé par les prestigieux festivals de Toronto (Tiff), Busan, Locarno et Vesoul, le film est diffusé en ligne au public francophone grâce aux efforts du Festival du film Kazakhstanais en France.

MARIAM (Марьям) raconte l’histoire dramatique d’une femme, mère de quatre enfants, dont le mari disparaît subitement, sans traces ni explication. Forcée d’assurer seule la survie de sa maisonnée, elle alterne le travail auprès de ses bêtes, continue de s’occuper de ses jeunes enfants et rencontre régulièrement les policiers locaux, dubitatifs devant cette évaporation soudaine. Bien vite, privée de son bétail et d’argent, elle se résout à reconnaître un corps comme étant celui de son mari pour toucher la pension accordée par l’État aux femmes veuves. Dans le même temps, elle retrouve un ancien camarade de classe, devenu policier et très à même de lui faire des compliments. Pourtant, la réalité semble être une source d’angoisse au quotidien : si le mari de Mariam réapparaît, elle devra rendre l’argent à l’État.

La trame du film est authentique mais la véritable histoire est encore plus dramatique : vivant dans le petit village d’Aksu, au nord-est de Taldykourgan, Meruert s’est retrouvée seule suite à la disparition inexpliquée de son mari et de son beau-frère (dont le corps fut retrouvé peu après). Face aux complications administratives, elle n’a toujours pas réussi à obtenir d’aides de l’État et les recherches pour retrouver son mari se poursuivent encore aujourd’hui. Désespérée, contrainte de vivre dans un minuscule appartement avec ses enfants, elle s’est tournée vers les journalistes et la télévision locale. C’est au hasard d’une interview que la réalisatrice Sharipa Urazbayeva s’est intéressée à son tragique destin.

« Il n’y a ni lumière, ni eau. Pour se laver, il faut apporter de l’eau et c’est loin. Il faut se laver à la main. Comment peut-on vivre ainsi au XXIe siècle ? Comment une femme peut-elle vivre dans de telles conditions ? J’ai immédiatement vu les images du film. J’ai écrit le scénario en une semaine. » (Sharipa Urazbayeva, 2020)

Sans budget, la réalisatrice lance un appel aux dons sur Facebook. Rapidement, elle constitue une petite équipe technique, pratiquement bénévole, et recrute un acteur professionnel pour jouer le rôle du policier (Hamza Koksebek). Pour interpréter le rôle de Mariam, Sharipa Urazbayeva propose à la véritable héroïne de cette histoire (Meruert Sabbusinova) d’être filmée, non sans appréhension des possibles complications pour cette femme plongée dans la détresse : difficultés à jouer devant une caméra, apprendre un texte, regard hostile de sa communauté.

Le tournage s’est déroulé sur cinq journées, financées intégralement avec l’argent personnel de la réalisatrice, dans des conditions difficiles : promiscuité de l’équipe technique, intempéries et faible luminosité pour tourner un maximum de plans avant la nuit. Aucune scène n’a été filmée plus de 2 ou 3 fois, et tout a été gardé au montage final, donnant à ce film un aspect documentaire parfois troublant. Une fois monté, le film a été montré à des représentants du Ministère de la Culture du Kazakhstan, lequel a apporté un soutien financier pour son exportation à l’étranger, notamment dans les festivals occidentaux. La réalisatrice se souvient avec émotion de l’accueil particulièrement chaleureux des spectateurs canadiens et suisses :

« Il y a eu de nombreuses critiques élogieuses à Toronto et Locarno. Lors de la projection de notre film, nous avons dû ouvrir une deuxième salle. Les spectateurs étaient frappés par la détermination de Mariam. » (Sharipa Urazbayeva, 2020)

Quant à Meruert Sabbusinova, l’interprète principale de cette histoire autobiographique, elle n’a découvert le film – avec beaucoup d’émotion – que lors d’une projection en Suisse. Aujourd’hui, elle vit dans un petit appartement d’Almaty et continue de travailler durement pour élever ses quatre enfants.

Si le film a été salué à l’étranger, il n’a pas reçu le même accueil au Kazakhstan, la réalisatrice étant accusée de filmer la tchernoukha, la « vie en noir ». Pourtant, Sharipa Urazbayeva l’affirme : pas question dans ce film de critiquer l’État ou la société kazakhe, mais simplement de proposer un instant de vie en forme de réflexion, particulièrement sur la place des femmes et leur dépendance à l’homme.

De fait, depuis l’Occident, MARIAM apparaît comme une incroyable immersion dans un monde immuable, où le temps s’écoule différemment, au rythme des saisons et de la vie des animaux en élevage. Ce cadre ancestral, aux reflets enneigés de western, ne se pare pourtant jamais d’atours pittoresques, malgré la beauté des paysages. Une tragédie slave s’y joue en trois actes : l’absence, la résignation, le retour. La participation de la véritable famille (la mère et ses vrais enfants) ajoute à l’émotion qui se dégage de ces scènes simplistes, voire minimalistes. Le film est 1h15 de matière brute, sans gras. Son épure est la traduction esthétique des plaines austères qui séparent Mariam de la civilisation, peut-être aussi de son mari.

La mise en scène de la réalisatrice, dont c’est ici le premier long métrage après plusieurs courts remarqués, s’attarde sur des détails qui traduisent la souffrance, sans effets mélodramatiques ni musique : une maison plongée dans l’obscurité car les batteries n’ont pas été rechargées, un bétail enlevé par la famille du mari, le bain des enfants, le long chemin vers la ville et l’école, le manque de nourriture, le face-à-face kafkaïen avec l’administration. On imagine que les dialogues sont réduits à l’essence pour préserver l’actrice improvisée ; leur absence enrobe le film d’un épais nuage de mystère, rêves et réalité s’y confondent sans diaprure.

Après un passage brutal à la morgue, où on lui présente un corps défiguré, Mariam revient chez elle, en larmes. Elle se penche douloureusement sur une barrière dont les piquets entrelacés forment comme les barreaux d’une prison. Ce très beau moment constitue aussi l’affiche du film. On ne saurait mieux résumer les intentions de la cinéaste, consciente des difficultés d’être une femme kazakhe en 2020. Peut-elle exister sans l’homme ? Présent, il domine ; absent, son fantôme obsède et guide les pas de la femme abandonnée. Mariam semble condamnée à l’errance : sentimentale et administrative.

À l’instar d’IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’EST (Sadilova), réalisé la même année 2019 par une autre réalisatrice, le film interroge la place de la femme dans une société fondamentalement patriarcale. Mariam se retrouve seule à assumer toutes les responsabilités d’un foyer et sa détermination force l’admiration du spectateur, ébahi devant sa façon de trouver de l’argent et de continuer à s’occuper du bétail (le dépeçage de la brebis aura de quoi choquer le spectateur végan et sympathisant de l’association PETA). Toutefois, la réalisatrice prend garde à ne pas faire de son personnage une héroïne caricaturale : jamais Mariam ne semble heureuse de sa nouvelle solitude et la peur enlace son anxiété de ne plus avoir de quoi nourrir ses enfants. Le travail est obligatoire pour la survie, il n’a pas de vocation émancipatrice. On est loin du We Can Do It! et de Naomi Parker. Un dernier plan mystérieux montre Mariam prostrée, dans la neige – évocation de tous les possibles.

Il convient ici de remercier l’Association française du cinéma kazakhstanais (et son président qui m’a transmis l’information) pour nous permettre de visionner ce film, avec des sous-titres français, sur YouTube. On se prend à rêver que cette magnifique initiative tape dans l’œil d’un distributeur français et que MARIAM soit disponible bientôt, pour tous, en DVD !

Sources