COMPARTIMENT N°6
Hytti nro 6

Finlande, Estonie, Russie, Allemagne / 2021 / 105 minutes / Drame

Réalisation : Juho Kuosmanen
Scénario : Juho Kuosmanen, Livia Ulman, Andris Feldmanis
Photographie : Jani-Petteri Passi
Production : Amrion, Achtung Panda! Media, CTB
Interprétation : Seidi Haarla, Youri Borissov, Dinara Droukarova, Youlia Aoug, Lidia Kostina

Synopsis : Une étudiante en archéologie s’embarque dans un train depuis Moscou pour aller admirer les pétroglyphes de Mourmansk, dans le nord arctique de la Russie. D’emblée, ce long trajet en solitaire prend une mauvaise tournure lorsqu’elle découvre son compagnon de cabine, un Russe alcoolisé et vulgaire.

Grand prix du jury Cannes 2021

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Critique & analyse

Dans le dossier de presse du film, le réalisateur finlandais Juho Kuosmanen décrit sa première rencontre avec le livre éponyme de Rosa Liksom (Gallimard, 2013) : il décrit un ouvrage intéressant mais touffu, partant dans nombre de directions, impossible à adapter au cinéma. Le temps et un échange avec l’auteur lui ont tout de même permis d’imaginer, quelques années plus tard, une transposition de cette histoire soviétique dans la Russie contemporaine, en gommant les passages superflus et en transformant le scénario originel au gré des repérages, d’idées nouvelles nées d’une rencontre ou d’un paysage. Ainsi, la jeune femme ne voyage plus à travers la Sibérie et la Mongolie mais de Moscou à Mourmansk, et son compagnon de voyage semble moins brutal que celui de son ersatz littéraire.

Enthousiasmé par l’idée de réaliser un film en huit clos dans un train (« C’était une bien meilleure idée sur le papier qu’en pratique ! »), le réalisateur s’est retrouvé confronté aux difficultés d’un tournage exigu, obligeant la petite équipe technique à rivaliser d’inventivité pour cacher les micros et cadrer les acteurs. En utilisant un véritable wagon en marche, tracté par une locomotive empruntant le réseau ferroviaire public, le tournage a obligé les autorités russes à modifier certains horaires officiels pour faciliter le passage du plateau de cinéma ambulant – autorisations rendues possibles car le film est une coproduction finno-russe. Ainsi, chaque matin, le train s’élançait depuis Saint-Pétersbourg pour une dizaine d’heures de tournage dans des espaces réduits et mal aérés, avant un retour vers l’ancienne capitale impériale en fin de journée. Les derniers jours du tournage furent marqués par l’irruption de la pandémie de Covid-19, annulant de fait tous les extérieurs moscovites (finalement tournés à Pétersbourg) et ajoutant à l’angoisse, pour une partie de l’équipe, d’un confinement ou d’une fermeture des frontières imminente.

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Histoire d’amour, tranche de vie, drame des solitudes, film social, aventures dans le grand nord, road-movie ferroviaire… Compartiment n°6 est un peu cette macédoine cinématographique propre à contenter le plus grand nombre, de l’élite cannoise au cinéphile exigeant du quartier latin. Pour son deuxième long métrage, le réalisateur finlandais déjà récompensé à Cannes en 2016 (pour Olli Mäki, Prix Un certain regard) continue son voyage à la recherche de la profondeur des âmes et de leurs émotions brutes.

« La réalisation d’un film est un processus très ouvert. Vous allez vers quelque chose d’étrange, d’à peine perceptible. Cela reste un mystère pendant assez longtemps, puis peu à peu, vous commencez à trouver quelque chose qui résonne dans votre âme. […] Je déteste le moment où vous devez dire de quel genre de film il s’agit. Il vous faut une bonne réponse pour convaincre les financiers, or vous ne connaissez pas vraiment la réponse.« 

Juho Kuosmanen (2021)

Dès les premières minutes du film, le spectateur suffoque dans la touffeur d’un appartement moscovite livré aux rires extatiques d’une jeunesse cultivée, qui boit, danse et joue à faire deviner des citations. Laura (Seidi Haarla) n’est pas des leurs, bien qu’elle embrasse avec passion la propriétaire des lieux, la belle et lumineuse Irina (Dinara Droukarova), qu’elle imagine être son grand amour. Étudiante en archéologie, elle doit s’embarquer le lendemain pour un long voyage vers le nord de la Russie, seule dans un pays dont elle parle et comprend la langue mais qu’elle ne connaît pas. Pour parfaire son atmosphère mystérieuse, le réalisateur enrobe son récit d’une délicate couche diaphane, rendant à peine perceptibles quelques éléments de décor auxquels se rattacher : un walkman, des K7, un air de Desireless (Voyage, Voyage, la bande-son du film). L’intrigue doit se passer quelque part entre le milieu des années 1990 et le début des années 2000, mais les paysages et les intérieurs filmés (généralement en gros plan) semblent immuables dans cette Russie pétrifiée, figée dans son passé.

Le rapport au temps est l’un des fils conducteurs de cette histoire en mouvement(s) : l’étudiante étudie les traces d’un passé millénaire, pratiquement immortel (des pétroglyphes de l’Antiquité), et n’a de cesse de vouloir capter des instants de son présent, par peur de les perdre ou de les oublier (sa caméra avec ses souvenirs joyeux à Moscou). Dans un train lancé à faible allure, le temps sur les rails avance au ralenti ; il s’arrête presque, lors d’interminables escales de plusieurs heures. Rassurée par la contemplation des fragments du passé, dont les contours se dessinent aisément, Laura minore l’importance des instants qu’elle passe avec son nouveau compagnon de route. Il faudra tout un voyage, initiatique (ou libérateur), pour qu’elle prenne conscience que sa vie est devant elle, surprenante, folle, mystérieuse, non dans un imaginaire fantasmé et lointain qui s’étiole à mesure qu’elle s’en éloigne géographiquement. Le film aurait pu s’appeler Carpe Diem – mais nous n’aurions pas acheté de ticket, n’est-ce pas.

Plus intéressant que le récit d’apprentissage, banal, la confrontation de deux solitudes opposées constitue le sel de ce film, touchant par l’interprétation de ses deux principaux interprètes. Face à la jeune étrangère à la poursuite d’un site archéologique caillouteux, inaccessible la moitié de l’année, Youri Borissov incarne la jeunesse russe des années 1990, tourmentée, violente, forcée de livrer un combat quotidien contre l’adversité. Il n’y a pas de présentation, la caméra entre dans le compartiment n°6 comme un contrôleur. Sur sa banquette, le jeune homme s’enivre, fume et aboie, tel un chien errant. Laura veut s’enfuir, pense repartir à Moscou, tout arrêter. Progressivement, la tension s’apaise, laissant place à une amitié bigarrée, à la lisière de l’histoire d’amour incestueuse. Pendant un long moment, on ne sait jamais vraiment où va nous conduire ce train ; le spectateur doute même qu’il roule vraiment vers Mourmansk. Une nuit d’étape entraîne le couple dans une déambulation dans les recoins d’une campagne pauvre, chez une « amie de la famille ». L’alcool et la neige sont les couleurs d’une touchante peinture agreste, vaporeuse dans ses incantations. Juho Kuosmanen gratte sur les parois élimées de ses décors pour en détacher de petits copeaux d’humanité. Sa force est de ne jamais céder au pittoresque outrancier ; les détails jouent en sa faveur car ils sortent du cadre.

En définitive, on pourrait regretter le manque de lyrisme de ce film, finalement très démonstratif dans sa dernière partie. Isolée à Mourmansk, ville grisâtre et déprimante, Laura dresse un morne constat de ses espoirs, avant de retrouver son ancien compagnon de voyage, décidé à lui faire voir les fameuses traces archéologiques. Après une épopée solitaire et joyeuse, les deux âmes reprennent leurs routes respectives, avec le sourire fastidieux du devoir accompli – on aurait tellement adoré voir Laura disparaître dans un lointain nébuleux, telle une Elena Solovei à la fin d’Esclave de l’amour (Mikhalkov, 1976). Bien que Compartiment n°6 soit une coproduction finno-russe, le film reste une émanation romantique de la vision occidentale de la nature comme espace d’émancipation, voire d’introspection (Thoreau), et va à rebours du traitement souvent attribué par les cinéastes russes aux infinis géographiques de leur territoire.

Le film séduira néanmoins le plus large public pour ses qualités esthétiques (jolie lumière de Jani-Petteri Passi) et la sincérité de son interprétation, abrupte et bouillonnante de talent. Le charme opère du début à la fin, c’est peut-être le principal. À défaut de mériter un Grand Prix du Jury à Cannes, ce conte désenchanté possède toutes les vertus propres à rappeler que le cinéma est aussi une merveilleuse façon de dessiner l’ailleurs ; dès lors, il n’est pas rare que nos souvenirs se confondent avec nos rêves artificiels, peuplés de trains séculaires, de samovars et de vieilles couvertures marron qui grattent et qui boulochent.

J. Morvan
22 novembre 2021

DVD & Blu-ray

Éditeur : Blaq Out
Date de sortie : 3 mai 2022
Support : DVD
Langues : VOST
Bonus : Interview de Juho Kuosmanen

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