Silverland : la cité de glace (2020)

À Saint-Pétersbourg, à l’aube du XXe siècle, les eaux gelées de la Neva se transforment en gigantesque patinoire où se croisent les marchands de foire, la police du tsar, les aristocrates et les modestes habitants de la capitale impériale. Anonyme au cœur de cet infini de glace et de dorures, le jeune Matveï vit seul avec son père, très malade. Pour lui payer des soins, il s’acoquine avec une bande de voleurs, particulièrement habiles sur des patins à glace. Un soir, il croise le regard d’une riche héritière en mal de liberté.

Il y a quelques années, coincé dans la rame bondée d’un métro parisien, vieillard éclopé au souffle striduleux, je n’avais pu me dérober à l’écoute silencieuse d’une conversation entre deux jeunes étudiantes qui sortaient d’une séance de cinéma ; dix minutes de débat passionné autour d’une question centrale : peut-on regarder sérieusement un film de Noël en plein été ? La station Gare de Lyon atteinte, le débat n’était toujours pas terminé, et je partis bondissant vers un autre train moins animé. Aujourd’hui, perdu au milieu de la page blanche de cet article immaculé, cette interrogation est revenue me hanter, comme le fantôme d’un cauchemar que je croyais à jamais chassé de ma mémoire.

SILVERLAND : LA CITÉ DE GLACE (Серебряные коньки) est présenté comme une lointaine adaptation du célèbre roman pour la jeunesse de Mary Mapes Dodge, Les Patins d’argent, publié pour la première fois en 1865 aux États-Unis et traduit en France dix ans plus tard par les éditions Hetzel. Du conte originel, dont l’intrigue se déroulait aux Pays-Bas, il ne reste pas grand chose : la pauvreté d’un père malade et de son fils, ses dons pour le patin à glace. L’action est transposée dans les beaux quartiers de la Saint-Pétersbourg de 1900, filmée comme une mégapole féérique où les ors de l’aristocratie illuminent les canaux gelés de la ville, artères opalines devenues un marché à ciel ouvert dans lequel les voleurs en patins à glace tentent d’échapper à des policiers aux matraques implacables. Les trucages numériques confèrent à ce tableau fantasmé des accents de cité enchantée. Même les lointaines fumées des usines de Vyborg semblent colorer le ciel noir de douces nuances de gris argenté.

Cette carnation fantasmatique est assumée par le scénariste et le réalisateur : pas question de filmer une fresque sociale, bien que certains dialogues évoquent – avec de gros et lourds sabots ! – les tourments révolutionnaires qui secouent les bas-fonds ouvriers de la ville à l’aune des années 1900 : on donne à lire Le Capital (Marx, 1867) à une jeune aristocrate libertaire et les voleurs à la tire se transforment volontiers en rouges quand ils sont ivres ; rien de plus, et c’est heureux. Un message politique aurait été de trop dans ce conte déjà dégoulinant, par trop artificiel.

À l’image du DUELLISTE (Mizguirev, 2016), SILVERLAND se meut lourdement sur un fil instable, celui de la reconstitution numérique, chimère du cinéma contemporain en mal d’authenticité. Le spectateur peut prendre du plaisir à contempler de superbes vues de la capitale des tsars, agrémentées de plans tournés dans les véritables monuments qui continuent de faire le bonheur des touristes du monde entier : la forteresse Pierre-et-Paul, le palais Ioussoupov, le palais de Marbre, le château des Ingénieurs, etc. Souvent filmée du ciel, cette Saint-Pétersbourg de cinéma, baignée de soleil et de neige, ressemble à ces cartes postales hivernales, bleutées et encadrées de dentelle couleur de nacre, qui encombrent les marchands de souvenirs des grandes villes. Aucune sincérité ne semble pouvoir y naître – encore moins y vivre.

Ainsi, chaque personnage (même secondaire) est lui-même une transfiguration de la réalité. Le jeune Matveï (Fiodor Fedotov), sous-prolétaire opprimé de l’Ancien Régime, devient miraculeusement un personnage romantique, propret et plein d’allant. Son petit logement malsain, plein de cafards, ressemble soudain à une jolie cabane de Noël, nichée au fond d’une ruelle mystérieuse, parce qu’enveloppée d’une brume factice – en réalité un coupe-gorge qui devait sentir l’urine et les ordures. On me rétorquera bien vite qu’il s’agit d’un conte, fantasmagorique par essence. Pourtant, quelque chose me dérange dans ces reconstitutions truquées ; peut-être est-ce là une déformation de mon métier d’enseignant, dans lequel je dois sans cesse démythifier ou détruire les représentations historiques erronées de mes élèves. Je ne voudrais empêcher personne de rêver, mais l’Histoire a ses fragrances que le cinéma ne saurait réduire perpétuellement à l’état d’échantillons de parfums chimiques ; ceux que des vendeurs-machines pulvérisent dans la rue sur les mains des clients pour les inciter à consommer.

De la même façon, les grosses machineries du scénario reflètent parfaitement notre époque béate et son conformisme en préfabriqués. On pourra peut-être s’amuser au jeu des sept erreurs (ou sept ressemblances) avec le TITANIC (1997) de James Cameron ; plus loin, on se permettra de pousser un gentil soupir de mécontentement devant les « instants de modernité obligatoire » de l’intrigue. À l’heure où l’audiovisuel public français se croit obligé d’engager des acteurs noirs ou maghrébins pour « dépoussiérer » Germinal (Zola, 1885) dans une série grotesque, on ne s’étonnera pas ici de voir la fille d’un ministre du tsar fuir sa famille pour Paris et revenir enseigner les sciences à l’université de Saint-Pétersbourg devant un parterre de jeunes femmes et un Mendeleïev en adoration. Pour un peu, la jeune femme rejoignait Lénine à Zurich …

Alors, peut-on regarder un film de Noël en été ? Je crois que mon inconscient, grognon frivole et farceur, connaissait déjà, depuis longtemps, la fatale réponse.

Que le lecteur bienveillant se rassure : le film n’est pas à jeter directement dans les égouts de Pétersbourg. Ses qualités techniques, ses merveilleux décors (dans tous les sens du terme), sa musique enchanteresse et la qualité de l’interprétation suffisent à rendre ce spectacle divertissant, à défaut d’être passionnant. Autour des jeunes Fiodor Fedotov et Sonia Priss, on prend plaisir à retrouver Alexeï Gouskov en sévère ministre, Youri Kolokolnikov en prince et Youri Borissov en chef de gang cynique, un rien dandy. En clin d’œil à la francophilie aristocratique de l’époque, le français Denis Lavant, toujours déraisonnable d’outrances, s’amuse à jouer un petit rôle d’illusionniste démasqué par la science.

Tourné en cinq mois, de janvier à mai 2019, au cœur de la ville et de ses extensions, SILVERLAND a bénéficié d’un confortable budget de 500 millions de roubles (soit un peu moins de 6 millions d’euros), alloué notamment à reconstituer les patinoires sur les canaux – ce qui ne fut pas sans problèmes (un hiver très doux) et controverses, l’équipe de tournage étant accusée de polluer la rivière Moïka avec la peinture des décors. Malgré le renfort de publicité, le film n’est pas rentré dans ses frais. En mars 2021, un an après sa sortie en Russie, les droits du film ont été achetés par Netflix sous le label (mensonger) de Netflix Original Movie. Si l’on en croit les chiffres du géant américain, cette exploitation internationale a été un grand succès.

Avant une éventuelle diffusion sur le Netflix français, SILVERLAND est disponible en DVD et Blu-ray (Condor Films, 2021), avec la version originale sous-titrée, une version française et un petit documentaire sur les coulisses du film.

La légende du dragon – The Mystery of the Dragon Seal (2019)

Après l’important succès en Russie de LA LÉGENDE DE VIY (2014), les producteurs ont voulu offrir une suite aux spectateurs, avides de retrouver les aventures de Jonathan Green, le cartographe britannique perdu dans les superstitions de l’Europe centrale aux débuts du XVIIIe siècle. Le dernier plan du film était un panneau indiquant la direction de la Chine … principale terre d’exploration de cette LÉGENDE DU DRAGON (Тайна Печати Дракона), deuxième opus de la série.

La longue litanie des sociétés de production au seuil du générique initial impose d’emblée le film comme une superproduction russo-chinoise. À l’instar de nombreuses suites, tout est revu à la hausse : plus d’argent, plus d’acteurs internationaux, de plus grands décors, plus d’humour, d’action, d’aventures, d’effets spéciaux, de musique et de bons sentiments. Hélas, pas de supplément d’âme au niveau du scénario, qui restera définitivement la seule véritable terra incognita traversée par les personnages. Au-delà de la présence renouvelée de Jason Flemyng (pâle héros, relégué au rang de comparse) et Charles Dance (une ou deux apparitions), le film s’articule autour des présences charismatiques de ces deux co-producteurs : le chinois Jackie Chan, dans un rôle de vieux maître plein de barbe grise (pas très original), et l’américain Arnold Schwarzenegger, dont la sympathique présence n’a que trop rarement été gage de réussite sur grand écran. Les deux vedettes s’amusent visiblement à multiplier les combats et les regards sombres au cœur d’une invraisemblable Tour de Londres. Les plus jeunes apprécieront, à coup sûr, les longues séquence d’action chorégraphiée qui peuplent cette extravagante histoire.

Succès oblige, ce deuxième volet se veut aussi plus familial. Les visions d’horreur, les monstres et l’ambiance lugubre des forêts d’Europe centrale laissent place aux beautés chatoyantes des paysages (fantasmés) de la Chine éternelle, dragon endormi qui se réveille finalement, au sens propre comme au figuré, à la faveur d’une intervention de Pierre le Grand et d’un cartographe britannique. Les voies de la géopolitique du divertissement sont un sujet d’étude passionnant.

Pour satisfaire le désir d’action normalisée des spectateurs du monde entier, les producteurs du film emploient, à nouveau, les recettes ancestrales du film d’aventure : héros romantique sauvé sur le gong, complice ambigu (ici, une femme douée de jolies capacités en arts martiaux ; Helen Yao), suspens (in)soutenable et plaisanteries de marins cartoonesques. Les péripéties empruntent autant à la légende du Masque de fer qu’à PIRATES DES CARAÏBES (Johnny Depp n’ayant pas fait le déplacement, c’est l’acteur nain Martin Klebba qui se charge du clin d’œil), dans un gloubi-boulga de références historiques : le voyage de Pierre le Grand en Europe de l’Ouest, l’armée de terre cuite d’un empereur Qin, la grande muraille, les légendes de la Tour de Londres ou encore la route du thé.

Comme souvent, les saveurs de cette mixture orientalisante ne sont pas complètement désagréables. Si le cinéma n’est qu’un art de divertissement, alors cette LÉGENDE DU DRAGON est une réussite ; pour ceux qui exigent un peu plus que des décors numériques insipides et de vaines situations au service d’un scénario aride, le film ne dépassera pas le stade de produit de consommation courante. Du reste, les publics russes et chinois ne s’y sont pas trompé, les résultats d’exploitation en salles ont été très décevants au regard du budget pharaonique.

Les amateurs de kung-fu et de trucages rococos se régaleront peut-être de ce film en DVD ou Blu-ray, édité en 2020 par AB Vidéo sous son titre international, THE MYSTERY OF THE DRAGON SEAL.

Le duelliste (2016)

Film d’époque à gros budget, LE DUELLISTE (The Duelist / Дуэлянт) mêle aventures, drames familiaux, violence et duels au pistolet dans les fastes de la Russie impériale, au cœur d’un XIXe siècle encore marqué par le poids des traditions et les convenances aristocratiques. S’il ne révolutionne pas le genre, le film vaut mieux que sa discrète sortie européenne, directement en DVD ou en VOD.

Des ambitions foisonnantes débordent du cadre, comme autant de références littéraires et cinématographiques excitantes. D’emblée, la caméra d’Alexeï Mizguirev s’engouffre vers une plongée lugubre au cœur de Saint-Pétersbourg dans les années 1860, période de profondes transformations sociales, économiques et architecturales dans la capitale impériale. Loin des images de carte postale, la ville est montrée comme un cloaque en travaux, constamment dévorée par des pluies torrentielles et des inondations ; les personnages évoluent dans des ruelles boueuses, marchent sur des planches de bois pour ne pas sombrer dans les eaux ; la noirceur du temps se confond avec la destinée des anti-héros de cette histoire. Mizguirev filme des bas-fonds glauques et dangereux, pourtant ils jouxtent les palais de l’aristocratie, la cathédrale Notre-Dame-de-Kazan et la coupole dorée de Saint-Isaac. Le traitement numérique des reconstitutions favorise une atmosphère ténébreuse, presque steampunk, hors du temps – un peu artificielle, forcément.

Cette ambition esthétique est assez redondante dans le cinéma contemporain : il suffit de revoir les SHERLOCK HOLMES de Guy Ritchie (2009, 2011) ou le plus récent EMPEREUR DE PARIS (Richet, 2018), qui souffrent des mêmes tares. Faire du vieux avec du neuf n’est pas toujours du meilleur goût visuel, même en IMAX.

Le scénario est un autre séduisant mélange des genres. En racontant l’histoire d’un jeune aristocrate déchu de ses titres de noblesse, exilé sur les îles aléoutiennes (encore russes pour quelques années) et avide de prendre sa revanche sur un homme tout-puissant, Alexeï Mizguirev convoque les grandes figures de la littérature populaire, contemporaines de son film : Edmond Dantès (Le comte de Monte-Cristo, A. Dumas, 1846) ou Lagardère (Le Bossu, P. Féval, 1858), pour n’en citer que deux. Le duel au pistolet chez les aristocrates de Pétersbourg évoque davantage la vie et l’oeuvre de Pouchkine ; les tatouages sont peut-être ceux de Fiodor Tolstoï. Quant au réalisme urbain ou la thématique de l’enfance brisée (le héros est un orphelin), il faut plutôt chercher dans les meilleurs romans de Dickens, au cœur de l’Angleterre victorienne.

Le produit de cette « macédoine de gènes » européens est trop romanesque, trop sentimental, pour être vraiment surprenant. Toutefois, au-delà des intrigues balisées et des grivoiseries obligatoires (il fallait bien déshabiller la jolie Youlia Khlynina), le film constitue un excellent divertissement, avec sa dose d’action, de suspens et d’émotions. Les scènes de l’exil, la mer gelée et son ciel infini, les envoûtantes lumières du palais de Beklemishev et les duels forment un ensemble de séquences très convaincantes.

Les acteurs participent de l’ambivalence de mes sentiments sur le film, malgré eux. Limités dans des rôles qu’ils incarnent parfaitement, jusqu’à la moindre ride, Piotr Fiodorov (le vengeur beau gosse, as du pistolet), Vladimir Machkov (le méchant qui fronce les sourcils), Youlia Khlynina (la belle blonde aux sentiments étourdis) et Martin Wuttke (l’étranger cupide) restent prisonniers des masques de leurs effigies littéraires. On peut complexifier les tourments d’un héros sur 2000 pages, c’est plus difficile en 1h45 d’un film grand public.

Difficile, dans ce cas, de parler de « blockbuster d’auteur », comme certains critiques russes. Alexeï Mizguirev n’est pas un débutant, encore moins un tâcheron de l’industrie cinématographique. Son film s’éloigne des clichés sur une Russie impériale majestueuse, âge d’or lointain (la ville est sombre et inondée, l’aristocratie se ridiculise dans des duels mortels, une princesse couche avec un comte parvenu et cynique …), mais LE DUELLISTE patauge aussi dans les conventions romanesques – vous avez deviné la fin, n’est-ce pas ?

Faut-il croire, alors, que le film fait long feu, tel un vulgaire pistolet de duel ? Dans un divertissement de qualité comme celui-ci, paré de réels moyens et d’une solide mise en scène (soignée jusque dans le détail des costumes et des armes à feu), l’argument sera surtout une affaire de goût(s). Plus proche des atmosphères récréatives de Jules Verne ou du réalisme magique que des drames sociaux d’Eugène Sue (Les mystères de Paris, 1843) ou Gorki (Les bas-fonds, 1902), LE DUELLISTE ne mérite pas que l’on joue son honneur – et sa vie – à la roulette russe. Le temps se chargera de clarifier ses mérites.

Le film est disponible en DVD et Blu-ray aux éditions Condor Entertainment (2019, version originale sous-titrée et version française), avec un titre international, THE DUELIST. La jaquette française ajoute encore au trouble des genres : on croirait acheter un western !