Papers, Please (2018)

PAPERS, PLEASE : THE SHORT FILM (Ваши документы) est l’adaptation en court métrage du jeu vidéo éponyme, créé par Lucas Pope en 2013. Gros succès public et critique, il mettait le joueur dans la peau d’un agent de l’immigration chargé de contrôler les entrées d’un pays à un autre, dans un petit poste frontière, l’objectif étant de parvenir à démasquer les clandestins et les terroristes en examinant méticuleusement leurs papiers.

Dans le jeu vidéo, chaque situation pouvait devenir un dilemme moral : laisser passer des pauvres gens contre de l’argent, au risque d’être sanctionné, ou se montrer trop légaliste influait sur le déroulement de la vie du personnage, obligé de gagner de l’argent pour nourrir sa famille, tout en protégeant la frontière de son pays. Dans le film, supervisé par le créateur du jeu, cette dimension kafkaïenne n’apparaît qu’en filigrane. Le réalisateur Nikita Ordynski se concentre davantage sur les détails (inspirés du jeu) des passeports, titres de séjour ou autorisations d’entrée sur le territoire, avec un véritable sens du montage. Le film est tellement bien fait qu’il en paraît presque trop sage, par moments, conventionnel à l’extrême – un comble !

Igor Savotchkine incarne l’argent de l’immigration. D’abord intransigeant sur la validation des visas, il refuse l’entrée au territoire à une jeune femme dont il est pourtant le dernier espoir. Probablement pris d’un doute, moins attentif aux détails, il laisse ensuite passer un couple en apparence inoffensif, en réalité des terroristes venus poser des bombes. En somme, PAPERS, PLEASE est l’adaptation d’une situation de jeu, avec une fin tragique (ou un game over). On imagine aisément que l’on pourrait reproduire la même histoire à l’infini, avec les mêmes personnages mais des décisions différentes.

PAPERS, PLEASE est un agréable divertissement d’une dizaine de minutes, extrêmement bien produit et interprété. Il est disponible en ligne sur YouTube, gratuitement et avec des sous-titres français, depuis février 2018. À ce jour, il comptabilise plus de 10 millions de vues !

Night Watch (2004)

En 2004, la sortie nationale de NIGHT WATCH (Ночной Дозор) fut un événement considérable pour le cinéma russe, alors en plein renouveau après une sombre décennie, marquée par l’effondrement de la production cinématographique du pays. Considéré comme le premier blockbuster de Russie, le film creva le plafond du box-office, à grand renfort de publicités impératives, s’offrant même le luxe de surpasser les succès américains du moment.

Quinze ans plus tard, que reste-t-il de cette superproduction d’envergure ? Un peu timide devant ses ors, j’ai abordé le film plein de bienveillance, malgré une présentation du distributeur français assez peu engageante : « Pendant plusieurs siècles, les forces de l’Ombre et de la Lumière ont coexisté dans un équilibre subtil … jusqu’à aujourd’hui. Les Autres de Night Watch, tels que les vampires, les sorcières ou les démons, sont dotés de pouvoirs surnaturels. Une succession d’événements mystérieux déclenche une prophétie ancestrale : un Elu va ainsi basculer dans le camp adverse, détruire l’équilibre et provoquer une guerre apocalyptique sans précédent ! » (sic)

Bien sûr, l’histoire n’a aucun intérêt mais, sur le papier, elle est à peu près intelligible – dernier moment de clairvoyance avant le délire paranormal … et l’éditeur d’ajouter un slogan racoleur pour appâter le taisson : « Quentin Tarantino présente [le film] comme le nouveau Seigneur des Anneaux. » L’occasion est toujours trop belle de montrer qu’en matière de cinéma, on peut être un cinéaste de premier plan et un fétichiste du plus mauvais goût.

La première séquence oppose, comme dans un mauvais jeu vidéo, deux armées venues « de la Nuit des Temps » mais semblables à des osts médiévaux. Vladimir Menchov apparaît sur son beau cheval, le visage grave. Le Bien et le Mal sont prêts à s’affronter pour la domination du monde ! Et tout va se jouer sur … un petit pont de pierre. Il ne manque que le chevalier Bayard pour refaire Garigliano. Soudain, au milieu de la cohue (filmée au ralenti, comme il se doit) et des effusions de sang, Menchov est pris d’un doute. Il décide d’arrêter le massacre et passe un pacte avec son ennemi, entouré des deux armées figées par un sortilège. Le décor est planté. Pas de doute possible, NIGHT WATCH s’annonce comme un nanar de premier ordre.

On pourrait s’amuser à décrire chaque séquence, chaque scène, chaque ligne de dialogue. Mais je dois le confesser, au risque de passer pour un « apôtre » de l’Ombre et d’être impitoyablement traqué par Constantin Khabenski, je n’ai pas réussi à aller jusqu’au bout du supplice. Pour me satisfaire d’un bon nanar, j’ai besoin d’un scénario linéaire – ou de Paul Préboist en curé farceur, à défaut. Celui de NIGHT WATCH est incompréhensible.

Tâcheron hypnotisé par les lumières d’Hollywood (où il travaille désormais, toujours aussi mal inspiré), le réalisateur Timour Bekmambetov cherchait manifestement à montrer ses qualités spongiaires quand il s’attela à commettre ce film : de MATRIX (Wachowski, 1999) à STAR WARS (Lucas, 1977) en passant par SOS FANTÔMES (Reitman, 1984), tout l’éventail du cinéma américain de science-fiction défile sous nos yeux, telles des marques imprimées sous le nez du spectateur – soit dit en passant, de véritables marques sponsors apparaissent régulièrement à l’écran.

Supermarché du spectateur moyen, NIGHT WATCH propose toutes les saveurs, pour tous les goûts : du vampirisme un peu gore, du ralenti en veux-tu en voilà, du rap en sourdine, du rock agressif pour souligner l’action, du Nescafé, de la sorcière spécialisée en avortement à distance, du paranormal, de l’action virile, du sentiment, une chouette qui se transforme en femme, un vortex capillaire, un boucher de Moscou qui deale du sang de cochon … j’en oublie sûrement !

Les pauvres acteurs se démènent comme ils peuvent au milieu de ce cloaque ; et je repense au sublime Alec Guinness, perdu sur le tournage du premier STAR WARS, incapable de comprendre ce qu’il fait là, ni pourquoi il a accepté ce rôle. Que viennent faire Vladimir Menchov, Valery Zolotoukhine et Rimma Markova dans cette galère ? On souffre en voyant Constantin Khabenski en ersatz de Keanu Reeves, avec ses lunettes de soleil et sa capuche.

En me promenant sur internet, je constate que le film a donné lieu à des interprétations assez poussées sur le Bien et le Mal, sur les aspects slaves (voire soviétiques) des personnages, de leurs voitures, de leurs costumes. Après tout, il y a bien des thèses de doctorat sur les œuvres d’Amélie Nothomb. Si certains veulent absolument défendre ce film, leurs commentaires sont les bienvenus sur cette page ! Si j’en crois ce que je lis, la version internationale est un peu différente de l’originale russe.

Le DVD / Blu-ray francophone de NIGHT WATCH (2008) se trouve encore aujourd’hui assez facilement sur les principaux sites de vente en ligne. Au moment où je consulte sa page, Amazon le propose à partir de 0,42 €. C’est encore trop cher payé : attendez les soldes !