Ivan Vassilievitch change de profession (1973)

Succès immédiat dès sa sortie, IVAN VASSILIEVITCH CHANGE DE PROFESSION (Иван Васильевич меняет профессию), réalisé par Leonid Gaïdaï, une histoire d’aller-retours spatio-temporels entre l’URSS et la tyrannie d’Ivan le Terrible, est prétexte à une suite de gags loufoques et d’anachronismes ; une comédie toujours culte en Russie, malgré d’évidents défauts et l’usure du temps.

Dans son appartement, qui lui sert aussi de laboratoire, Chourik Timofeev met au point une machine à remonter le temps. Comme ses expériences bruyantes dérangent trop souvent les autres habitants de l’immeuble, Ivan Vassilievitch, le gérant, s’apprête à lui faire un énième rappel à l’ordre. Pendant ce temps, un cambrioleur visite l’appartement voisin. Les trois hommes se retrouvent rapidement dans la même pièce, intrigués par la fabuleuse machine de Timofeev ; mais lorsque celle-ci se met en marche, Ivan Vassilievitch et le cambrioleur se retrouvent prisonniers du Kremlin au XVIe siècle, tandis que le tsar Ivan le Terrible débarque dans les années 1970.

En 1972, le réalisateur Leonid Gaïdaï est l’un des rois de la comédie soviétique ; tous ses films rencontrent un immense succès auprès d’un public fidèle et adepte de son ironie affable, toujours servie par des acteurs populaires. Pour sa troisième et dernière aventure de Chourik, il choisit d’adapter une pièce méconnue de Mikhaïl Boulgakov, Ivan Vassilievitch (Иван Васильевич), écrite en 1935 mais publiée pour la première fois en URSS au milieu des années 1960.

Sous le règne de Staline, la pièce originelle de Boulgakov cherchait à ridiculiser la nouvelle « aristocratie » soviétique, formée dans les années qui avaient suivi la Révolution de 1917 et la guerre civile : le tsar Ivan le Terrible débarquait dans le Moscou des années 1930, avec sa force, sa vigueur et ses valeurs patriotiques respectables, tandis que son « double » contemporain, Ivan Vassilievitch Bouncha, figurait l’archétype du parvenu cupide, lâche et mesquin, asservissant sans scrupules le petit peuple ouvrier dont il se réclamait pourtant.

Dans un premier temps, Gaïdaï adapta la pièce à son époque et supprima beaucoup de références désuètes, incompréhensibles pour le public soviétique des années 1970. Il proposa une première version du scénario à Youri Nikouline, lequel refusa catégoriquement d’interpréter le tsar Ivan, craignant une censure totale du film avant sa sortie. Après plusieurs essais, c’est finalement l’acteur Youri Yakovlev qui fut retenu, grâce à son imposante stature et sa voix grave.

Pour le rôle du cambrioleur Miloslavsky, on sait que Gaïdaï imagina d’abord réutiliser les talents comiques d’Andreï Mironov, avant de le remplacer par Leonid Kouravliov, peut-être plus sobre et retenu face à Yakovlev. Alexandre Demianenko retrouva, quant à lui, pour la troisième fois son rôle de Chourik – rebaptisé Alexandre, en son honneur -, affublé pour cette aventure d’une jolie femme, Zina, interprétée par Natalia Selezniova.

Le tournage débuta en mai 1972 dans les studios de Mosfilm et dans certains quartiers de Moscou (pour les vues contemporaines). Toutes les séquences médiévales furent tournées dans l’enceinte du kremlin de Rostov (Ростовский кремль), petite ville de l’Anneau d’or à l’architecture parfaitement conservée. La scène de la chanson de Zina, face à la mer, fut tournée à Yalta, sur les rives de la mer Noire.

Dans le film, comme dans la pièce, le retour dans le passé est prétexte à critiquer le présent – en l’occurrence, la dictature stalinienne dans les années 1930 et le pouvoir de la nomenklatura dans les années 1970. Le personnage d’Ivan le Terrible est plutôt préservé de la satire et, bien qu’il soit montré comme un chef autoritaire, perdu dans les usages d’un autre temps (il ne connaît que les boyards et les serfs, peut décider de tuer un homme et d’accorder une femme en mariage), c’est surtout son sosie venu d’URSS qui apparaît en véritable tyran.

Au début du film, Ivan Vassilievitch (interprété par un Youri Yakovlev lymphatique, un peu pataud) est un gérant d’immeuble tatillon, obsédé par la propreté et le bien-être des occupants de son bâtiment, toujours prêt à faire un rapport circonstancié sur les éléments perturbateurs, tel l’ingénieur Timofeev. Ce type de personnage est déjà caricaturé par Gaïdaï dans LE BRAS DE DIAMANT (1969) : chien de garde du communisme et de ses valeurs, le gardien est en réalité l’incarnation du conformisme bourgeois ; Ivan Vassilievitch cherche d’ailleurs à obtenir le titre de « Maison de haute culture » pour son immeuble, grâce à la présence de locataires riches ou célèbres, et dénonce, à grands renforts de rapports administratifs (la bureaucratie soviétique), tout ce qui va à son encontre.

Le pire reste à venir : lorsqu’il change de « profession », ainsi que l’indique le titre, Ivan Vassilievitch, obscur gardien d’immeuble devenu tsar de l’ancienne Russie, se meut en souverain stupide et impie. D’abord muet, fébrile (imbécile incapable de prendre une décision sans un conseiller), il finit par dilapider ou abandonner les terres de l’État à l’étranger (épisode de l’ambassadeur de Suède), s’enivre et mange sur le dos du peuple (le festin).

Même couverte de chansons, de gags et de courses poursuites burlesques, la critique sous-jacente de la classe politique de l’époque ne put échapper à la censure, qui exigea de retirer environ 10 minutes de film (séquences coupées, heureusement conservées et retrouvées récemment par un amateur) et de réécrire certaines répliques trop explicitement réalistes. Ainsi, lors du festin final, lorsque le tsar Ivan demande « Qui paye tout ça ? », le cambrioleur devenu conseiller du souverain lui répondait à l’origine : « Le peuple ! » ; la réplique fut transformée en « Pas nous, en tout cas ! ».

Si la première demi-heure du film fonctionne parfaitement grâce à un rythme déchaîné et la surprise de voir comment s’actionne la machine à remonter le temps, les séquences suivantes sont beaucoup plus inégales ; le scénario apparaît moins travaillé qu’à l’ordinaire, malgré de bonnes trouvailles visuelles. Inutile de dire que les effets spéciaux sont délicieusement démodés, comme pour tous les films de cette époque (Europe et Amérique incluses).

Les péripéties d’Ivan le Terrible en URSS sont trop ternes : passés les sourires de le voir découvrir le téléphone, l’électricité ou le magnétophone (les mêmes gags seront utilisés des années plus tard dans LES VISITEURS de Jean-Marie Poiré), on s’ennuie devant ce géant perdu dans les couloirs du temps. On sait aussi que la censure exigea des coupes et une réécriture de certaines de ces scènes avec le tsar.

L’intérêt de cette farce loufoque réside surtout dans les séquences à Moscou au XVIe siècle. Le nouveau tsar Ivan Vassilievitch, soutenu par l’abattage comique de Leonid Kouravliov (son conseiller voleur), se transforme en monstre froid, que Leonid Gaïdaï s’amuse à ridiculiser en permanence : le bon communiste Ivan est d’abord sauvé de la mort en adoptant la position d’un Christ (!), puis en prenant les atours d’un monarque, mais finit heureusement entre les mains de la police, qui le prend pour un fou. Les séquences chantées sont également très sympathiques, même si certains personnages (le producteur, la femme d’Ivan) ne parviennent pas à trouver leur place au milieu de ce film trop théâtral et décousu.

IVAN VASSILIEVITCH CHANGE DE PROFESSION est disponible en DVD aux éditions Ruscico, sous son titre international (IVAN VASILIEVITCH BACK TO THE FUTURE) et même français (2012). Il est facilement trouvable, également, sur la chaîne YouTube des studios Mosfilm, avec des sous-titres français.

4 réflexions sur “Ivan Vassilievitch change de profession (1973)

  1. esquissesderussie 5 juin 2020 / 12 h 49 min

    >Ivan Vassilievitch cherche d’ailleurs à obtenir le titre de « Maison de haute culture » pour son immeuble, grâce à la présence de locataires riches ou célèbres

    Non. J’imagine que votre erreur vient des sous-titres, incomplets. Si vous vous basez sur les sous-titres de la vidéo YT de Mosfilm, la dernière fois que j’avais pris la peine de les vérifier, ils étaient vraiment désastreux, j’avais même posté un commentaire sous la vidéo allant dans ce sens. Depuis, la correction des sous-titres a été ouverte au public, donc peut-être que ça s’est arrangé, mais dans tous les cas, il s’agit d’un film où il faut expliquer beaucoup de contexte et donc faire des « notes de haut d’écran » (comme il est de coutume, par exemple, dans la communauté du fansub d’anime).

    L’expression utilisée est « дом высокой культуры *быта* » ~ « maison de haute culture *de la vie quotidienne* ». C’est un « statut » qui existait vraiment à l’époque en URSS : les nouveaux logements étaient construits en masse (dont les fameuses « khrouchiovki »), et des gens qui jusqu’alors n’avaient connu la vie qu’à la campagne ou dans des baraquements se sont retrouvés, avec les habitudes idoines, dans des immeubles / appartements modernes. Le but était donc de motiver les habitants à veiller à l’entretien de certaines parties communes, à la propreté, etc. Aucun rapport avec la présence de célébrités ou de « riches ».

    >certains personnages (le producteur, […]) ne parviennent pas à trouver leur place
    La scène de la répétition justifie, à mon avis, l’existence du personnage.
    Il est, d’ailleurs, un metteur en scène, la notion de « producteur » était inexistante à l’époque. Le seul et unique producteur, c’était l’État. Ce qui nous renvoie à la question de la censure. Le hudsovet ou l’obkom, qui représentaient le commanditaire étatique du film, ne sont pas, au fond, de pires ou plus sévères censeurs qu’un producteur moderne qui fournit votre budget et vous dira ce qu’il trouve acceptable de faire avec ou pas. La question problématique est, surtout, le monopole et l’absence de « circuits alternatifs ».

    Pour ce qui est des aventures du Tsar en URSS, elle se base en grande partie sur, comme on dirait aujourd’hui, un humour de références, et c’est pour ça qu’elles paraissent probablement fades, pour un spectateur d’un autre temps et d’un autre pays.

    >il finit par dilapider ou abandonner les terres de l’État à l’étranger (épisode de l’ambassadeur de Suède)
    L’un des renversements principaux est que le personnage de Georges Miloslavki (le cambrioleur) devient plus moral qu’Ivan Vassilievitch, c’est lui qui le retient quand il veut concéder la volast de Kem’ à l’ambassadeur suédois

    Aimé par 1 personne

    • Julien Morvan 5 juin 2020 / 16 h 14 min

      Merci pour les précisions ! Effectivement, pour un non-russophone, les sous-titres sont toujours incomplets et facilitent quelques erreurs d’interprétation.

      Je reste convaincu, toutefois, que certains personnages restent à la marge, sans écriture pertinente. Les seconds rôles d’autres films de Gaïdaï sont nettement plus intéressants et/ou développés.

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      • esquissesderussie 5 juin 2020 / 19 h 27 min

        Je précise mes précisions, pour la « maison de haute culture », parce que je racontais ça de mémoire. En fait, apparemment, la nature des résidents eux-mêmes entrait en compte. Ce n’était pas toutefois la présence de personnes célèbres ou autre qui était importante, mais l’absence de tout « élément déclassé », délinquants connus de la milice, alcooliques notoires, etc.

        Aussi, il est difficile pour moi, ayant vu ce film une vingtaine de fois, au moins, depuis mon enfance, d’en faire une critique cinématographique lucide : toutes les lenteurs du film, tous ses moments faibles font partie intégrante de l’expérience.

        Aimé par 1 personne

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