Les courts métrages de Niguina Saïfoullaeva

Les premiers films de la réalisatrice Niguina Saïfoullaeva ont suscité l’enthousiasme de la presse européenne et ont été récompensés par deux fois dans des festivals de cinéma russe en France (Honfleur 2014, Paris 2020). Ce jeune talent à suivre a même été qualifié d’incarnation « de la nouvelle vague féministe du cinéma russe » en 2014 par la journaliste Polina Ryjova (Gazeta.ru).

Comme beaucoup, Niguina Saïfoullaeva s’est d’abord essayé au court métrage avant d’envisager son premier film, COMMENT JE M’APPELLE (Как меня зовут, 2014). Ces deux œuvres de jeunesse sont disponibles sur YouTube (en russe, sous-titres anglais) et tentent d’explorer l’intimité d’adolescentes en proie à des changements brutaux de leurs sentiments et de leurs personnalités.

TAG ALONG (Хочу с тобой, 2009) est le film de fin d’études de Niguina Saïfoullaeva, étudiante au célèbre VGIK de Moscou. Dix minutes pour évoquer la nuit où une jeune adolescente timide accompagne sa grande sœur en discothèque, pour la première fois, nuit symbolique qui amorce le passage vers l’âge adulte d’une petite fille laissée à son triste sort d’observatrice, au milieu d’une faune légèrement angoissante. Plongée dans le chaos de la musique, de l’obscurité et de l’inconnu, confrontée sans le savoir à des regards masculins obscènes et à la violence née de l’alcool, la jeune fille rêve pourtant de grandir, pour vivre dans ce monde qu’elle ne comprend pas encore ; un monde où la poitrine a plus d’importance que l’âge – cette évocation des formes féminines (donc de la puberté qui opère la transition de l’enfance à l’âge adulte) ouvre et termine le film. La petite fille rêve de voir grandir ses seins, synonymes pour elle de l’émancipation et de l’intérêt des hommes, sans comprendre qu’ils peuvent aussi conduire à sa perte.

Intelligemment, la réalisatrice place sa caméra à hauteur de la jeune fille, parfois en caméra subjective. En dix minutes, elle parvient à montrer comment une enfant comprend qu’elle n’est plus une enfant, avec justesse et sensibilité, presque sans dialogues. Elle donne aussi le ton de ce que seront ses prochains films : une exploration de la construction intime des adolescentes et jeunes femmes de la Russie contemporaine.

Plus ambitieux, son second court métrage correspond un peu à la suite de l’apprentissage, même si les personnages ne sont pas les mêmes. DOG ROSE (Шиповник, 2011), que l’on pourrait traduire en français par « L’églantier » ou « Le rosier des chiens », met en scène une jeune fille, Vera, qui s’éprend de son cousin, lors de vacances estivales dans la datcha familiale. Thème « classique » en littérature (d’Eugénie Grandet à Ada, en passant par Cyrano et Roxanne, les écrivains ont composé d’immortelles histoires, la plupart du temps tragiques) mais moins traité au cinéma. Du reste, Niguina Saïfoullaeva ne s’en sert que comme un prétexte à raconter les émois d’une adolescente provocatrice, qui trompe l’ennui par la libération de ses mœurs. La réalisatrice n’est jamais aussi à l’aise que dans les séquences d’intimité, qu’elle filme admirablement (la baignoire, le lit, la chambre), avec un luxe de détails très cinématographiques. Le reste semble un peu accessoire et manque de profondeur (les parents, le cousin, les amis sont fades) – l’écueil du court métrage, même si celui-ci dure quand même 30 minutes. Le travail sur la lumière est à noter, la réalisatrice accordant les couleurs aux émotions : le résultat est parfois curieux, notamment sur les scènes de nuit, qui font toc.

Niguina Saïfoullaeva a connu une adolescence rebelle, marquée par la guerre civile au Tadjikistan et une séparation de ses parents ; a priori, rien de comparable avec cette tranche de vie bourgeoise, dans un contexte familial et social apaisés. Pourtant, il est probable que certains traits de la jeune Vera, très bien interprétée par Lioubov Novikoka (Aksyonova), soient inspirés par sa propre histoire. Le film, s’il n’est pas parfait (notamment sur la séquence de fin et la chanson qui donne son titre au film, très clichées), a néanmoins le mérite d’être le reflet de la personnalité de son auteur. Un cinéma intime et cru, où le corps des femmes est montré, sublimé, et dépasse l’objet de fantasmes pour (re)devenir un objet cinématographique de premier plan.

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