Ils mourront tous sauf moi ! (2008)

Dans les quartiers ouest de Moscou, au milieu des tristes immeubles d’habitation construits dans les années 1970, Katya, Zhanna et Vika sont trois adolescentes ordinaires, occupées à défier l’autorité parentale, fumer ou fantasmer sur les garçons. Quand la plus rebelle insulte une professeur pendant un cours de maths, elle compromet l’organisation de la fête du lycée.

Même si ce plaisir est de moins en moins vrai, hélas, un film se découvre parfois d’abord au seuil d’une salle de cinéma, grâce à un titre et une affiche, un résumé collé sur la vitre, comme les promesses un peu mystérieuses de découvrir un nouveau monde, étriqué entre deux blockbusters américains survitaminés et des rangées de pop-corn géant. Fut un temps où les dessinateurs d’affiches de cinéma étaient de véritables artistes, génies de l’illusion, maîtres de l’onirisme substantiel, à mi-chemin entre l’impressionnisme et l’art figuratif. Las, cette époque semble révolue, en Russie comme en France – en témoignent ces deux affiches, tristes comme un boulevard périphérique de Kazan. La première (affiche originale russe) impose une vulgarité un peu triviale sur un fond noir teinté de rose fuchsia, allégorie gothique de l’adolescence contrariée ; la seconde (affiche française) est un fac-similé de toutes les affiches contemporaines du cinéma dit d’auteur : instantané de mélancolie désabusée.

Par chance, le film vaut mieux que ses affiches et son synopsis ! Du reste, le logo du Festival de Cannes permet, d’emblée, d’éliminer toute ambiguïté quant à un nouveau teen movie racoleur.

ILS MOURRONT TOUS SAUF MOI ! (Все умрут, а я останусь) est la prolongation fictionnelle d’un documentaire réalisé en 2005 par Valeria Gaï Germanica, LES FILLES (Девочки), dans lequel elle suivait déjà trois jeunes adolescentes au cœur d’une période de profonds bouleversements : « l’entrée » dans l’âge adulte. Forte de son succès dans plusieurs festivals réputés, la jeune réalisatrice s’est attelée à mettre en scène une histoire similaire pour le cinéma, en s’accordant toute latitude pour filmer ce qu’elle ne pouvait pas montrer dans un documentaire.

Toutefois, l’aspect naturaliste prédomine tout au long du film. À l’exception des scènes d’appartement, la caméra n’est jamais fixe ou posée sur des rails, mais se trouve toujours entre les mains du caméraman, valet omniscient des mouvements spontanés des actrices, largement encouragées par la cinéaste à ne pas se limiter en improvisations. Pour parfaire le réalisme, les actrices fument de véritables cigarettes et boivent réellement de l’alcool à l’écran ! Dans le même registre, la terrible séquence de lynchage, à la fin du film, n’est pas tout à fait simulée : le sang qui coule est bien celui de Polina Filonenko, rouée de coups et couverte de bleus à la fin du tournage.

Une telle volonté de détruire les barrières entre la fiction et la réalité donne au film une dimension particulière, proche des ambitions esthétiques des pionniers soviétiques des années 1920 – la violence en supplément. Valeria Gaï Germanica filme sans juger, sans émotions, presque sans mise en scène. Son film n’est pas une leçon de morale jetée au visage de la société russe, ni une attaque politique – la cinéaste est d’ailleurs une conservatrice attachée aux valeurs traditionnelles. Il ressemblerait davantage à l’anathème lancé par un vieux fou, prédicateur de l’apocalypse ; Léon Bloy avec une caméra ! C’est aussi le petit point faible du scénario, dénué de toute intrigue. Au spectateur de chercher la profondeur dans les détails ou dans l’invisible.

Au-delà de son aspect « film générationnel », ILS MOURRONT TOUS SAUF MOI ! est surtout une impression pragmatique de l’adolescence dans les années 2000. Les jeunes lycéennes veulent se faire remarquer des garçons, quand ces derniers cherchent avant tout à incarner une (fausse) virilité, faite de vanité et de plaisir sexuel égoïste. En cela, il y a probablement continuité avec les décennies, voire les siècles précédents. L’originalité de l’époque réside moins dans les nouveaux émois adolescents que dans la société qui les fait naître, une société individualiste, viscéralement violente, dans laquelle le paraître supplante l’être. La dramatique séquence de la « première fois » incarne ce désir de se montrer femme et la violence psychologique qu’elle engendre pour une jeune fille de 16 ans, déflorée en quelques minutes dans un hangar, sans protection, par un garçon qui la méprise aussitôt.

La caméra de la jeune cinéaste offre finalement au spectateur une dernière image rassurante, très brève : l’adolescente pleure dans sa chambre d’enfant. On aurait détesté la voir triompher naïvement de sa lamentable soirée.

Radical et pessimiste, ILS MOURRONT TOUS SAUF MOI ! est aussi un miroir bienveillant, tendu aux adolescents du monde entier – et, à défaut d’être un teen movie comique, devrait être montré et commenté dans les collèges, les lycées. Il remplacerait, avec force, n’importe quelle intervention de « professionnels » de la santé, expliquant à l’aide d’un diaporama poussiéreux comment et pourquoi un garçon doit utiliser un préservatif et respecter sa partenaire. Il pourrait aussi enseigner bien des choses aux parents, candides ignorants des mondes où évoluent leurs rejetons proprets – sur ce même sujet, il faut voir l’excellent film de Stéphane Demoustier, LA FILLE AU BRACELET (2019).

Ce très joli premier film, réalisé par une cinéaste prometteuse, existe dans une édition DVD (2012), aujourd’hui difficile à trouver ailleurs que sur internet – souvent d’occasion. Il propose une version française de qualité et la version originale sous-titrée.