Mariam (2019)

Une fois n’est pas coutume, c’est vers le Kazakhstan que Perestroikino s’engage aujourd’hui, à la découverte du premier long métrage de la réalisatrice Sharipa Urazbayeva. Passé par les prestigieux festivals de Toronto (Tiff), Busan, Locarno et Vesoul, le film est diffusé en ligne au public francophone grâce aux efforts du Festival du film Kazakhstanais en France.

MARIAM (Марьям) raconte l’histoire dramatique d’une femme, mère de quatre enfants, dont le mari disparaît subitement, sans traces ni explication. Forcée d’assurer seule la survie de sa maisonnée, elle alterne le travail auprès de ses bêtes, continue de s’occuper de ses jeunes enfants et rencontre régulièrement les policiers locaux, dubitatifs devant cette évaporation soudaine. Bien vite, privée de son bétail et d’argent, elle se résout à reconnaître un corps comme étant celui de son mari pour toucher la pension accordée par l’État aux femmes veuves. Dans le même temps, elle retrouve un ancien camarade de classe, devenu policier et très à même de lui faire des compliments. Pourtant, la réalité semble être une source d’angoisse au quotidien : si le mari de Mariam réapparaît, elle devra rendre l’argent à l’État.

La trame du film est authentique mais la véritable histoire est encore plus dramatique : vivant dans le petit village d’Aksu, au nord-est de Taldykourgan, Meruert s’est retrouvée seule suite à la disparition inexpliquée de son mari et de son beau-frère (dont le corps fut retrouvé peu après). Face aux complications administratives, elle n’a toujours pas réussi à obtenir d’aides de l’État et les recherches pour retrouver son mari se poursuivent encore aujourd’hui. Désespérée, contrainte de vivre dans un minuscule appartement avec ses enfants, elle s’est tournée vers les journalistes et la télévision locale. C’est au hasard d’une interview que la réalisatrice Sharipa Urazbayeva s’est intéressée à son tragique destin.

« Il n’y a ni lumière, ni eau. Pour se laver, il faut apporter de l’eau et c’est loin. Il faut se laver à la main. Comment peut-on vivre ainsi au XXIe siècle ? Comment une femme peut-elle vivre dans de telles conditions ? J’ai immédiatement vu les images du film. J’ai écrit le scénario en une semaine. » (Sharipa Urazbayeva, 2020)

Sans budget, la réalisatrice lance un appel aux dons sur Facebook. Rapidement, elle constitue une petite équipe technique, pratiquement bénévole, et recrute un acteur professionnel pour jouer le rôle du policier (Hamza Koksebek). Pour interpréter le rôle de Mariam, Sharipa Urazbayeva propose à la véritable héroïne de cette histoire (Meruert Sabbusinova) d’être filmée, non sans appréhension des possibles complications pour cette femme plongée dans la détresse : difficultés à jouer devant une caméra, apprendre un texte, regard hostile de sa communauté.

Le tournage s’est déroulé sur cinq journées, financées intégralement avec l’argent personnel de la réalisatrice, dans des conditions difficiles : promiscuité de l’équipe technique, intempéries et faible luminosité pour tourner un maximum de plans avant la nuit. Aucune scène n’a été filmée plus de 2 ou 3 fois, et tout a été gardé au montage final, donnant à ce film un aspect documentaire parfois troublant. Une fois monté, le film a été montré à des représentants du Ministère de la Culture du Kazakhstan, lequel a apporté un soutien financier pour son exportation à l’étranger, notamment dans les festivals occidentaux. La réalisatrice se souvient avec émotion de l’accueil particulièrement chaleureux des spectateurs canadiens et suisses :

« Il y a eu de nombreuses critiques élogieuses à Toronto et Locarno. Lors de la projection de notre film, nous avons dû ouvrir une deuxième salle. Les spectateurs étaient frappés par la détermination de Mariam. » (Sharipa Urazbayeva, 2020)

Quant à Meruert Sabbusinova, l’interprète principale de cette histoire autobiographique, elle n’a découvert le film – avec beaucoup d’émotion – que lors d’une projection en Suisse. Aujourd’hui, elle vit dans un petit appartement d’Almaty et continue de travailler durement pour élever ses quatre enfants.

Si le film a été salué à l’étranger, il n’a pas reçu le même accueil au Kazakhstan, la réalisatrice étant accusée de filmer la tchernoukha, la « vie en noir ». Pourtant, Sharipa Urazbayeva l’affirme : pas question dans ce film de critiquer l’État ou la société kazakhe, mais simplement de proposer un instant de vie en forme de réflexion, particulièrement sur la place des femmes et leur dépendance à l’homme.

De fait, depuis l’Occident, MARIAM apparaît comme une incroyable immersion dans un monde immuable, où le temps s’écoule différemment, au rythme des saisons et de la vie des animaux en élevage. Ce cadre ancestral, aux reflets enneigés de western, ne se pare pourtant jamais d’atours pittoresques, malgré la beauté des paysages. Une tragédie slave s’y joue en trois actes : l’absence, la résignation, le retour. La participation de la véritable famille (la mère et ses vrais enfants) ajoute à l’émotion qui se dégage de ces scènes simplistes, voire minimalistes. Le film est 1h15 de matière brute, sans gras. Son épure est la traduction esthétique des plaines austères qui séparent Mariam de la civilisation, peut-être aussi de son mari.

La mise en scène de la réalisatrice, dont c’est ici le premier long métrage après plusieurs courts remarqués, s’attarde sur des détails qui traduisent la souffrance, sans effets mélodramatiques ni musique : une maison plongée dans l’obscurité car les batteries n’ont pas été rechargées, un bétail enlevé par la famille du mari, le bain des enfants, le long chemin vers la ville et l’école, le manque de nourriture, le face-à-face kafkaïen avec l’administration. On imagine que les dialogues sont réduits à l’essence pour préserver l’actrice improvisée ; leur absence enrobe le film d’un épais nuage de mystère, rêves et réalité s’y confondent sans diaprure.

Après un passage brutal à la morgue, où on lui présente un corps défiguré, Mariam revient chez elle, en larmes. Elle se penche douloureusement sur une barrière dont les piquets entrelacés forment comme les barreaux d’une prison. Ce très beau moment constitue aussi l’affiche du film. On ne saurait mieux résumer les intentions de la cinéaste, consciente des difficultés d’être une femme kazakhe en 2020. Peut-elle exister sans l’homme ? Présent, il domine ; absent, son fantôme obsède et guide les pas de la femme abandonnée. Mariam semble condamnée à l’errance : sentimentale et administrative.

À l’instar d’IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’EST (Sadilova), réalisé la même année 2019 par une autre réalisatrice, le film interroge la place de la femme dans une société fondamentalement patriarcale. Mariam se retrouve seule à assumer toutes les responsabilités d’un foyer et sa détermination force l’admiration du spectateur, ébahi devant sa façon de trouver de l’argent et de continuer à s’occuper du bétail (le dépeçage de la brebis aura de quoi choquer le spectateur végan et sympathisant de l’association PETA). Toutefois, la réalisatrice prend garde à ne pas faire de son personnage une héroïne caricaturale : jamais Mariam ne semble heureuse de sa nouvelle solitude et la peur enlace son anxiété de ne plus avoir de quoi nourrir ses enfants. Le travail est obligatoire pour la survie, il n’a pas de vocation émancipatrice. On est loin du We Can Do It! et de Naomi Parker. Un dernier plan mystérieux montre Mariam prostrée, dans la neige – évocation de tous les possibles.

Il convient ici de remercier l’Association française du cinéma kazakhstanais (et son président qui m’a transmis l’information) pour nous permettre de visionner ce film, avec des sous-titres français, sur YouTube. On se prend à rêver que cette magnifique initiative tape dans l’œil d’un distributeur français et que MARIAM soit disponible bientôt, pour tous, en DVD !

Sources