AK-47 : Kalachnikov (2020)

Après les traditionnels films de guerre aux lourds accents patriotiques, après les récits héroïques des grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale, après les films à la gloire du char d’assaut T-34, voici le panégyrique de la kalachnikov. Vivement le biopic sur les dessinateurs des montres Vostok ou les premiers conducteurs des Katioucha !

Réalisé à l’occasion du centenaire de la naissance de Mikhaïl Kalachnikov (1919-2013), le concepteur du plus célèbre fusil d’assaut du XXe siècle, toujours utilisé partout dans le monde par les militaires, guérilleros et terroristes de tout poil, AK-47 KALACHNIKOV (Калашников) s’inscrit à la suite des nombreuses autres évocations lyriques des héros de l’Union Soviétique dans le cinéma russe, ces dernières années. Le principe de ces films semble immuable : un garçon du peuple, très ordinaire mais paré des meilleures intentions pour servir son pays, se retrouve tiraillé entre le cœur froid de la machine bureaucratique et quelques courageux esprits prêts à lui ouvrir les portes de la gloire universelle. La même trame peut servir tous les pans de la société : ainsi de Gagarine (conquête spatiale), Kharlamov (sport) ou Kalachnikov (armée), pour les plus récents exemples chroniqués sur ce blog.

La différence entre tous ces produits de consommation courante se fait donc sur les détails : la mise en scène, le travail sur la lumière, le jeu des acteurs, d’éventuelles audaces dans l’écriture et un sujet plus ou moins attirant – je dois confesser, dans le cas présent, un manque d’intérêt (et de culture) notoire pour les armes à feu ; je préfère le hockey !

Alors, que peut-on sauver du conformisme de cet énième hymne mièvre à la gloire du génie populaire de l’URSS ? Si la mise en scène ne fait montre d’aucune originalité dans le traitement des séquences (elles-mêmes bien prévisibles), il faut saluer le travail du chef opérateur Levan Kapanadze pour sa très belle photographie. Alliée à des décors de qualité et une reconstitution soignée, elle permet au film de ne jamais souffrir des aspects un peu toc du numérique mal utilisé.

Le reste semble bien trop englué dans les codes du genre. Adapté des mémoires de Kalachnikov, le récit n’évoque (presque) pas sa jeunesse tourmentée de fils de koulak, sa déportation en Sibérie et ses différentes évasions – ce qui aurait, pourtant, apporté un peu de piment aux séquences finales : ses décorations, son prix Staline et l’utilisation massive de son fusil par l’Armée rouge. Le jeune Youri Borissov a beau déclarer en interview avoir cherché à « complexifier son personnage », le résultat ne s’écarte pas du chemin tracé initialement par les producteurs (où est passé le talent de Sergueï Bodrov, scénariste et producteur du film ?) ; pire, le pauvre Kalachnikov ressemble volontiers à un benêt sans conviction ni bravoure, aussi mal à l’aise avec les femmes que face à ses « concurrents » dans les concours. Un visage lisse au service de la patrie, héros sans failles.

Le film a le bon goût de ne pas trop s’éterniser, ce qui rend son visionnage presque agréable, à défaut d’être enthousiasmant. Quelques acteurs secondaires participent de cet effort collectif pour rendre vivante cette fresque immobile, dont l’essentiel se passe entre le champ de tir et les ateliers : Alexeï Vertkov, l’homme qui murmurait à l’oreille des T-34 dans LE TIGRE BLANC (Chakhnazarov, 2012), incarne ici un officier du NKVD dans la seule scène de suspens du film ; Arthur Smolianinov est un ingénieur convaincant, tout comme le jeune Eldar Kalimouline en assistant de dernière minute. La jolie Olga Lerman, quant à elle, est moins bien servie avec un rôle de gentille épouse faussement caractérielle.

Les amateurs de fusils d’assaut peuvent découvrir ce film en VOD (version originale sous-titrée) sur différentes plateformes avant, peut-être, une sortie prochaine en DVD / Blu-ray. Il faut noter que la carrière du film n’a pas été trop malmenée par la crise sanitaire liée au Covid-19 : présenté en avant-première à Ijevsk (Oural), la ville industrielle où fut fabriqué le premier prototype de l’AK-47, le film apparaît dans le top 5 des productions favorites du public russe pour l’année 2020.

La liberté, c’est le paradis (1989)

Placé dans un orphelinat puis en « école spéciale » pour enfants à problèmes, le jeune Sacha n’a qu’une seule obsession : s’en évader continuellement pour retrouver son père, prisonnier dans un camp à l’autre bout du pays. LA LIBERTÉ, C’EST LE PARADIS (Сэр Свобода — это рай) s’attache à suivre ces envolées téméraires et solitaires à travers la Russie de la perestroïka, sorte de road-movie à hauteur d’enfant entre les murs d’une prison psychologique, humectée de détresse sociale.

Les premières images donnent le ton d’emblée : une cour de récréation close de murs, des enfants alignés, des surveillants aux allures de geôliers qui aboient un régime pénitentiaire renforcé pour cause d’évasion. La caméra surveille la cour, immobile comme un mirador. À plusieurs centaines de kilomètres, l’évadé rejoint la mansarde d’une tante qui le rend presque aussitôt à la police, après une nuit de désespoir amoureux. Elle n’est pas prête à partager la misère avec un enfant en fuite. Sacha n’a qu’une dizaine d’années et un joli sourire candide, mais il évolue dans le monde comme une bête traquée, fugitif en perpétuelle quête de liberté. Quand une policière l’arrête, il montre son tatouage : « Сэр » (Sir), initiales de « La liberté est le paradis » (Свобода это рай). L’enfant recherche son père qu’il ne connaît pas, prisonnier comme lui, ailleurs. Il n’a ni photographie, ni souvenir ; à peine un nom et l’adresse d’une prison, trouvés par hasard sur un document administratif après un interrogatoire.

Que peut-il espérer ou attendre d’une telle quête ? Le film ne délivre pas toutes les réponses, mais le réalisateur se montre pessimiste du début à la fin. Il est singulier de se souvenir que le jeune acteur (Vladimir Kosyrev) est un véritable enfant de ces « écoles spéciales », repéré par le cinéaste pour son potentiel cinégénique – il retomba dans la délinquance quelques mois après le tournage.

La caméra naturaliste de Sergueï Bodrov se contente de filmer l’enfance toute nue, sans émotion ni artifices. Il n’y a pratiquement pas de musique, beaucoup de silences ; aucun effet de mise en scène. Un enfant est menacé de viol par un autre, plus âgé, parce qu’il refuse de lui donner de l’argent ; Sacha est tabassé une nuit car ses évasions punissent l’ensemble du groupe ; des surveillants s’empiffrent de pastèque en maudissant la bêtise crasse de leurs pensionnaires ; une prostituée, entièrement nue, héberge un enfant en cavale, entre deux passes avec des miliciens. Même le baiser volé d’une jeune fille de bonne famille est triste à mourir. Sacha marche dans un dénuement sempiternel, à pieds, en train, en bateau. Il quitte une prison pour rejoindre une prison, Sisyphe de l’escapade. L’enfant se fait adulte pour redevenir un enfant auprès de son père. Il fume, dépouille et se défend comme un homme, mais il se cache innocemment dans les jupons d’une femme pour échapper à un banal contrôle d’identité.

Toute la force du film est d’interroger les notions de liberté, d’évasion ou d’internement, à travers les yeux pétillants d’un petit garçon perdu. Prisonnier de son destin comme de son environnement matériel, il ne semble pas y avoir d’issue raisonnable pour Sacha, déterminé à attendre son père encore huit longues années avant sa libération. Fiché par l’administration omnisciente (malgré les distances), condamné par les hommes qui voient en lui un fils d’alcoolique irrécupérable, rejeté par sa famille, obstiné dans une quête fastidieuse qui lui fait découvrir un homme seul et détruit (son père), le fugitif est au cœur d’une prison à ciel ouvert : sa propre vie. Si la liberté est le paradis, peut-être faut-il s’imaginer le paradis des croyants, après la mort.

LA LIBERTÉ, C’EST LE PARADIS est aussi l’un des exemples emblématiques de la « tchernoukha » (vie en noir) des décennies 1980 et 1990, un « genre de films qui s’attache à dépeindre l’enfer et la noirceur de la vie en Russie » (E. Zvonkine). De cette peinture de l’enfance brisée, seuls les rares rayons du soleil sur la nature permettent d’échapper, un instant, à l’inéluctable fatalité. Le dépouillement de la mise en scène participe de cette obscurité particulière, devenue, avec le temps, les préjugés et les sélections en festivals occidentaux, une forme de poncif du cinéma russe contemporain (voire de la Russie elle-même). Le critique de cinéma Youri Gladilchtchikov déclarait même, à ce sujet, en 2013 que « le public festivalier veut toujours recevoir de Russie […] l’image d’un pays sauvage et mauvais ».

De fait, avec le recul des trois décennies, on peut trouver le pathos et le pessimisme un peu omniprésents à certains moments du film, qui ne s’épargne pas, d’ailleurs, quelques longueurs, malgré sa très courte durée (1h10). Il n’en reste pas moins un très beau moment de cinéma, authentique, sincère, et qui ajoute une pierre à la longue série des figures enfantines confrontées aux monstruosités de l’existence sur grand écran.

À ma connaissance, le film n’existe pas en DVD en France. Pour s’offrir le plaisir de cette découverte, le cinéphile devra emprunter les chemins noirs des forums de passionnés afin de trouver, au détour d’une grande plaine slave, une vieille captation télévisée de TV5, aussi terne que les murs cendreux de la prison du pauvre Sacha.