L’arc-en-ciel (1944)

L’hiver 1941-1942, dans un village d’Ukraine occupé par les allemands, la vie quotidienne d’habitants contraints de vivre sous les brimades et la terreur nazies : on y suit le destin d’une résistante enceinte, d’une mère devenue la domestique d’une collaboratrice, de dignes vieillards, d’enfants tourmentés et de partisans prêts à livrer le combat final contre l’occupant.

Un véritable drame est à l’origine de cette histoire : à l’hiver 1942, à Uvarovka (petit village situé à une centaine de kilomètres à l’est de Moscou), la partisane Alexandra Dreiman fut arrêtée par les allemands et soumise à un rude interrogatoire pour qu’elle dévoile l’endroit où se trouvaient ses compagnons d’armes. Enceinte, elle accoucha d’un petit garçon dans la nuit. Le lendemain, les nazis utilisèrent l’enfant comme moyen de pression pour la faire parler, sans succès : le nourrisson fut transpercé par une baïonnette et la mère exécutée dans une carrière.

Cette tragique histoire fut racontée quelques semaines plus tard, comme tant d’autres, dans la Pravda, et inspira une nouvelle à l’écrivain et militante communiste polonaise Wanda Wasilewska (1905-1964), L’arc-en-ciel (Tęcza).

En 1943, le réalisateur Marc Donskoï venait de terminer le difficile tournage de ET L’ACIER FUT TREMPÉ, débuté aux studios de Kiev et terminé – avancée allemande oblige – en Asie Centrale, à Achgabat, l’actuelle capitale du Turkménistan, où toutes les équipes ukrainiennes avaient été délocalisées dans l’urgence pour continuer les tournages malgré la guerre. Il travailla le scénario directement avec Wasilewska et débuta les prises de vues en été, sous une chaleur étouffante, dans le grand stade de la ville, recouvert de sel (pour figurer la neige) et transformé en village ukrainien, grandeur nature. Les acteurs, vêtus de gros manteaux d’hiver et de bottes de fourrure décrivirent, par la suite, un tournage très inconfortable.

L’ARC-EN-CIEL (Радуга) est un film de propagande destiné à galvaniser le public soviétique contre l’envahisseur allemand, présenté tout au long du récit comme un ennemi cruel et barbare, incapable de compassion, prêt à assassiner un bébé pour faire parler sa mère. Plusieurs moments du film s’inscrivent maladroitement dans cette volonté artificielle de figurer le courage de la population opprimée par des scènes rétrospectivement désuètes : le jeune garçon assassiné par les allemands, qui tente de rejoindre sa famille en rampant dans la neige, après s’être ensanglanté les mains sur les barbelés, est l’une de ces démonstrations laborieuses, réhaussée par une musique larmoyante et la pantomime romantique du gamin.

Si le film n’était autre chose qu’une accumulation de bravoures emphatiques et stylisées, il n’aurait aucun intérêt ; probablement aurait-il disparu de la mémoire, comme beaucoup d’autres. Il faut tout le talent de Marc Donskoï pour transformer la propagande ordinaire en poésie universelle, et transfigurer le réalisme socialiste sirupeux en incantations mystiques.

C’est d’abord cette extraordinaire séquence d’enterrement nocturne, qui suit la mort du jeune garçon, abattu par une sentinelle alors qu’il donnait à manger à la prisonnière enceinte. Récupéré dans la neige et le froid, con corps gît devant l’âtre du foyer, allongé, reposé comme un Christ sur lequel viennent se lamenter la mère et ses autres enfants, en silence. Leurs visages gravent ne trahissent aucune émotion, seule la mère laisse tomber quelques larmes sur le visage du petit défunt, sans regretter son acte de courage. L’urgence n’est pas aux complaintes : il faut enterrer le corps, sans quoi les allemands le découvriront et arrêteront sûrement tout le reste de la famille. Dehors, la terre est gelée et le bruit attirerait l’attention sur eux. Il faut l’enterrer dans la maison, dont le sol est fait de terre, lui aussi. Alors, la mère et les enfants creusent, puis déposent le corps recouvert d’un linge, « pour qu’il n’ait pas de terre dans les yeux », avant d’entamer une curieuse marche immobile, comme une danse ancestrale, pour tasser la terre et faire oublier à l’ennemi qu’il s’agit d’une tombe.

Donskoï poursuit la métamorphose mystique de ses personnages quelques scènes plus tard, avec une étonnante scène d’accouchement. La partisane arrêtée est laissée seule dans une étable, surveillée par deux gardes allemands aux visages cachés par les épaisseurs de vêtements. Ses yeux s’embuent doucement, la nuit est calme et quelques petites lumières brillent dans les foyers alentours ; chacun pense à elle. Un douloureux plan fixe sur son visage, de profil, montre la future mère donner naissance à son enfant. La musique étouffe son cri et le plan suivant offre au spectateur un lever de soleil d’éternité, avec les pleurs du nouveau-né comme chant du renouveau. Le cinéaste transforme son héroïne paysanne en Vierge socialiste.

Devenue une figure sacrée, au-dessus des douleurs miséricordieuses, elle sacrifie son enfant, quelques heures plus tard, au nom de la Patrie qu’elle veut servir et ne pas trahir – allégorie vénérable de toutes ces mères qui ont sacrifié leurs fils dans la guerre. Le réalisateur la filme traverser le village, marcher devant les poteaux où se balancent des corps de résistants exécutés, puis monter une colline en forme de Golgotha. Une nouvelle Passion, socialiste, que l’on trouve en écho dans toute l’œuvre de Marc Donskoï.

Donskoï est un humaniste lucide, convaincu de la beauté de l’homme, parfois enfouie ou cachée derrière des travers maléfiques. Obsédé par cette quête du « bon », le cinéaste s’emploie continuellement à ne filmer en gros plan que les personnages susceptibles de le faire émerger – « L’Homme tragiquement beau, immense comme le monde, marche lentement de l’avant ! » écrivait Gorki en 1905. Dans L’ARC-EN-CIEL, cette ambition semble difficile à concilier avec la barbarie de l’occupant nazi, dont il faut montrer (ou suggérer) les horreurs. Sur ce point, Donskoï n’est pourtant pas aussi manichéen qu’on a pu l’écrire. À plusieurs reprises, il gratte le vernis qui recouvre le vert-de-gris allemand et dévoile une humanité inattendue, rare dans des films de propagande.

Le commandant allemand, bien que capable de prendre les pires décisions, n’est jamais montré comme une brute épaisse. Il fume délicatement une élégante pipe, se tient droit, porte beau son uniforme, parle avec flegme ; il a des allures d’aristocrate prussien, proche d’Erich von Stroheim dans LA GRANDE ILLUSION (Renoir, 1937). Dans une scène nocturne, quelques jours avant la reprise en main inéluctable des partisans, il écrit une lettre à son épouse, ment sur les nouvelles pour ne pas l’inquiéter, parle du froid, demande des nouvelles des enfants en regardant une photo de sa famille. Il n’est qu’un homme, comme les autres, qui sait probablement déjà quelle sera la seule fin possible à son aventure militaire.

Une autre scène, déconcertante, place le spectateur dans une inconfortable tension : un soldat allemand pénètre dans une petite maison avec ordre de la fouiller. La mère est absente, il n’y a que ses enfants, innocents, qui lui crient « Dehors le boche ! ». Son regard est sombre, ses mains s’accrochent à son fusil et le voici qui menace les gamins. Alors, inopinément, il se met à imiter la vache, d’abord avec sa bouche puis avec des gestes. Il demande du lait, mais ne parvient pas à se faire comprendre. On découvre aussi ses gigantesques chaussures, rembourrées contre le froid, qui lui donnent des allures de clown grotesque. Lorsqu’il pointe son fusil sur chaque enfant, on ne sait ce qu’il désire : s’amuser, communiquer ou terroriser ? Il y a quelque chose de Charlot dans ce soldat. On retrouvera un personnage similaire, plus étoffé, dans Effroyables jardins (2000) de Michel Quint, très bien adapté au cinéma par Jean Becker en 2003.

Les autres personnages de nazis restent prisonniers d’une vision plus classique du soldat-robot déshumanisé : Donskoï en fait des caricatures grotesques, bombées, aux visages masqués, tels les soldats-obus de Marcel Gromaire dans La Guerre (1925).

Donskoï se montre tout aussi compatissant avec les deux personnages de collaborateurs : le premier est le chef du village, taupe et vil agent au service des allemands – il sera fusillé par un tribunal populaire, non sans avoir imploré à genoux, pathétique, de garder la vie sauve ; le second personnage est une femme ukrainienne, très belle, dont le mari s’est engagé au front. Le croyant mort, convaincue que les ennemis seront les vainqueurs de la guerre, elle entame une relation amoureuse (et intéressée) avec le commandant allemand. Lorsque son mari revient, il l’exécute froidement d’une balle dans la tête (préfiguration de l’Épuration à venir pour cette situation très fréquente en Ukraine). Cette femme apparaît en second plan de l’intrigue mais demeure très touchante dans son abjection, grâce à la caméra bienveillante du cinéaste qui la montre toujours souriante, presque naïve, enfant jalouse d’un bonheur qu’elle ne connaîtra jamais.

En définitive, L’ARC-EN-CIEL est avant tout le portrait collectif de femmes affligées mais dignes dans leurs souffrances, à l’image de cette mère qui chaque nuit, au mépris du danger, va se recueillir aux pieds du cadavre de son fils, pendu sur la place du village. Donskoï filme les visages burinés de ces êtres qui incarnent tout à la fois le sacrifice, la résilience éternelle et l’enracinement dans la terre. Lors d’une scène de réunion publique, le cinéaste déplace doucement sa caméra sur ces regards pleins de dignité, malgré les brimades. Ils sont comme ces arbres centenaires qui résistent aux tempêtes.

La dernière scène, l’une des plus fortes du film, sort brutalement du cadre lyrique qu’affectionne le réalisateur. La colère envahit l’écran, elle semble dépasser les personnages et brûler la pellicule. Alors que les allemands ont été battus et regroupés au centre du village, une femme s’élève et se lance dans un long monologue, d’une rare violence : « Qu’ils attendent leur sort, qu’ils boivent le calice jusqu’à la lie, jusqu’à la dernière goutte ! […] Laissez-les regarder quand leurs troupes battront en retraite, quand les soldats fuiront, se rouleront dans la steppe et crèveront de faim ! Quand ils seront harcelés sous chaque buisson par des gens avec des fourches, quand ils pourriront et crèveront dans les fossés ! Quand personne ne leur donnera la moindre goutte d’eau. Ils périront de notre main mais qu’ils sachent qu’ils ont été reniés par leurs femmes et leurs enfants ! Qu’ils voient s’agiter dans la douleur leur maudite tribu, leur maudit pays ! »

Au-delà du caractère trop littéraire de cette harangue dans la bouche d’une simple femme du peuple, l’impassibilité des visages qui écoutent ce discours contraste avec l’horreur décrite. En 1943, au moment du tournage, Donskoï pouvait-il imaginer à quel point ces mots étaient visionnaires ? Pouvait-il seulement peindre l’avancée soviétique en Allemagne, les milliers de viols, la barbarie, les suicides collectifs, la destruction des villes, les bombardements ? Oui, probablement, comme le montre cette anecdote révélatrice : pour les besoins du tournage, le réalisateur utilisa comme figurantes de véritables villageoises ukrainiennes qui avaient été déplacées au moment de l’invasion. Lorsqu’elles arrivèrent sur le plateau, voyant des uniformes allemands, elles se jetèrent au-devant des nazis et les frappèrent violemment, oubliant qu’il s’agissait d’acteurs costumés.

À la sortie du film en Union Soviétique, en janvier 1944, l’ambassadeur des États-Unis demanda l’autorisation de montrer une copie du film au président américain, lequel l’apprécia si bien qu’il envoya un télégramme de félicitations à Marc Donskoï. Si l’on en croit la légende, tenace, Roosevelt n’aurait pas eu besoin d’interprète pour comprendre le film, tant les situations pouvaient se passer de mots – ce qui n’est pas faux, du reste.

Distribué sur les écrans français à partir du 20 octobre 1944, L’ARC-EN-CIEL est dans l’ensemble plébiscité par la critique, charmée par la poésie du cinéaste, « à la fois d’une pathétique simplicité et d’une écrasante densité » (L’Humanité) mais aussi « remarquable par sa sobriété » (L’avant-garde). Toutefois, la majorité des spectateurs français – au moins ceux qui écrivent – voient dans le film de Marc Donskoï une œuvre anti-allemande d’une « grande violence ». Paul Bodin, dans Libertés, n’arrive pas à trouver le film à la hauteur des « classiques » du cinéma soviétique d’avant-guerre et constate que « les images sont lentes, le découpage est médiocre, l’ensemble du film manque d’ampleur » ; André Bazin fait à peu près le même constat dans le Parisien Libéré. Il est aussi intéressant de noter que certains critiques rédigent un long papier sur le film qu’ils ont vu … en russe, sans sous-titres, sans comprendre un seul mot.

La BNF met à disposition des curieux, en ligne, un épais dossier qui regroupe des dizaines de coupures de presse sur le film.

Comme trop souvent, malheureusement, ce très beau film est introuvable en DVD dans nos rayons français. J’ai eu le plaisir de le découvrir en ligne, sur YouTube et avec des sous-titres français, grâce à la programmation de l’Association franco-russe Perspectives, à l’occasion du 76ème anniversaire de la victoire de 1945.

Sources

  • Albert Cervoni, Marc Donskoï, Seghers, 1966
  • Gallica (Bibliothèque nationale de France)

L’enfance de Gorki (1938)

Première partie de la trilogie consacrée au célèbre écrivain soviétique Maxime Gorki, adaptation fidèle de ses trois volumes autobiographiques, L’ENFANCE DE GORKI (Детство Горького) raconte les souvenirs d’une jeunesse pauvre et difficile dans les bas quartiers de Nijni Novgorod, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle ; période qui s’étend de la mort de son père jusqu’à son départ pour Kazan, pour gagner sa vie.

Quelques mois avant la mort de l’écrivain, le 18 juin 1936, le réalisateur Marc Donskoï rencontra Maxime Gorki, lequel vivait alors en résidence surveillée malgré son immense prestige dans toute l’Union Soviétique. Ils évoquèrent probablement le projet cinématographique d’une adaptation sur grand écran de ses trois récits de jeunesse, mais le vieil écrivain mit en garde le cinéaste contre toute ambition de construire un monument hagiographique en l’honneur d’un vivant. Est-ce pour cette raison que cette première partie de la trilogie ne fut réalisée que deux ans après la mort de Gorki ? Ou faut-il y voir, plus simplement, l’excès de préparation d’un cinéaste méticuleux et passionné par son sujet ?

Huit décennies plus tard, le résultat semble toujours éclatant de beauté. Loin du panégyrique outrancier bercé de réalisme socialiste, L’ENFANCE DE GORKI respecte l’avertissement de l’écrivain (pourtant décédé) et offre au spectateur une évocation minutieuse et poétique de la condition des petites gens de la Russie impériale dans les années 1870-1880.

Suivant la trame originelle de l’ouvrage de Gorki, le film est construit comme une succession de petites séquences pittoresques, la plupart du temps au cœur du noyau familial où évolue celui qui s’appelle encore Alexeï « Aliocha » Maximovitch Pechkov (il ne deviendra Gorki que plus tard, au moment où débute sa carrière de journaliste-écrivain). Orphelin de père, abandonné par une mère de plus en plus étrangère, le jeune garçon est confié à l’éducation brutale de son grand-père (personnage haut en couleur, rustique et violent) et à la douceur maternelle de sa grand-mère, l’un des personnages les plus importants de son existence. Au milieu de ses oncles et cousins, Aliocha (Alexeï Liarski) découvre la rudesse de la vie, la camaraderie, l’importance de savoir lire et s’émerveille en écoutant les histoires traditionnelles que l’on se transmet encore avec ferveur (notamment celle du domovoï, l’esprit du foyer).

S’il ne faut probablement pas espérer retrouver de l’authenticité dans une reconstitution cinématographique, Donskoï réussit néanmoins à imprimer une ambiance particulière à son film, celle des quartiers populaires qui serpentaient autour de la Volga dans les dernières années de l’ère tsariste. Le soin apporté aux détails – costumes, accessoires, objets, mobilier, etc. – participe pour beaucoup de cette évocation en arabesque de l’enfance du jeune Gorki, confronté à la misère quotidienne, à la mort, à la violence, mais aussi à la résilience inhérente à cette masse prolétarienne guidée par l’instinct de survie.

Devant la caméra du cinéaste, un monde éteint renaît de ses cendres, à hauteur d’enfant. Chaque scène, chaque mouvement de caméra se termine immanquablement par un gros plan sur le visage du petit Aliocha, habile façon de rappeler qu’il s’agit, avant tout, de ses propres souvenirs, nécessairement subjectifs et déformés. Certaines séquences dramatiques prennent ainsi de terrifiants aspects, monstrueux, comme peuvent l’être des réminiscences lointaines : ainsi de cet impressionnant incendie, où l’on aperçoit le vieux Grigori, rendu aveugle par les flammes, déambuler au milieu du brasier, tel un fantôme lugubre sorti de l’enfer. La séquence dans laquelle Aliocha découvre la mort est tout aussi marquante : le cadavre de son seul ami est étendu au milieu de la maison et chacun cherche le responsable ; le petit garçon, épouvanté, se réfugie sous la table, à hauteur du corps.

L’enchevêtrement des séquences, vaguement chronologiques (le passage de l’enfance à l’adolescence), annihile souvent le caractère tragique des événements montrés, pour le plus grand bonheur du spectateur du XXIe siècle, par trop habitué aux effets dramatiques longuement appuyés, à grands renforts de musique et de plans larmoyants. En ce sens, la poésie de Donskoï semble plus réelle que le réalisme cinématographique qui préoccupe tant nos auteurs contemporains. Le cinéaste filme comme Gorki se souvenait, sans musique ni tourbillons lacrymaux. Un mort est un souvenir et un camarade qui part vers un camp de travail est une main qui se perd dans l’horizon ensoleillé. S’il n’y avait ces cartons entre deux séquences (des extraits du texte de l’écrivain), on oublierait presque qu’il s’agit d’une histoire autobiographique.

D’une enfance individuelle, effacée dans le collectif, Marc Donskoï filme une histoire universelle, où la nature (le fleuve, les arbres, les rives où s’épuisent les forçats) revient imperturbablement rappeler aux hommes qu’ils sont mortels, de passage. Pour autant, l’immensité des paysages traduit aussi une forme de liberté pour le petit garçon, souvent confiné dans des cloaques où naît la violence (magnifique scène dans laquelle il déchire les pages du bréviaire de son grand-père, qui entre alors dans une colère tragi-comique).

Il n’est pas aisé de situer les influences esthétiques de Marc Donskoï. Instinctivement, ce récit de l’enfance, où l’agitation des rues semble plus importante aux yeux du cinéaste que l’intrigue, où les personnages du peuple débordent du cadre et se perdent dans une profondeur de champ souvent admirable, le rapproche de réalisateurs français comme Jean Renoir ou René Clair, du réalisme poétique des années 1930. Le cinéaste filme ce qu’il imagine être les descriptions de Gorki, pas ce qu’elles étaient réellement dans les années 1870. Pour autant, Donskoï ne dénigre pas l’influence du réalisme russe et de ses grandes scènes de genre : en témoignent ces deux superbes séquences où il reproduit à l’écran, presque trait pour trait, le célèbre tableau de Répine, Les bateliers de la Volga (1870-1873).

La Bibliothèque Nationale de France conserve, pour la mémoire, toute la presse française des XIXe et XXe siècles. Il est toujours amusant de sentir « le pouls » d’un temps révolu à travers les écrits de ses journalistes ou de ses écrivains, engagés ou dégagés de leur époque. J’avais montré, dans mon article sur LES JOYEUX GARÇONS (Alexandrov, 1934), à quel point certains films soviétiques pouvaient enflammer de drolatiques débats entre journalistes sur l’influence américaine dans l’esthétique cinématographique de l’URSS ou la nécessité pour elle de ne pas s’aventurer sur le terrain glissant de la comédie burlesque.

On épargna à Marc Donskoï cette tourmente de papier. L’ENFANCE DE GORKI ne fut visible sur les écrans français qu’à partir du 30 octobre 1946, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et rencontra un véritable succès critique. Dans Combat, Denis Marion vanta la qualité du jeu des jeunes acteurs, « admirables de fraîcheur et de naturel », ajoutant que « depuis le muet, on n’avait plus revu une collection de trognes aussi bien caractérisées qui paraissent vraiment appartenir à des hommes du peuple et non à de vieux cabots » (14 décembre 1946) ; dans Ce soir, Raymond Barkan s’emballa pour cette « merveille » de cinéma où « le soucis du réalisateur est plus de nous émouvoir par l’évolution psychologique d’un héros que de nous captiver par des péripéties romanesques » (18 avril 1948).

Dans l’imposant ouvrage sur le cinéma soviétique dirigé par Jean-Loup Passek (1992), on trouve également une chronique flatteuse signée Armand Johannès, pour La Revue du cinéma (décembre 1946) : « Le style direct, documentaire, exprimant avec naturel la vérité permanente et la réalité mouvante de la vie – et le style allusif, évocatoire, qui exprime avec subtilité les sentiments les plus fins, ces deux aspects de l’écrivain Gorki, merveilleusement unis, se retrouvent dans le film ».

Dans son passionnant essai sur le cinéaste soviétique, Albert Cervoni souligne, toutefois, que la trilogie de Marc Donskoï sur la vie de Gorki sortit en France dans un contexte relativement défavorable à ce genre de films : « À la Libération, le public et la critique étaient nécessairement impatients, en première urgence, des œuvres soviétiques capables de témoigner sur l’histoire la plus immédiate » – cet « appel » de l’actualité expliquant en partie, selon lui, le succès bien plus important d’un documentaire comme LA BATAILLE D’UKRAINE (Dovjenko, 1943) ou d’un film comme CAMARADE P. (Ermler, 1943). De fait, malgré ses excellentes critiques dans la presse, le film de Donskoï ne connut jamais d’exploitation nationale d’ampleur ; au mieux une ou deux salles parisiennes, puis il ressortit régulièrement, par la suite, grâce à l’obstination de passionnés dans les ciné-clubs, mais sa notoriété est loin d’égaler celle des films d’Eisenstein ou Poudovkine.

L’ENFANCE DE GORKI, ainsi que les deux autres parties de la trilogie, est disponible en DVD chez RDM Edition, dans une copie globalement satisfaisante, en version originale sous-titrée. Les bonus proposent quelques photographies de Marc Donskoï et des extraits audio de plusieurs discours de l’écrivain.

Sources

  • Albert Cervoni, Marc Donskoï, Seghers, 1966
  • Gallica (Bibliothèque Nationale de France)