Cannes 2020 : invisible Russie !

Thierry Frémeaux, le délégué général du Festival de Cannes, a annoncé ce soir la sélection officielle des films retenus pour la 73ème édition du plus célèbre festival de cinéma dans le monde – édition particulière et symbolique, sans récompenses ou véritable compétition.

Malheureusement, aucun film russe n’a été cité dans la liste des 56 films pour l’année 2020.

Les dernières éditions avaient pourtant été marquées par d’éclatantes découvertes ou confirmations du talent des réalisateurs russes, donnant un peu plus de visibilité européenne et mondiale à un cinéma qui s’exporte difficilement.

En 2017 :

  • FAUTE D’AMOUR (Andreï Zviaguintsev) : Prix du jury
  • TESNOTA, UNE VIE À L’ÉTROIT (Kantemir Balagov) : Compétition pour la Caméra d’or

En 2018 :

  • LETO (Kirill Serebrennikov) : Sélection officielle, Cannes Soundtrack Award
  • CALENDAR (Igor Poplauhin) : 2ème prix Cinéfondation
  • NORMAL (Mikhaïl Borodine) : Semaine de la critique (courts métrages)
  • AYKA (Sergueï Dvortsevoï) : Sélection officielle, Meilleure actrice (Samal Yeslyamova)

En 2019 :

  • UNE GRANDE FILLE (Kantemir Balagov) : Prix de la mise en scène Un Certain Regard, Prix FIPRESCI
  • IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’EST (Larissa Sadilova) : Un Certain Regard
  • COMPLEX SUBJECT (Olesya Yakovleva) : Cinéfondation

Une grande fille (2019)

Les deux premiers films de Kantemir Balagov, TESNOTA, UNE VIE A L’ÉTROIT et UNE GRANDE FILLE, sont disponibles dans un beau coffret édité par ARP (DVD et Blu-ray, 2019) ; toutefois, on est en droit de regretter une jaquette un peu tape-à-l’œil (« le nouveau prodige du cinéma russe »).

Pour un tel film, le support numérique servira de mémoire ; les cinéphiles pourront apprécier, redécouvrir, revisionner des scènes, analyser des plans. Mais il faut le savoir, découvrir UNE GRANDE FILLE dans l’atmosphère particulière d’une imposante salle de cinéma (presque vide) est une épreuve qu’aucune installation individuelle ne pourra remplacer – et, probablement, partie intégrante de l’expérience souhaitée par le cinéaste.

UNE GRANDE FILLE n’est pas un film de foule, malgré ce que laisserait supposer le contexte (Leningrad au sortir de la Seconde Guerre mondiale). On ne s’imagine pas non plus le visionner dans une salle remplie … curieuse sensation, malaise. La caméra de Kantemir Balagov se déplace avec autant de douceur qu’il y a de drame dans la vie des deux héroïnes, condamnées pour différentes raisons à un enfermement progressif, donc à l’isolement, la décrépitude, à l’image des murs de l’appartement, des vêtements, des jouets, des corps mutilés des soldats qui agonisent dans l’oubli ; à l’image aussi des relations sociales, filmées sans fards (deux incroyables scènes : l’amour marginal dans une voiture, un repas de famille où les langues se délient sans autre violence que la réalité).

Ce qui frappe dans la mise en scène, c’est le rapetissement des cadres dans les séquences intérieures et le choix des couleurs (variations de teintes autour du vert, rouge, marron), sublimées par le talent d’une jeune directrice de la photographie, Ksenia Sereda, 25 ans lors du tournage … On se demande comment, à cet âge précoce, elle paraît avoir autant de métier ! Une véritable révélation, un jeune talent à suivre …

Le réalisateur a déclaré s’être inspiré du premier livre de Svetlana Alexievitch, La guerre n’a pas un visage de femme (1985, disponible en poche) ; occasion de relire ces poignants témoignages de femmes oubliées lors de la « Grande Guerre patriotique ». Les deux héroïnes du film apparaissent d’ailleurs dans le livre, même si leurs véritables destins sont différents, plus dramatiques encore, moins cinématographiques. Cette influence littéraire peut aussi se ressentir dans le deuxième ouvrage de la Prix Nobel, Les cercueils de zinc (1990, en poche), où les failles derrière la « bâche kaki » qui recouvrait l’état soviétique laissent poindre le malheur individuel, la déshérence et l’abandon – peut-être le pire dans un état communiste.

UNE GRANDE FILLE est un titre français hasardeux, réducteur ; le titre original est Dylda (Дылда), traduisible par « la grande perche » – la « Girafe » dans les sous-titres français – et donc beaucoup plus concret. L’occasion de saluer la remarquable performance des deux actrices principales, encore étudiantes en cours d’art dramatique : Viktoria Mirochnitchenko, la « grande fille » au physique si particulier, bouleversante, et Vasilisa Perelygina, troublante, constamment à fleur de peau. La plupart des acteurs sont inconnus ou débutants, une volonté du réalisateur pour garder une certaine forme de spontanéité sur le plateau.