Le Père Serge (1918)

Adapté d’une nouvelle de Léon Tolstoï achevée à la fin du XIXe siècle, LE PÈRE SERGE (Отец Сергий) est l’un des films emblématiques du cinéma russe pré-révolutionnaire. Il est facilement trouvable en ligne sur internet (y compris sur Wikipédia) et a été édité en DVD par Bach Films (2006) dans une copie restaurée, dont les cartons sont traduits en français.

Ce long métrage de Yakov Protazanov est traditionnellement considéré comme un chef d’oeuvre du cinéma muet. Bien entendu, visionner un tel film aujourd’hui nécessite un effort pour faire abstraction des vieilleries de l’époque, particulièrement pénibles dans la première partie, très démonstrative, théâtralisée à l’extrême (il y a même un rideau qui ouvre et ferme une scène d’alcôve avec le tsar) et statique. La représentation de la Russie de Nicolas Ier est réalisée avec beaucoup de moyens dans les décors et les costumes mais ressemble davantage à un grand tableau animé qu’à une reconstitution vivante et palpable du premier XIXe siècle. Pourtant, ces longues séquences mondaines au cœur des palais de la cour sont une réelle nouveauté à la fin des années 1910 puisqu’il était, jusqu’alors, interdit de représenter la famille impériale à l’écran. Profitant des aléas de la censure dans la tourmente révolutionnaire, le réalisateur adapte cette nouvelle posthume d’un Tolstoï devenu mystique après avoir recherché la gloire et le profit – en somme, le destin de son personnage principal. Nicolas Ier est représenté comme un être austère et froid, à l’image de l’immense vase devant lequel il embrasse sa maîtresse avant de lui conseiller d’épouser un autre homme.

Le véritable intérêt de ce film est la performance de l’acteur principal, Ivan Mosjoukine, grande vedette du cinéma russe de l’époque. Prenant le contre-pied des autres comédiens du film, il ne surjoue pas les émotions de l’homme qu’il interprète, le prince Kossotski, mais intériorise les ambitions, la vanité, la rancune et les envies meurtrières de cet aristocrate rongé par la tentation. Une extraordinaire séquence a probablement marqué les consciences de l’époque : devenu ermite dans un monastère, le père Serge est provoqué par la sensualité et les charmes d’une femme qui prétend s’abriter dans sa cellule pour échapper à la tempête. La tentatrice se déshabille lentement, multiplie les allusions ; la musique accentue la tension chez le spectateur ; le prêtre se saisit d’une hache et la femme qu’il désire devient alors une créature maline, le diable en personne.

Les regards d’Ivan Mosjoukine dans le monastère ou la forêt figurent un peu les célèbres photographies de Raspoutine – personnage qui devient très populaire au moment de la Révolution avec le cinéma. Effrayant et sensible, le père Serge cherche une force intérieure pour oublier la vanité des hommes et les plaisirs charnels, qu’il sait fallacieux. En cela, la deuxième partie du film est remarquable et touche à l’universel.

Réalisé dans une période de bouleversements sans précédents en Russie, LE PÈRE SERGE est un pont entre l’âge d’or du cinéma russe et les prémices du cinéma soviétique à venir, quelque part entre la représentation traditionnelle d’un peuple mystique dévoué à ses prêtres et une première évocation critique de l’autôlatrie et des ambitions d’une élite décadente, perdue dans le stupre, dévorée par la cupidité.