Le territoire (2015)

En 1960, dans l’extrême nord-est de l’Union Soviétique, plusieurs équipes de géologues tentent de trouver de l’or dans des territoires gigantesques et encore sauvages. Ils doivent composer avec des autorités rétives et un climat extrême, pour des résultats peu encourageants.

On imagine, avec un léger rictus convenu, le malheureux distributeur français cherchant à vendre LE TERRITOIRE (Территория) au plus grand public, avide d’aventures et de frissons au cinéma. Après de longues recherches dans ses souvenirs d’enfance, il s’engagerait probablement sur la piste légendaire du Klondike, seul (vague) repère de la ruée vers l’or chez les spectateurs européens : chacun se souvient de Charles Chaplin aux prises avec une cabane instable dans LA RUÉE VERS L’OR (1925) et les cinéphiles les plus enthousiastes associent encore John Wayne, Randolph Scott ou Jimmy Stewart à des bagarres devant les femmes et les saloons de jolies petites bourgades d’Alaska, situations tragi-comiques dans lesquelles trouver de l’or semblait toujours facile, en marge des plaisirs de la vie.

Le film d’Alexandre Melnik est à peu près tout le contraire de cette vision, déjà bien fantasmée, quasi exotique, des explorations des larges territoires vierges du grand nord à la recherche de l’or et la fortune. Cette nouvelle adaptation du célèbre roman éponyme d’Oleg Kouvaev (1975), qui avait signé le scénario d’une première adaptation au cinéma en 1978, met en scène une galerie de prospecteurs au service de l’État, scientifiques aventureux, prêts à toutes les audaces physiques et psychologiques pour mener à bien leur périlleuse mission. Ces hommes forment une communauté relativement soudée, dévouée à un idéal collectif, qui ne leur rapporte rien d’autre qu’une existence marginale, où la mort se reflète dans les stries de chaque étendue d’eau glacée.

De la vacuité de mes vagabondages intellectuels réguliers (l’attente d’un train, d’un métro, d’une séance de cinéma, d’un rendez-vous médical, la rédaction d’un article sur le cinéma russe, etc.), je me suis toujours amusé à construire des ponts invisibles entre les différentes rives de mes obsessions quotidiennes, de mes obligations, de mes plaisirs. Ce jour de juillet 2021, un métro bruyant et nauséabond m’a conduit d’une petite librairie de Miromesnil au cinéma Le Balzac des Champs-Élysées, d’une rencontre avec l’écrivain Cédric Gras à la projection de cet imposant TERRITOIRE russe. Et dans la pénombre de l’attente, j’ai lu ces quelques lignes d’Alpinistes de Staline (Stock, 2020) que je venais de me faire dédicacer :

« L’alpinisme soviétique, lui, ne glorifie pas la mort. Il incarne à qui veut l’entendre un idéal d’altruisme, de camaraderie et de subordination des aspirations personnelles à la communauté. Une épreuve prométhéenne. […] Tout au pays des Soviets ne se conçoit que comme le rouage d’une tâche ô combien supérieure, le progrès. […] L’utilité ! Voilà plutôt où se trouve l’honneur de l’alpiniste soviétique. » (Cédric Gras, 2020)

Si les frères Abalakov (deux célèbres alpinistes soviétiques) n’ont rien à voir directement avec les géologues de l’Extrême-Orient russe représentés dans le film, les mots de leur biographe-géographe français permettent, selon moi, d’appréhender ce film épique, rude expérience de 2h30 partagée entre une histoire sans enjeux dramatiques passionnants et d’intenses contemplations d’une nature démesurée, censée devenir utile à l’homme. J’ai vu des spectateurs quitter la salle, en râlant – c’est assez rare pour être souligné. À la sortie de la séance, les avis furent (presque) unanimes : « trop long », « sans intérêt », « pénible », « nostalgie soviétique », « incompréhensible ». Je n’osai pas les contredire, tant ces arguments paraissaient tous entendables, mais un étrange sentiment de plénitude envahissait doucement mon masque et fardait de brume les verres irisés de mes lunettes. L’air vicié des Champs-Élysées n’y changea rien : je venais de voir un grand film, et son poids m’écrasait les épaules.

À la réflexion, les critiques (justifiées) à propos du film constituent son sel, grisant. La longueur est partie prenante de l’expérience, elle attire irrémédiablement le spectateur à ralentir les battements de son cœur pour vivre, avec les hommes, les traversées extraordinaires de territoires vierges, dans lesquels l’accumulation des kilomètres est une victoire illusoire contre les éléments infinis. Les expéditions qui se succèdent, sur les berges des fleuves puis dans les plaines enneigées, ramènent toujours l’humain à l’insignifiance de son emprise réelle sur une nature immuable. Malgré la beauté des paysages, Alexandre Melnik ne filme jamais cette nature avec un œil touristique, comme c’est trop souvent le cas au cinéma. Les envols au-dessus des cimes et des eaux calmes ne sont pas démonstratifs, ni gratuits : ils écrasent les géologues et les spectateurs, ils font de la poésie agreste un fardeau primitif, capable de tuer.

Il n’y a pas d’intrigue, à peine le récit évasif (difficile à suivre) d’un groupe de prospecteurs chargés de trouver de l’or dans le « territoire » fournisseur d’étain. Konstantin Lavronenko incarne la figure de proue de cette communauté virile, tout entière portée au-devant d’un objectif fantôme qui semble insaisissable. Il y a quelque chose de Moby Dick (Melville, 1851) dans cette obsession à trouver le précieux métal dans les rivières de Tchoukotka. Autour du « bouddha », surnom donné au chef, plusieurs équipes se partagent l’exploration. Le spectateur avide de sensations ou de ressorts dramatiques reste constamment sur sa faim, là aussi. Pas d’effusions, pas de tribulations individualistes, à peine un rebond final (un mort, resté mystérieux). Après deux heures de film, chaque départ est comme un éternel recommencement. Cela pourrait durer cinq heures de plus ; et on comprend les spectateurs épuisés. LE TERRITOIRE est le contraire de L’Odyssée d’Homère. Les hommes errent sans but, dans un espace qui ne cesse de s’agrandir. Ils ne rencontrent ni monstres, ni sirènes. Personne ne les attend. Leur mission est un sacerdoce collectif, jamais une aventure.

Par moments, la mise en scène d’Alexandre Melnik se fait lyrique. De longues scènes où la superbe partition de Tuomas Kantelinen accorde son emphase orchestrale avec tous les sons de la nature. L’image devient un tableau vivant, d’où émergent des personnages sortis des limbes. Plus loin, c’est un regard naturaliste que le réalisateur pose sur un vieux nomade et sa fille – magnifiques séquences, qui pourraient se visionner comme des courts métrages.

Pour autant, l’honnêteté me pousse à reconnaître que le film n’est pas une réussite absolue. Les longueurs, auxquelles je prête parfois des accents de poésie, alourdissent un peu l’ensemble, notamment lors des séquences intimistes, dans le dernier tiers du film. Le récit polyphonique laisse aussi de côté un personnage féminin de journaliste (lumineuse Ksenia Koutepova), intéressant sur le papier, traité sans caricatures mais oublié dans les replis du scénario, sans que l’on sache vraiment pourquoi l’intégrer dans cette histoire.

Le tournage du film s’étendit sur presque deux années, pour respecter les saisons montrées à l’écran. Les équipes d’Alexandre Melnik filmèrent sur le plateau de Poutorana en Sibérie et sur les rives de la mer de Béring, dans des conditions difficiles pour les acteurs, soumis aux mêmes aléas (ou presque) que leurs personnages. 115 tonnes de bois furent nécessaires pour construire le campement de base des géologues, livrées depuis Vladivostok par conteneur spécial. Au final, il y avait plus de 70 heures d’images à trier et monter. Tourné pour 500 millions de roubles (environ 6 millions d’euros), le film en rapporta six fois moins.

L’échec de ce film ne réside pas seulement dans ses longueurs et les faiblesses mélodramatiques de son scénario. Le réalisateur, ancien ingénieur hydrologue en Arctique, connaît parfaitement son sujet et a voulu faire de son TERRITOIRE un vibrant hommage à une génération d’hommes et de femmes travaillant pour « le devoir, l’honneur et la dignité ». Le générique de fin montre, d’ailleurs, des photographies d’époque, des visages anonymes, oubliés de tous. La dimension étatique est présente en filigrane : les autorités sont rétives aux états d’âme du « Bouddha » mais les géologues travaillent avec un objectif commun, servir leur pays (« Ce n’est pas votre or, c’est l’or de l’État ! »). LE TERRITOIRE serait-il un film patriotique, comme tant d’autres ? L’avant-première s’est déroulée au Kremlin, en février 2015 ; ce n’est jamais très bon signe. Pourtant, Alexandre Melnik parvient à transcender son sujet et contourner l’obstacle de la gentille propagande sur les beautés de la Russie ou la force du collectif.

Si la communauté est soudée, le film montre surtout une solitude extrême pour ces personnages errants, « derniers aventuriers » d’une planète dont la prospection s’achève (le film se termine avec les débuts de la conquête spatiale et l’exploit de Youri Gagarine) et s’ouvrira bientôt au tourisme de masse. Leur utilité n’est pas démontrée, en définitive. Ils ne seront même pas des héros dont on fait des statues. S’il y a quelque chose de prométhéen dans le destin de ces explorateurs, c’est leur supplice continu.

J’ai eu la chance de découvrir ce film lors du 7ème Festival de cinéma russe de Paris, en 2021, sur le grand écran du Balzac. À l’heure où j’écris ces lignes, les cinémas français traversent de douloureuses épreuves, vidés par la pandémie de Covid-19 et les restrictions gouvernementales. Plus que jamais, il faut se souvenir de l’importance de visionner certains films sur la gigantesque toile blanche des salles obscures. Je pense sincèrement que mon expérience avec ce film aurait été différente sur un petit écran de télévision ; nous avons tous en mémoire un souvenir de la sorte, et nos passés cinéphiles s’en trouvent bienheureux.

Hélas, pour le moment, LE TERRITOIRE n’existe pas en DVD ni en VOD, en version française. L’ouvrage d’Oleg Kouvaev lui-même reste difficile à trouver sur internet : sa dernière traduction date des années 1970.

L’homme qui a surpris tout le monde (2018)

En cinéma, comme en littérature, je suis d’avis que toutes les qualités d’une œuvre de première importance ne sauraient être gâtées, quand bien même on en raconterait tous les détails, tous les recoins de l’intrigue et que l’on dévoilerait la fin, sans honte. Toutefois, pour que la surprise du titre en reste une sur l’écran, je conseillerais à tous ceux qui n’ont jamais vu ce film de ne lire cet article qu’après le visionnage.

Dans un petit village de Sibérie, où la vie s’écoule au rythme des saisons, dans un environnement quasi autarcique, Egor, un garde forestier, apprend qu’il est atteint d’un cancer incurable, qui ne lui laisse que quelques mois à vivre. D’abord résigné à protéger financièrement sa femme enceinte et leur jeune fils, il décide soudainement de tromper la mort en se métamorphosant en femme. Plongé dans le silence, maquillé et vêtu d’une robe rouge, il devient l’objet de toutes les curiosités et suscite l’incompréhension de la communauté villageoise.

Présenté en avant-première mondiale à la Mostra de Venise le 4 septembre 2018, dans la section Orizzonti, L’HOMME QUI A SURPRIS TOUT LE MONDE (Человек, который удивил всех) a durablement marqué les spectateurs et le jury, décidé à récompenser Natalia Koudriachova (la femme d’Egor) du prix de la meilleure actrice. En France, le film fit également sensation à Honfleur (Meilleur film, meilleur acteur et meilleure actrice) et s’attira les faveurs d’une presse globalement enthousiaste devant cette « belle surprise » (Les Fiches du cinéma) mêlant « adroitement la chronique sociale et le conte fabuleux » (Cahiers du cinéma). Le film a même été distribué dans les salles françaises (JHR Films, mars 2019).

Si l’on en croit la réalisatrice, Natalia Merkoulova, ce récit déconcertant est l’adaptation cinématographique, romancée, d’une véritable histoire, entendue lorsqu’elle était petite fille, dans son village natal de Sibérie, près d’Irkoutsk. Un homme atteint d’un cancer avait tenté de combattre le mal en devant une femme, avant de disparaître définitivement, sans laisser de traces. Si le projet du film est né en 2013, juste après la sortie remarquée de PARTIES INTIMES (Интимные места), le chemin a été long pour obtenir des financements : quatre années de refus, puis la rencontre de deux producteurs audacieux, prêts à tenter l’aventure, Katia Filippova et Alexandre Rodnianski (le producteur des films d’Andreï Zviaguintsev). Le film trouva aussi une aide financière auprès du Ministère de la Culture de la Fédération de Russie.

« Une des problématiques majeures de l’histoire était l’impossibilité de tout choix individuel au sein d’une communauté très fermée. […] C’est une communauté qui peut accueillir n’importe qui en son sein, à la seule condition d’en suivre les règles ancestrales. » (Natalia Merkoulova, 2018)

Faute de budget, le tournage se déroula dans la région de Tver, à 250 kilomètres de Moscou, et non en Sibérie. L’équipe incorpora au film de véritables habitants du village dans les scènes de foule, notamment lors de la fête où Egor se révèle en travesti, au milieu des regards gênés. Il est intéressant d’entendre la réalisatrice à ce sujet : plusieurs habitants exprimèrent une certaine agressivité en voyant cet acteur grimé en femme ; pire, plusieurs techniciens, qui n’avaient pas lu le scénario et ne connaissaient rien de l’histoire qu’ils allaient devoir filmer, furent choqués devant cet accoutrement et exprimèrent leur malaise.

Dès les premières minutes du film, dans la forêt silencieuse, les réalisateurs imposent une temporalité incertaine, des dialogues réduits au minimum et une pesante ambiance, grisâtre et sombre, où rôde un discret parfum de mort, très déstabilisant pour le spectateur. La vie semble absurde pour le personnage principal : Egor tue deux braconniers pour sauver sa vie, qu’il sait désormais proche de la fin (il lui reste « environ deux mois »). D’abord innocente, sa femme comprend rapidement la situation, cherche des solutions, trouve de l’argent pour payer un médecin de Moscou, rêve de voir guérir son mari. Alors que le diagnostic semble définitif, Egor est contraint de pratiquer une pseudo séance de chamanisme. La vieille guérisseuse, bonimenteuse édentée aux airs de Baba Yaga, apporte quand même, malgré elle, une solution au désespoir du malade grâce à une chanson folklorique.

Dès lors, le couple de cinéastes marche sur un fil, délicatement tendu entre le conte merveilleux et le drame social, sans jamais donner à leurs images des tonalités différentes. Cette constance dans la morosité est probablement ce qui pourra déranger le spectateur, livré à lui-même, sans bulle d’oxygène, face à cet enfermement progressif, entre la nature hostile et les hommes intolérants. Le film est d’autant plus anxiogène que Egor, le personnage principal, cesse de parler dès qu’il se transforme en femme, comme si sa voix masculine pouvait trahir son passé d’homme malade et rappeler la mort à son souvenir.

Au-delà du seul destin d’un homme travesti, Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov filment la métamorphose d’une communauté. Dans le petit village sibérien, tout le monde se connaît, s’apprécie ou se déteste. Les habitants viennent souhaiter du courage à Egor contre sa maladie, se mobilisent pour lui prêter de l’argent. Lorsqu’il se transforme en femme, leur regard change également : curieux, circonspects, hostiles, vulgaires puis violents. Dans une scène terrible, Egor est passé à tabac devant le maire qui prend la fuite. Pourtant, les réalisateurs ne jugent pas leurs personnages ; ils expliquent leur attitude par le poids des traditions et du collectif :

« Les villageois sibériens ne peuvent tolérer les actions d’un autre homme que lorsqu’ils en comprennent totalement le sens et les raisons. […] Cette incompréhension génère une peur, un rejet et de l’agressivité. […] Dans une communauté fermée, il est inconcevable qu’un homme reste silencieux quand la société lui demande de se justifier. » (Natalia Merkoulova, 2018)

Comme une constante dans le cinéma d’auteur russe contemporain, la nature gigantesque de L’HOMME QUI A SURPRIS TOUT LE MONDE n’est pas une source d’émancipation ou de liberté. Pire, la taïga sibérienne se révèle une prison, des abysses où errent les parias de la société : voleurs, violeurs, invertis. Il y a quelque chose de la forêt maléfique des contes merveilleux, mais l’homme y remplace le loup et un viol collectif fait office de festin. La cabane de Walden se transforme en cabinet de tortures, comme dans les films d’horreur.

Sur cette base dramatique, éprouvante, les cinéastes n’avaient pas d’autre choix que d’utiliser le merveilleux comme porte de sortie. La guérison miraculeuse (la mort arrêtée), l’accouchement (la renaissance) et un magnifique dernier plan, poétique, empêchent l’affliction. Le spectateur dérouté jette alors un œil sur une Russie en fac-similé, où les traditions, l’ignorance et l’homophobie restent des fardeaux réels des campagnes conservatrices. Habilement, l’apport du fantastique offre aussi à cette histoire une dimension universelle contre toutes les intolérances.

Il faut rendre l’hommage qu’ils méritent aux quelques acteurs du film, à commencer par Evgueni Tsyganov (Egor), dont la virilité un peu rustre se transforme progressivement en sensibilité touchante. Son destin est en décalage avec celui de la communauté et peut aussi s’envisager comme la lutte individuelle d’un homme qui se bat d’abord contre lui-même, contre la maladie, la mort inéluctable et contre ses propres certitudes de mâle. « Un garçon ne pleure pas » dit-il à son fils, avant d’aller acheter des vêtements féminins à la ville. Finalement, ses fusils, ses cartouches et ses principes ne lui seront d’aucun secours ; seuls son courage et son imagination lui sauveront la vie.

À ses côtés, Natalia Koudriachova incarne une épouse solide, tourmentée mais compréhensive ; Iouri Kouznetsov un grand-père taiseux et Igor Savotchkine un habitant brutal, le premier à s’en prendre physiquement à Egor.

L’HOMME QUI A SURPRIS TOUT LE MONDE est disponible en DVD chez JHR Films (2019), dans sa version originale russe sous-titrée en français. En suppléments, quelques scènes coupées et des photographies du film.

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