Revenez demain … (1963)

Aux débuts des années 1960, une jeune femme quitte sa Sibérie natale pour tenter une carrière de chanteuse à Moscou. Aidée par un sculpteur en disgrâce et sa compagne, elle entre au conservatoire et tente de s’habituer, tant bien que mal, aux réalités de la vie citadine, faite de gigantismes, de rêves et de désillusions.

Classique sur le fond comme sur la forme, le scénario de REVENEZ DEMAIN … (Приходи́те за́втра…) est une évocation romancée de la véritable histoire de l’actrice-chanteuse Ekaterina Savinova, qui incarne ici, sous la direction de son mari réalisateur, cette candide provinciale de l’Altaï débarquée à Moscou avec ses sacs, sa valise, ses bottes fourrées et sa longue robe un peu vieillotte – détail probablement très important pour l’actrice, dont la mère avait sacrifié une ration de pommes de terre pendant la guerre pour lui acheter une robe en laine, similaire à celle du film, afin qu’elle puisse faire bonne figure dans la capitale. Autre incantation, en forme de clin d’œil : le professeur de chant qui repère les talents de la jeune femme est incarné par Boris Bibikov, celui-là même qui fut son professeur au VGIK dans les années 1940 et qui décela ses capacités de comédienne. Si le scénario du film ne s’inscrit pas dans le véritable cadre chronologique (l’immédiate après-guerre), il reprend nombre d’anecdotes racontées par Ekaterina Savinova, qui constituent les séquences les plus intéressantes, souvent les plus drôles : le taxi arrêté après quelques centaines de mètres car il coûte trop cher, l’improbable commande de six thés au restaurant, la démarche rustique de la jeune femme sur la scène de présentation, les fantasmes familiaux sur Moscou où « les rues sont nettoyées avec du savon », etc.

Cette authentique sincérité fait tout le charme de cette gentille comédie, sans prétentions ni prouesses de mise en scène – très datée, du reste, notamment dans les séquences en surimpressions. Elle explique aussi probablement l’important succès rencontré par le film lors de sa sortie en 1963 (environ 15 millions de spectateurs), qui valut à l’actrice le prix d’artiste émérite de l’Union Soviétique.

Les dix dernières minutes du film sont assez curieuses. En s’éloignant doucement de l’anecdotique cocasse et des souvenirs de l’actrice, le scénario plonge le spectateur dans une réflexion profonde sur le talent, le don et le sens que l’on doit donner à l’art ou la création artistique. Frossia, naturellement douée, assiste, malgré elle, à la déchéance du sculpteur qui lui avait offert l’hospitalité lors de son arrivée à Moscou (Anatoli Papanov). Rejeté par ses pairs après des années de succès, que l’on peut imaginer artificiel et conformiste, l’artiste sombre dans l’alcoolisme et change de vie. Dans le même temps, la jeune fille s’amourache d’un garçon qu’elle ne parvient pas à satisfaire, ni à retenir lorsqu’il décide de quitter la ville. Seule, face à don destin, le professeur lui rappelle finalement, avec autorité, qu’un don n’est rien sans travail – et l’histoire d’amour avortée est là pour lui apprendre que le travail exige des sacrifices. Le film s’achève sur un plan fixe du conservatoire.

Ce jeu de miroirs, entre un artiste arrivé, perdu dans sa création égoïste à la chaîne, sans but, et une jeune fille novice qui rêve de faire carrière, apporte un peu de gravité au film. Une noirceur un brin manichéenne et moralisatrice : le travail et la peine contre les lumières de la ville, toujours factices ; le talent au service du collectif plutôt que le génie individuel. En cela, le film répond aux exigences politiques et morales de son époque. Pourtant, il sait aussi critiquer habilement l’institution, lorsque le professeur se plaint des formalités administratives qui conduisent à refuser un talent pur, au motif qu’il s’est présenté le mauvais jour, à la faveur d’élèves sans talents mais capables, eux, de se plier aux règles. L’ingénuité de la jeune fille apparaît comme une bulle de liberté au cœur d’une société sclérosée, prête à briser ou négliger le talent de ses artistes pour de stupides raisons bureaucratiques.

Toutefois, ce régime potentat est aussi capable de prouesses : donner sa chance à une petite paysanne sans relations ou sauver de la fatalité un artiste égaré. La scène du bus, dans laquelle Frossia rencontre par hasard le sculpteur déchu, est magnifique. Elle cristallise à elle seule la différence entre le cinéma américain et soviétique. Dans UNE ÉTOILE EST NÉE (Cukor, 1954), le personnage de James Mason marche inéluctablement vers le suicide ; sa mort est nécessaire à la transformation artistique de Judy Garland et apporte l’émotion au public. Dans REVENEZ DEMAIN …, Anatoli Papanov trouve un autre chemin : celui de la réflexion, de l’introspection, de la modestie. D’un artiste égocentrique, il devient un homme nouveau. Il redevient un débutant, qui doit tout réapprendre, avec le sourire.

Au-delà de cette peinture nuancée de la vie artistique en URSS, le film permet aussi de retrouver certaines grandes figures du cinéma soviétique, Anatoli Papanov en tête (doublé par le réalisateur), dans un rôle à l’opposé de ses compositions comiques. Sa compagne est incarnée par la jolie Antonina Maksimova. Nadejda Jivotova tient, quant à elle, le rôle très amusant de la femme de ménage du sculpteur (doublée par Ekaterina Savinova), tout à la fois bienveillante, pleine du bon sens populaire mais qui sait profiter des avantages de sa situation.

Il est à noter que c’est sur le tournage de ce film que Ekaterina Savinova ressentit les premiers signes de la longue maladie (probablement les complications neurologiques d’une brucellose) qui la conduisit au suicide en 1970.

Je n’ai pas trouvé d’édition DVD proposant ce film dans une qualité digne de ce nom, mais il est possible de le découvrir sur YouTube dans sa version originale en noir et blanc (le film a été colorisé plus tard), avec de précieux sous-titres français.