Le nôtre parmi les autres (1974)

Lorsqu’il entreprend de réaliser son premier long métrage, Nikita Mikhalkov est déjà un caractère singulier de l’Union Soviétique : jeune homme aisé, séducteur, fils d’un apparatchik chéri du régime, visage familier du public grâce à son premier rôle dans JE M’BALADE DANS MOSCOU (1964), élève de Mikhaïl Romm au VGIK et frère d’un cinéaste de renom (Andreï Kontchalovski). À 29 ans, en véritable enfant gâté, il réalise LE NÔTRE PARMI LES AUTRES (Свой среди чужих, чужой среди своих), une histoire de gendarmes et de voleurs dans les dernières années de la Révolution, influencée par l’esthétique des westerns occidentaux.

L’histoire est inspirée d’un épisode réel (plus dramatique) : à la fin de la guerre civile, dans une petite province où l’administration soviétique se forme doucement, cinq amis, vétérans de l’Armée rouge, sont chargés de convoyer de l’or dans un train à destination du pouvoir central, à Moscou. Le wagon blindé est successivement attaqué par des blancs, puis par une bande de hors-la-loi, dirigés par l’ancien capitaine Brylov. Dès lors, deux rescapés du groupe d’amis initial vont chercher à infiltrer le groupe des voleurs pour retrouver l’or.

Le premier film d’un réalisateur de renom est toujours une curiosité : on y voit les prémices de thématiques qui feront des autres films une oeuvre cohérente (ou non) ; on observe les influences des maîtres et des idoles, souvent très marquées ; on s’amuse des petits défauts de débutant ; on admire les audaces formelles ou scénaristiques. En somme, on recherche l’ombre du géant. Avec Nikita Mikhalkov, la surprise est toujours au rendez-vous : brillant ou lamentable, engagé ou dégagé, adulé ou méprisé, visionnaire et réactionnaire, il n’est pas l’homme de la tiédeur, de l’indifférence. Son premier long métrage reflète cette explosion des sentiments.

Peut-on s’offrir plus belle entrée dans un premier film ? Conscient de sa notoriété et de son charme, Nikita Mikhalkov ne résiste pas au plaisir d’incarner l’un des personnages de son histoire, a priori secondaire. Chef des bandits, démarche nonchalante, les yeux cachés par un grand chapeau, un enfant traînant son cheval derrière lui, le réalisateur-acteur apparaît au bout de 30 minutes de film, après les scènes de camaraderie, après le braquage, après le noir et blanc, après tout le monde. Il marche sur les rails, une pomme à la main, au-devant d’un train qu’il arrête par sa seule présence charismatique. Même Gary Cooper n’a jamais fait ça ! Séducteur canaille, un rôle sur-mesure qu’il transforme en héros du spectateur.

En s’inscrivant dans la lignée des westerns de Sergio Leone, la caméra de Mikhalkov idolâtre le méchant, beaucoup plus intéressant à regarder, au détriment des véritables gentils, plus fades, niais, pétris de belles idées qui n’intéressent personne. Il est singulier de constater à quel point les scènes sans ce capitaine-voleur sont dénuées d’intérêt, du point de vue de l’intrigue. Les errements bureaucratiques ou amicaux des vétérans sont flous, parfois incompréhensibles. Le réalisateur semble s’amuser à en détourner les codes : l’intrigue et la « morale socialiste » sont régulièrement sabotées par des scènes sombres et tordues, bavardes comme de la paperasse, jusqu’au pathétique final des retrouvailles, larmoyant, ridicule. À ce titre, l’intrigue policière passe également à la trappe, noyée derrière l’envie d’action du spectateur.

Dans son premier film (LE PREMIER MAÎTRE, 1965), Andreï Kontchalovski avait poussé si loin le délire idéologique de son instituteur-vétéran qu’il en devenait naturellement ridicule, et vain. Dix ans plus tard, le plus jeune frère ne fait pas autre chose avec cet ostern tragi-comique : l’idéal politique s’admire au reflet de l’apathie de ses représentants, scribouillards endimanchés avec voiture et privilèges – l’un d’entre eux bouillonne de cette torpeur et finira par reprendre son cheval, son sabre et sa marche en avant. Mikhalkov, l’enfant d’apparatchik, moque gentiment des hommes qui ont fait de lui ce qu’il est au début des années 1970 – un paradoxe de plus en plus fréquent aussi en Europe de l’Ouest, jusqu’à nos jours. Pour un soviétique, « tuer le père », c’est peut-être aussi tuer l’État ; en tous les cas, le secouer un peu.

Tous les défauts du film viennent donc de cette intrigue chaotique, tour à tour flamboyante, insipide ou sentimentale. Nikita Mikhalkov ne traite pas ses personnages à égalité, ce qui nuit à la bonne compréhension de certains passages.

Toutefois, le jeune réalisateur s’emploie à faire montre de réels talents cinématographiques dans toute la première partie du film, alternant des plans fixes assez sages à d’incroyables mouvements de caméra : un plan-séquence effréné, à travers cinq pièces différentes, débouche sur le cadavre d’un homme, dans une chambre de souffrances ; plus loin, un travelling avant suit la nostalgie d’un homme, aussitôt laissé perdu dans son décor, grâce à un habile travelling arrière.

On a beaucoup glosé sur le caractère « spaghetti » de ce western à l’Est. Pourtant, le film me semble beaucoup plus proche du film noir et du western « classique » américains que des incartades européennes de Sergio Leone. Pour des raisons de budget et un manque de pellicule couleur, plusieurs séquences sont tournées entièrement en noir et blanc, avec des éclairages absolument magnifiques, mélanges d’obscurité lugubre et de brouillards oniriques. La noirceur esthétique de la première demi-heure, très artisanale, s’inscrit à la suite des meilleures réalisations de Tourneur, Hathaway, Mann ou Milestone. Il en va de même pour les séquences d’extérieur, loin d’être contemplatives et magnifiées par le cinémascope (Mikhalkov tourne en 4/3). La nature est un décor sauvage, abrupte ; la caméra en perpétuel mouvement derrière elle. Les personnages sont dévorés de l’intérieur (par le passé, la peur d’être considérés comme des traîtres) et s’expriment avec des dialogues très brefs, comme dans les films de Budd Boetticher. Seul le chef des voleurs se rapproche un peu plus de Clint Eatswood ou de Charles Bronson. Quant aux jolies scènes de camaraderie qui ouvrent et ferment le film, tournées en sépia avec une chanson écrite par Natalia Konchalovskaia (la mère du réalisateur), elles évoquent plutôt le Nouvel Hollywood et un film comme BUTCH CASSIDY ET LE KID (George Roy Hill, 1969).

LE NÔTRE PARMI LES AUTRES est disponible dans une belle édition DVD, restauré, dans le Coffret Nikita Mikhalkov édité par Potemkine (2011). Un petit commentaire de Pierre Murat, sans grand intérêt, constitue le seul bonus.

Je m’balade dans Moscou (1964)

Film emblématique du « cinéma du dégel », JE M’BALADE DANS MOSCOU ou ROMANCE À MOSCOU (Я шагаю по Москве) est une promenade candide dans la capitale soviétique au milieu des années 1960. Comédie romantique centrée sur l’insouciance adolescente, l’amitié et les premières amours, cette paisible déambulation urbaine fut présentée au Festival de Cannes et mériterait d’être redécouverte en France.

Il y aurait de quoi surprendre un public cinéphile habitué à une vision plus grisâtre de l’Union Soviétique, largement propagée par les médias occidentaux de l’époque et la diffusion en ciné-clubs des films d’avant-garde (virtuoses, mais propagandistes) et des œuvres dissidentes (plus sombres, par essence). Jusqu’alors, pour le public français, même les romances avaient un fond de tragédie (LE QUARANTE ET UNIÈME, 1956 ; QUAND PASSENT LES CIGOGNES, 1957), comme si les russes ne pouvaient être véritablement heureux. En 1962, LA PORTE ILLITCH est condamnée par les autorités soviétiques car le film ne montre pas un bel aspect de la jeunesse du pays – on y suit les déambulations pensives de trois jeunes garçons dont les pères sont morts à la guerre. Le scénariste du film, Guennadi Chpalikov, mal vu de la Censure, est pourtant sollicité quelques mois plus tard par Gueorgui Danielia pour écrire une nouvelle histoire, plus poétique, à partir d’une image de départ abstraite : une jeune fille aux pieds nus, chaussures dans la main, marchant sous la pluie, difficilement protégée par le parapluie d’un jeune garçon à vélo.

Cette jolie scène, tatiesque, est la plus célèbre du film alors qu’elle est complètement étrangère à l’intrigue. Elle apparaît comme un songe, sous une pluie inattendue, conférant au film une dimension lyrique tout à fait charmante. C’est probablement cette absence de politisation qui déplut, dans un premier temps, aux autorités, jamais enclines à laisser présager d’un bonheur qui ne soit le fruit de la société où il éclot. S’adressant à la jeunesse, le film se devait d’avoir une morale : les scénaristes ajoutèrent une scène comique dans laquelle un cireur de parquet donne une leçon de « réalisme » au jeune écrivain sentimental. Avec le recul, cet entretien en forme de quiproquo ridiculise la bureaucratie bornée, dénuée d’imagination.

JE M’BALADE DANS MOSCOU met en scène la rencontre, l’amitié et les flâneries de trois jeunes garçons, incarnés par des acteurs débutants : Nikita Mikhalkov, Alexeï Loktev et Evgueni Steblov. La caméra suit, comme une amie invisible, les aventures inoffensives de ce trio, sur une journée, du matin au soir. Les scènes peuvent presque être visionnées indépendamment les unes des autres et chaque spectateur y trouvera un intérêt différent : pour les uns, l’intrigue amoureuse primera sur l’aventure littéraire du jeune sibérien ; les autres s’emploieront à visiter une Moscou de carte postale (de la Place Rouge aux travaux de la rue Arbat, en passant par les boutiques du Goum, le métro et les très jolis plans sur l’architecture stalinienne) ; les plus critiques verront peut-être une mise en scène naïve et trompeuse de la société soviétique, dans laquelle on écoute en pleine rue de la musique anglo-saxonne, un touriste japonais cherche la galerie Tretiakov, des adolescents parlent anglais ou se font dispenser de service militaire par un policer complaisant.

La romance de Gueorgui Danielia offre le spectacle d’une jeunesse joyeuse mais révolue. Il ne faudrait pas y chercher les vérités formelles d’un documentaire mais plutôt un objet cinématographique au service du divertissement – de la même façon que l’on regarde avec un plaisir nostalgique (ou moqueur, c’est selon) les premiers films de Claude Berri (LA PREMIÈRE FOIS, 1976) ou les teen movies américains des années 1950 et 1960, avec leurs déclinaisons tout aussi fantaisistes (les beach party films notamment, impossible à regarder sérieusement).

La technique est aussi au service de cette comédie impressionniste, la caméra s’attardant autant sur les personnages que sur la « nature urbaine » qui les entoure. Danielia n’est pas un orfèvre de la réalisation, mais sa mise en scène est soignée et utilise des techniques modernes : le fisheye et les objectifs à longue focale. Du reste, il n’est pas anodin de savoir que le chef-opérateur, Vadim Ioussov, venait d’éclairer les deux premiers films d’Andreï Tarkovski, dont LE ROULEAU COMPRESSEUR ET LE VIOLON (1961), évocation poétique d’une Moscou moderne, transformée par de multiples projets de rénovation.

Le film s’achève sur une très jolie chanson d’Andreï Petrov et la solitude joyeuse du jeune garçon chantant sur les immenses escalators du métro moscovite.

JE M’BALADE DANS MOSCOU n’existe pas en DVD dans notre pays, hélas. Il faut d’autant plus remercier les studios Mosfilm de mettre le film en ligne sur leur chaîne YouTube, avec des sous-titres anglais aussi imparfaits que l’accent russe du touriste japonais !