Plus profond ! (2020)

À Moscou, les méthodes tyranniques du metteur en scène Roman Petrovitch déplaisent au directeur de son théâtre, qui décide de le renvoyer. Au chômage, sans le sou et plongé dans une dépression chronique, le jeune homme accepte de remplacer un ami sur un tournage … de film pornographique. Contre toute attente, le succès est incroyable et tout le monde s’arrache les services du nouveau spécialiste de « la profondeur ».

La « méthode » Stanislavski appliquée à la pornographie ! L’idée est osée, suffisamment amusante pour susciter l’intérêt du spectateur, peut-être un peu frileux (on le comprend) devant l’affiche anglo-saxonne de DEEPER, francisé en PLUS PROFOND ! (Глубже!) pour les besoins de sa mince exploitation sur notre territoire. Présent au 7ème Festival du film russe de Paris (2021), le réalisateur Mikhaïl Segal s’est employé à présenter son film comme une satire divisée en deux parties, énième version d’un scénario à l’origine beaucoup plus féroce, notamment sur le pouvoir politique. On imagine l’exaspération du cinéaste privé de son fiel bouffon, contraint de mettre au rancard ses rêves de réaliser une comédie plus ambitieuse, moins hétéroclite, pour de tristes raisons de budget ou de quasi-censure.

La première partie est pourtant savoureuse. Passé le générique inspiré par l’esthétique d’un célèbre tube pour adultes, le spectateur fait la connaissance d’un jeune metteur en scène déjà sur le déclin (Alexandre Pal), tyrannique avec ses acteurs, un rien autiste avec son frêle physique d’intellectuel torturé et ses obsessions, vivant seul dans un petit appartement aux murs recouverts de portraits de Tchekov. Las, le tout-Moscou n’en a plus que pour son rival, un jeune prodige qui renouvèle toutes les pièces du répertoire à coup de mises en scène modernes et de décors épurés. La presse se gargarise devant ce génie visionnaire – on se croirait à Saint-Germain-des-Prés ou à l’Odéon. Acculé à la fatalité, puis à l’indigence, Roman Petrovitch accepte finalement de diriger un film pornographique.

Une séquence très réussie le met aux prises avec un couple « d’acteurs » habitués à s’exhiber devant la caméra, sans autre directive que de favoriser l’orgasme du futur spectateur. Roman Petrovitch entend, d’abord, les faire travailler le scénario (un plombier vient dépanner une jolie demoiselle à moitié nue) et les dialogues (quatre lignes de texte) dans une irrésistible application minutieuse du système Stanislavski. Les deux acteurs n’en reviennent pas ; ils se métamorphosent. Pourquoi le plombier frappe-t-il à la porte ? Quel sens donner à la fuite d’eau ? Quel est le passé de la demoiselle en détresse ? Quelques jours après le montage du film, le producteur (un mafieux, forcément), ému aux larmes, commande de nouveaux films, avec un supplément de budget. Roman Petrovitch dirige alors ses deux talents dans l’espace, en uniformes de policiers ou à l’époque des tsars, avec un souci constant : travailler la profondeur de leurs sentiments, les faire trouver le vrai, le juste au fond d’eux.

Devenu un phénomène en Russie, puis dans le monde entier, avec son cinéma porno « profond », Roman Petrovitch est approché par les médias et les hommes politiques. Hélas, cette deuxième partie du film, moins burlesque, est aussi la moins convaincante. L’ironie qui s’en dégage ressemble davantage à un pastiche raté qu’à une véritable satire de la société russe, dans laquelle la pornographie serait au cœur de la communication présidentielle. Toutes les idées sont bonnes, pourtant : la récupération du jeune talent pour briefer un présentateur télé en mal de crédibilité, le retournement soudain de la presse, le succès grisant, l’interruption du président désireux de s’appuyer sur une star des médias et des réseaux sociaux, la pornographie appliquée à toutes les strates de la société comme modèle de profondeur et de vérité, etc.

Le rythme s’effrite, le message se trouble. Les vingt dernières minutes du film tournent au grand guignol, avec le retour en grâce de Roman Petrovitch, une interminable séquence où il déshabille ses acteurs et le ralenti final sur la scène du théâtre pour embrasser son actrice. Comme si le personnage n’était, tout à coup, plus assumé, le metteur en scène se montre prétentieux et imbécile, pris au piège de son propre jeu. Les deux acteurs porno déboulent brutalement et déclament une tirade amoureuse, avec passion (et profondeur, bien sûr), emportant l’adhésion d’un public facile à retourner et l’ovation du président. La satire fait pschitt, le générique défile avec une douce aigreur, un mauvais goût de déjà-vu. On imagine que le scénario originel était bien différent.

Lors de la cérémonie des Nika 2021, PLUS PROFOND ! s’est emparé de deux récompenses importantes : la statuette de Meilleur acteur pour Alexandre Pal et, beaucoup plus généreux, le prix du Meilleur scénario pour Mikhaïl Segal. Il nous faut ajouter ici un véritable coup de chapeau pour les deux seconds rôles du film, le couple d’acteurs porno composé de Lioubov Aksyonova et Oleg Gaas, formidablement drôles et émouvants du début à la fin. Le film vaut surtout pour eux.

À ma connaissance, le film n’existe pas encore en DVD ni en VOD, en France.

Les maîtres de l’illusion (2018)

Mickael est un arnaqueur professionnel, spécialisé dans le braquage de casino. Après un coup raté, il doit rembourser une forte somme d’argent et décide de faire équipe avec des inconnus dotés de pouvoirs surnaturels. Ce qu’il ignore, c’est que son père cherche, lui aussi, à percer des secrets métaphysiques qui pourraient tous les mettre en danger.

Au comptoir des cinéphiles, accoudez-vous quelques instants et faites une expérience : demandez au serveur de prendre un shaker et d’y verser les extraits naturels d’OCEAN’S ELEVEN (Soderbergh, 2001), d’INCEPTION (Nolan, 2010) et d’INSAISISSABLES (Leterrier, 2013) ; ajoutez un zeste de slavité, secouez assez longtemps puis dégustez ces MAÎTRES DE L’ILLUSION (За гранью реальности) sur votre téléviseur. Ne soyez pas surpris du mauvais goût : il suffira de ne plus jamais commander ce cocktail, simplement.

Dans la longue liste des films russes calqués maladroitement sur les superproductions américaines, celle-ci semble tout à fait banale quant à son esthétique pompière et son scénario alambiqué. Essentiellement destiné à l’exportation, co-produit par une société italienne (d’où les scènes à Rome), LES MAÎTRES DE L’ILLUSION a été tourné en russe et en anglais, puis doublé dans chaque pays où il a été distribué. Deux têtes d’affiche complètent le casting initial : le serbe Miloš Bikovic, dans le rôle titre, et l’acteur espagnol Antonio Banderas, caution internationale du film.

Passée une introduction relativement efficace, pour les amateurs du genre, rien ne va plus : une histoire invraisemblable oblige d’honnêtes citoyens aux pouvoirs surnaturels à braquer un casino pour le compte d’un autre patron de casino mafieux, lui-même braqué un peu plus tôt, avec brio, par un personnage énigmatique, complètement inutile à l’intrigue, incarné par un Antonio Banderas venu chercher un peu de liquidité pour rembourser un arriéré d’imposition – un an avant de remporter le Prix d’interprétation masculine à Cannes, ça fait tâche.

Le projet a été confié à Alexandre Bogouslavski, dont c’est le premier long métrage après des séries télévisées. La page IMDB du film crédite également un co-réalisateur, Francesco Cinquemani : peut-être pour les séquences italiennes ? Outre des prises de vues à Rome, le film a été tourné à Moscou, Azov (Rostov) et dans un village de Géorgie, pour les séquences d’hallucination.

Il n’y a malheureusement pas grand chose à sauver de cette grosse production, réhaussée par des effets spéciaux de qualité mais trop souvent noyés dans de longues séquences, interminables, au cœur de l’inconscient des personnages (territoire étrange qui ressemble à une grande plaine avec des portes suspendues et un ciel pyrotechnique). Seule Lioubov Aksionova sort un peu du lot, en composant une sensible télépathe.

LES MAÎTRES DE L’ILLUSION est disponible en DVD chez Program Store (2018) et en streaming sur Prime Video. Hélas, le distributeur n’a pas trouvé utile de proposer la version russe sous-titrée ; il faut ainsi se contenter d’une version française ou de la version internationale. Pas de bonus … mais en voulait-on vraiment ?

Moscou ne dort jamais (2017)

Qui n’a jamais rêvé de découvrir un film russe mis en scène par un cinéaste irlandais passionné par la vie moscovite ? C’est ce que propose Johnny O’Reilly avec son MOSCOU NE DORT JAMAIS (Москва никогда не спит), film choral situé au cœur de la capitale et des tourments émotionnels d’une douzaine de personnages, dont les destins s’entrecroisent le temps d’une journée de septembre.

Johnny O’Reilly est un métèque au cœur de la cité. Irlandais de langue et de naissance, occidental de culture, il vit en Russie depuis une quinzaine d’années et participe épisodiquement à des productions audiovisuelles locales (courts métrages et documentaires). De son point de vue, MOSCOU NE DORT JAMAIS est avant tout une déclaration d’amour à son pays d’adoption – et ce n’est pas moi qui viendrai me plaindre de cette noble intention !

Pour autant, l’ambition de ses références dépasse largement le cadre de ce beau dessein. Dans la presse anglo-saxonne, le réalisateur déclare s’inscrire à la suite de Robert Altman et de son SHORT CUTS (1977) ou de l’impressionnant MAGNOLIA (1999) de Paul Thomas Anderson, deux films monuments en forme de mosaïques cinématographiques, où la virtuosité de la mise en scène (et du montage) rivalise avec un scénario ciselé, ensemble de destins croisés autour des sempiternelles thématiques : amour, mensonges, désillusions et versatilité de l’existence. Le long métrage de O’Reilly, s’il n’est pas dénué de jolies séquences, semble beaucoup trop sage pour marquer ou renouveler durablement le genre.

De la même façon, ce film choral est censé offrir une autre vision de la Russie aux spectateurs occidentaux, trop habitués à voir le « pays de Poutine », chez Zviaguintsev et Bykov notamment, comme « un chaudron de corruption, de désespoir et de répression » (The New York Times, 2017). Ils en seront pour leurs frais ! La Moscou de O’Reilly montre un oligarque forcé de s’exiler devant la pression du pouvoir, une maison de retraite en forme de mouroir horrifique, des alcooliques en fin de vie et une minette racoleuse qui drague en boîte de nuit. Vous avez dit clichés ?

En toute honnêteté, MOSCOU NE DORT JAMAIS vaut quand même mieux que son titre ridicule. Si, comme souvent, les histoires sont traitées de façon inégale, certaines séquences emportent l’adhésion : ainsi de ce vieux comique (Iouri Stoïanov, dans un rôle clin d’œil à sa propre carrière) qui manque de se tirer une balle dans la tête pour mettre fin à un supplice humiliant, ou de cette jolie scène, esthétiquement réussie, dans laquelle deux anciens amants fument une cigarette, nus, devant un magnifique panorama de la ville.

Les intrigues familiales et émotionnelles sont un peu fades ; car finalement assez communes. L’histoire pourrait être transposée sans difficultés à Paris, New York ou Tokyo, puisqu’elles ne recèlent d’aucune spécificité russe (sinon la vodka). En cela, le film déçoit : on pouvait imaginer que l’âme moscovite – si tant est qu’elle existe – transpire de toutes les scènes, de chaque morceau de cadre. Hélas, loin d’être traitée comme un personnage à part entière (comme dans MOSCOU NE CROIT PAS AUX LARMES), la capitale n’est qu’un paysage décoratif, filmé avec des drones et quelques horizons colorés : le générique initial s’affiche sur les principaux monuments touristiques et le dernier plan s’efface sur une vue aérienne du Kremlin. Agréable carte postale, au mieux.

La force d’un film choral réside, en large partie, dans le choix des acteurs ; le réalisateur ne s’y trompe pas et élabore un casting intéressant, parsemé de visages et de caractères qui composent peut-être le (seul) vrai relief de cet enchevêtrement de destins individuels et collectifs. Ainsi, certains acteurs marquent les esprits : les vétérans Iouri Stoïanov et Mikhaïl Efremov, bien sûr, mais aussi les jeunes femmes, fortes personnalités devant des hommes dominés par l’alcool ou les élans puérils de la jeunesse : Evguenia Brik est une épouse tourmentée ; Lioubov Novikova (Axionova) est la jeune impétueuse au cœur fragile ; Elena Safonova une épouse digne devant les infidélités de son mari. Alexeï Serebriakov, quant à lui, incarne un entrepreneur obligé de se réfugier à l’étranger ; rôle sans éclat, caricatural au possible.

En somme, MOSCOU NE DORT JAMAIS est un agréable moment de cinéma mais ne s’aventure jamais au-delà de ce qui fait pourtant le sel de son scénario : le caractère éphémère de la réalité de l’être et la permanence des sols où battent nos cœurs. Il aurait fallu un Woody Allen inspiré pour transfigurer cette mélancolique affliction.

Curieusement, le film n’est pas facilement trouvable : à ma connaissance, il n’existe pas en DVD (même chez nos amis d’outre-Atlantique). Pour le visionner en version originale, avec des sous-titres français, il faut se contenter de plateformes VOD, dont iTunes.