Cannes 2021 : intime Russie !

Certes, 2020 ne fut pas la plus grande année du cinéma mondial mais on se souvient encore de cette terrible sélection officielle inédite, annoncée comme il se doit par Thierry Frémaux, sans aucun film russe estampillé « Festival de Cannes au temps de la Covid-19 ». Cette année 2021, les journalistes et festivaliers du monde entier retrouveront le soleil de la Croisette et l’obscurité des salles cannoises, avec plusieurs films russes au programme.

Compétition

Sans véritable surprise, puisque son nom circulait depuis plusieurs mois, le seul long métrage russe sélectionné par Thierry Frémaux en compétition pour la Palme d’or est le nouveau film de Kirill Serebrennikov, LA FIÈVRE DE PETROV (PETROV’S FLU / Петровы в гриппе), adapté de l’étonnant roman d’Alexeï Salnikov, Les Petrov, la grippe, etc. (Éditions des Syrtes, 2020), déambulation insolite, polyphonique et onirique de plusieurs membres d’une même famille, dont le destin ordinaire semble toujours confronté à d’improbables assauts fantasmagoriques (parfois alcoolisés). Du reste, le livre m’a semblé difficile à adapter, nous pouvons légitimement avoir hâte de le découvrir sur les écrans français !

Le délégué général du Festival de Cannes a insisté sur l’importance de Cannes pour un cinéaste tel que Kirill Serebrennikov, dont la présence physique en France reste compromise, pour de multiples raisons. Après LE DISCIPLE (2016) et LETO (2018), LA FIÈVRE DE PETROV est le troisième film du réalisateur à être présenté à Cannes.

Un certain regard

C’est par cette catégorie que Thierry Frémaux a ouvert sa sélection officielle, lançant au passage un très prometteur : « La Chine et la Russie, pays inattendus, sont des pays dont on trouvera la trace dans cette sélection et qui se sont montrés d’une grande vitalité. »

Le premier film en compétition pour le prix Un certain regard et la Caméra d’or est le deuxième long métrage de la jeune réalisatrice Kira Kovalenko (ancienne élève d’Alexandre Sokourov), LES POINGS DESSERRÉS (Unclenching the Fists / Разжимая кулаки). Inspirée par L’intrus (Intruder in the Dust, 1948), le roman de William Faulkner, cette histoire dramatique met en scène le destin d’une jeune fille d’Ossétie du Nord prête à braver sa famille pour échapper aux traditions et gagner sa liberté. Produit par Alexandre Rodnianski, le film semble (sur le papier) se parer des mêmes atours scénaristiques que TESNOTA, UNE VIE À L’ÉTROIT (2017), le premier film de Kantemir Balagov, lui aussi présenté à Cannes dans cette catégorie.

Le deuxième film russe de cette sélection, plus inattendu, est À RÉSIDENCE (HOUSE ARREST / Дело), d’Alexeï Guerman Jr., étonnant projet que le cinéaste a tourné en 25 jours dans des décors réduits, à la faveur du confinement, en attendant la reprise du tournage de son prochain film, AIR (Воздух). Le film met en scène un professeur d’université assigné à résidence dans une ville de province après avoir publié un article contre le maire sur Facebook. Entièrement filmé dans une maison et son jardin, le film montre que le combat pour la justice se confond avec l’oppression de l’enfermement et la privation de liberté.

Sur Facebook, le réalisateur s’est félicité de cette nomination, en espérant pouvoir se rendre à Cannes et, ainsi, aller faire rapiécer son vieux smoking, indispensable tenue pour monter les marches du palais des festivals.

Aux frontières de la Russie

Annoncé au dernier moment, le nouveau film documentaire de Sergueï Loznitsa, BABI YAR. CONTEXTE (Бабий яр. Контекст) sera présenté lors des Séances spéciales du festival. Comme pour FUNÉRAILLES D’ÉTAT (2019), le réalisateur ukrainien s’emploie à compiler de véritables images d’archives pendant 120 minutes, pour expliquer le massacre commis en 1941 par les Einsatzgruppen. Le film est produit par Atoms & Void.

En outre, le nouveau film du réalisateur finlandais Juho Kuosmanen, COMPARTIMENT N°6 (HYTTI NRO 6), sera présenté en compétition pour la palme d’or. Tournée en Russie, en grande partie à l’intérieur d’un train, l’intrigue dévoile la rencontre inattendue entre une finlandaise et un mineur russe, interprété par Youri Borisov.

Sources

Youri Gagarine : le fantôme du cinéma russe ?

C’était il y a soixante ans, jour pour jour : le 12 avril 1961, Youri Gagarine entrait dans la légende comme premier homme à effectuer un vol dans l’espace et une orbite autour de la Terre. Une heure et quarante-huit minutes d’éternité, avant de retrouver le sol de la Mère Patrie, non loin de la Volga, et d’être acclamé dans le monde entier comme un héros, pionnier de la conquête spatiale.

Six décennies plus tard, il est assez étonnant de constater que la figure du cosmonaute reste très marginale dans le cinéma russe. À bien y regarder, c’est surtout le directeur du programme spatial soviétique, Sergueï Korolev, qui intéresse les scénaristes et les réalisateurs ; probablement pour l’ampleur de sa carrière et sa personnalité complexe, restée dans l’ombre.

Si Youri Gagarine apparaît en personne dans des dizaines de documentaires, de son vivant et après sa mort tragique en 1968, il n’est généralement qu’un comparse (parfois sans visage) dans les quelques films de fiction retraçant les exploits soviétiques de la conquête spatiale, et souvent interprété par un acteur de second plan. Ainsi de LA MAÎTRISE DU FEU (Укрощение огня) de Daniil Khrabrovitski, qui rencontra un grand succès populaire à sa sortie en 1972 : le cosmonaute, dont le rôle n’est pas très étoffé, est interprété par deux acteurs non-professionnels, parfaitement inconnus. Le premier, Lavr Lyndin, fut repéré dans la rue, devant les studios, par le réalisateur qui lui trouvait un air de ressemblance avec Gagarine – il joua difficilement quelques minutes à l’écran ; le second, Anatoli Chelombitko, fut la silhouette du cosmonaute dans les séquences où il apparaît en combinaison spatiale.

Le véritable premier film consacré entièrement à Youri Gagarine date de 1976, mais il s’agit d’une évocation de l’enfance du cosmonaute pendant la Seconde Guerre mondiale, non de sa carrière de pilote. Dans AINSI COMMENÇA LA LÉGENDE (Так начиналась легенда), il est interprété par un jeune garçon de 10 ans, Oleg Orlov, engagé avec l’approbation de la mère de Gagarine après de nombreux castings où se présentèrent des milliers d’enfants.

Des années 1970 aux années 2000, la figure de Youri Gagarine semble s’effacer des écrans russes. Il faut attendre les plus récents LE COSMOS COMME PRESSENTIMENT (Outchitel, 2005), la série internationale À LA CONQUÊTE DE L’ESPACE (2005) et LE SOLDAT DE PAPIER (Guerman Jr., 2008) pour retrouver l’ombre légendaire du cosmonaute, toujours filmé en arrière-plan des intrigues, comme un décor historique à part entière, au même titre que la Guerre froide ou la course à l’espace.

Ce n’est qu’au début des années 2010 que l’ambitieux producteur Oleg Kapanets décide de consacrer tout un film biographique au cosmonaute, cinq décennies après son exploit autour de la Terre. Blockbuster à l’américaine, GAGARINE, PREMIER DANS L’ESPACE (2013) bénéficie d’un budget conséquent, d’un tournage à Baïkonour et de l’approbation de la fille du héros, qui participe en personne à la promotion du film. Le cosmonaute est interprété par un jeune acteur, Yaroslav Jalnine, assez ressemblant physiquement mais tiède à l’écran. Las, le film est un semi-échec au box-office russe et sort directement en DVD à l’étranger : le scénario est superficiel, les personnages caricaturaux et la mise en scène confiée à un tâcheron inexpérimenté.

La vie de Youri Gagarine est-elle impossible à transposer au cinéma avec succès ? Assurément non : de son enfance pendant la guerre à sa mort en vol, quelques années après être devenu une légende de la conquête spatiale, il y aurait matière à un biopic foisonnant, à condition d’éviter les artifices émotionnels propres au cinéma contemporain et d’envisager une exploration plus intime des (inévitables) tourments de l’homme, liés aux enjeux qui reposaient sur ses épaules au début des années 1960.

Toutefois, le film de 2013 a eu le mérite de soulever indirectement une question importante : la personnalité du cosmonaute est-elle cinégénique ? Sur ce point, rien n’est moins sûr, tant les témoignages abondent pour présenter Gagarine comme un homme simple, modeste, souriant, bon père et bon mari ; une gravure socialiste de propagande ! On le sait, depuis les premiers films du muet, les vrais gentils ne font pas souvent les meilleurs héros de cinéma. Alors, Gagarine restera peut-être un personnage anecdotique du cinéma russe, prisonnier de sa légende immortelle, comme son nom s’affiche toujours, en lettres d’or, dans un petit carré noir figé dans une des murailles du Kremlin, derrière le mausolée de Lénine.

De Tokyo (2011)

Projeté à la Mostra de Venise en compétition pour le Prix Horizons, DE TOKYO ou DEPUIS TOKYO (From Tokyo / Из Токио, 2011) est un court métrage d’Alexeï Guerman Jr., cinéaste rare et méticuleux, déjà récompensé en Italie quelques années auparavant pour son premier film, LE DERNIER TRAIN (Последний поезд, 2003).

Bien qu’appréciés en Occident, où ils remportent toujours un certain succès critique, les films d’Alexeï Guerman Jr. restent difficiles à visionner en dehors des festivals, plus encore à trouver en DVD. On peut ainsi se réjouir de voir ce court métrage disponible en ligne sur YouTube (en russe, sous-titres anglais).

Il y a quelque chose de singulier dans l’atmosphère pesante de ce très joli court métrage, paré d’une sublime photographie, onirique, d’Alexandre Simonov : dans un avion qui assure la liaison Tokyo-Moscou, une petite équipe de bénévoles russes revient d’une mission humanitaire au Japon, après la catastrophe nucléaire de Fukushima. L’hôtesse reconnaît aussitôt un ancien camarade de classe et engage avec lui un improbable dialogue de sourds. Alors qu’elle lui confie ses sentiments, sa solitude et sa tristesse, lui ne pense qu’à donner un sens à sa vie après la mort de son épouse, quelques années plus tôt. Les deux personnages ne semblent pas s’entendre ni s’écouter dans le présent, leurs âmes sont prisonnières d’un passé qui les obsède. À côté d’eux, un vieux japonais rescapé, qui a perdu toute sa famille. Lui aussi semble plongé dans une pénible affliction, seul au milieu des rangées vides de l’avion. Il se souvient de sa famille, souriante, va s’asseoir près d’eux, dans un songe : ils posent tous ensemble, heureux, comme sur les photos de famille traditionnelles du Japon. Le bénévole russe, aussi, voit sa femme sur le fauteuil voisin du sien. Il lui parle, elle pleure. Et tout ce petit monde, vivant ou mort, se retrouve à l’aéroport.

En dix petites minutes de film, Alexeï Guerman Jr. explore les affres de la mémoire et du passé, avec une sensibilité, une poésie, qui imprègnent durablement l’esprit – il est même difficile d’en parler, tant les images suffisent. À travers les souvenirs de quelques individus, le cinéaste touche à l’universalité du rapport à la mort, aux ancêtres, aux êtres aimés perdus prématurément qui continuent de hanter un présent invivable et un futur inaccessible. On comprend que l’avion n’était pas vide mais occupé par des êtres invisibles.

Le réalisateur a-t-il voulu montrer la mélancolie comme fatalité, comme obsession des hommes à toujours regarder en arrière pour s’empêcher d’assumer le présent, ou son film, au contraire, est-il un chant d’espérance ? On pourrait y voir des métaphores politiques, comme toujours. Beaucoup de questions restent sans réponses, suspendues quelque part entre Tokyo et Moscou. Le mystère fait partie de la beauté ; chaque spectateur se fera son opinion.