Crève, papa ! – Why Don’t You Just Die ! (2018)

Premier long métrage du très prometteur Kirill Sokolov, CRÈVE, PAPA ! (Папа, сдохни), diffusé à l’international sous le titre WHY DON’T YOU JUST DIE ! en 2019, est un mélange des genres explosif né de l’imagination d’un jeune cinéphile élevé à la VHS pirate au milieu des années 1990, dans une Russie en recomposition, et influencé par la littérature européenne, la société urbaine qui l’entoure et la rigueur méthodique de ses études scientifiques. Le résultat bouillonne de tempérament !

Plébiscité par la presse et quelques festivals, Kirill Sokolov donne le ton dès les premières minutes : un jeune homme sonne à la porte d’un appartement, un marteau à la main. Un colosse lui ouvre, le père de sa petite amie. Il est venu pour l’assassiner mais la tâche s’avère moins facile que prévue : papa est policier et comprend immédiatement les intentions du gamin. Malaise, hésitations, plans fixes. Un travelling nous fait voir d’un coup d’œil tout l’appartement – salon, cuisine, salle de bain ; les deux hommes s’installent à une table, face à face ; la mère, docile, sert du thé. Sept minutes plus tard, l’appartement est ravagé, les visages sont en sang, une cloison est percée et le jeune amoureux justicier a reçu une télévision en pleine tête. Cette séquence introductive violente, millimétrée et très chorégraphiée, est l’argument commercial du film. On y sent l’influence directe des grands noms de la culture pop du cinéma anglo-saxon (Tarantino, Ritchie, Vaughn, Wright) ou asiatique (Tsukamoto, Park Chan-wook) avec des clins d’œil parfois très appuyés (le marteau de OLDBOY, le fusil à pompe de PULP FICTION, le découpage chapitré des films de Tarantino). Honnêtement, on en a vu d’autres et, en la matière, l’élève ne dépasse pas encore ses maîtres. La suite est beaucoup plus intéressante.

Après une telle introduction, le sang qui gicle d’une jambe trouée à la perceuse ne surprend presque plus. En revanche, la mise en scène de Kirill Sokolov s’appuie sur une recherche formelle de tous les instants, pour exploiter dans le détails (une pince à cheveux récupérée à la langue au fond d’une baignoire) tous les recoins de son décor ; le montage, qu’il assure lui-même, s’appuie sur un découpage préparatoire minutieux. Et d’un gros plan sur une goutte de sang s’écrasant au fond du lavabo, la caméra virevolte en panoramique : deux personnages se font face, la main prêt de la gâchette, s’observant pendant un temps déraisonnable sur une musique aux accents d’Ennio Morricone. Sergio Leone et ses western-spaghettis sont convoqués au milieu d’un appartement étroit. Dans une interview réalisée à l’occasion de la sortie du film, Arte a très justement proposé l’idée du « western d’intérieur » pour qualifier cette jolie trouvaille en forme d’hommage.

La force du film est de mélanger les genres cinématographiques visuels, sans négliger l’intimiste et le contexte social, propre à la Russie, dans lequel ils s’inscrivent. De l’action cartoonesque au gore sanguinolent, en passant par la comédie noire, Kirill Sokolov impose surtout une trame dramatique à cette intrigue policière surréaliste. En empruntant des couleurs, des lumières et des cadres resserrés à Wong Kar-Wai, son comique devient brusquement sale, angoissant, extirpé des bas-fonds de la jeunesse dorée, alcoolique et droguée, qui copule et s’entretue dans des lupanars sordides. Ce monde de violence émancipée de toutes les règles n’est pas sans rappeler l’ORANGE MÉCANIQUE (1971) de Stanley Kubrick, particulièrement dans la scène du lynchage sous un passage d’immeuble.

Kirill Sokolov, cinéaste sous (bonne) influence donc … mais pas seulement. Fort de plusieurs courts métrages de qualité et d’une culture aussi littéraire que scientifique, le jeune homme apporte à ses instincts burlesques une véritable trame sociale, plus rare chez ses référents anglo-saxons. Ainsi, depuis ces premières œuvres, peut-on observer une continuité entre les personnages de policiers, tour à tour incompétents notoires (on retrouve ici le duo comique de policiers incapables, déjà présent dans SISYPHUS IS HAPPY), corrompus ou alcooliques. L’errance d’une jeunesse urbaine désabusée – riche ou pauvre – était montrée dans THE FLAME à travers la figure d’une jeune femme au fort caractère, capable d’attacher son ancien petit ami à un radiateur pendant des heures. Enfin, les inégalités d’accès au système de santé en Russie apparaissent en aventure absurde dans THE OUTCOME ; elles sont beaucoup plus dramatiques et réalistes dans ce long métrage.

Le film fonctionne aussi grâce au talent des cinq acteurs principaux. Vitali Khaev, le père, compose une force de la nature terrifiante, policier corrompu, prêt à voler son meilleur ami et décidé à survivre, coûte que coûte – il est l’ours russe, indestructible. L’ami en question est incarné par l’excellent Mikhaïl Gorevoï, légèrement vieilli pour l’occasion, pathétique policier dévoué à son épouse. Le personnage de la mère (Elena Chevtchenko) est peut-être le moins travaillé mais le plus tragique. La fille, mystérieuse, touchante et redoutable, était une figure déjà esquissée dans THE FLAME – Evguenia Kregjde en fait une incarnation emblématique (et violente) de sa génération. Enfin, le romantique justicier est incarné par Alexandre Kuznetsov, véritable révélation du jeune cinéma russe, vu dans la série BETTER THAN US (2018), le succès cannois LETO (2018) et LEAVING AFGHANISTAN (2019) de Pavel Lounguine.

Comme beaucoup d’autres films russes, WHY DON’T YOU JUST DIE ! a été projeté en festivals mais n’a pas bénéficié d’une sortie française en salles. On peut aujourd’hui le visionner en VOD sur plusieurs plateformes qui accentuent son côté « film de genre » sanglant et original. L’auteur vaut pourtant mieux que cette approche marketing racoleuse, et il le prouvera. Depuis Saint-Pétersbourg, sa ville natale, Kirill Sokolov s’emploie à construire un nouveau pont entre les cultures, prenant ce qu’il y a de bon dans le cinéma en Europe, en Amérique ou en Asie, pour l’adapter à ses réalités de jeune russe métropolitain, optimiste et humaniste. Un cinéaste à suivre !

Better than us (2018)

La série BETTER THAN US (Лу́чше, чем лю́ди, 2018-2019) a constitué un petit événement quand elle a été achetée par le géant américain Netflix pour figurer dans son catalogue international, au début de l’année 2019. Un rapide coup d’œil sur tous les sites, forums et blogs semble le confirmer : jamais une production audiovisuelle russe n’a été aussi commentée – plateforme à succès oblige.

N’étant pas véritablement adepte ni connaisseur du monde pléthorique des séries contemporaines, je ne rentrerai pas dans les débats byzantins qu’ont suscité les deux premières saisons quant à leur manque d’originalité, leur supposée inspiration suédoise ou la crédibilité des personnages. Ce qui frappe en premier lieu, c’est l’absence de tout cadre géographique précis : une grande métropole mondialisée, sans davantage de précisions. Le russe étant suffisamment spécifique pour ne pas confondre avec New York ou Londres, on imagine assez bien qu’il s’agit de Moscou, dénuée de ses atours de carte postale. Cette standardisation urbaine en dit long sur le monde à venir et sert plutôt bien l’intrigue, au détriment des spécificités russes qui auraient permis à la série de se démarquer. Il faut bien l’avouer, pour ceux qui regarderont la série en version française (une large majorité des utilisateurs de Netflix), la seule différence avec une série américaine sera l’utilisation massive du cyrillique sur les écrans, omniprésents dans le récit. Pas vraiment de quoi imposer un soft power

Pour autant, cette histoire de robots aux émotions humaines est prenante et impose un rythme particulier, beaucoup moins épileptique que d’autres productions télévisuelles ou cinématographiques de notre temps. Elle permet aussi une réflexion sur les transformations des sociétés contemporaines, que l’on constate toujours aussi gangrenées par la corruption, la violence, la misère sexuelle et les problèmes familiaux.

BETTER THAN US peut être aussi l’occasion de revoir quelques grands films de science-fiction ou dystopies qui ont marqué le cinéma de ces dernières décennies et qui traitent de thèmes similaires : BLADE RUNNER (Ridley Scott, 1982) d’abord, remarquable adaptation du roman de Philip K. Dick dans laquelle les robots servent aussi bien de domestiques que d’objets sexuels ; A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE (Artificial Intelligence: A.I., Steven Spielberg, 2001) ensuite, où certains robots ressemblent à s’y méprendre à des humains ; HER (Spike Jonze, 2013) enfin, chef d’oeuvre mélancolique, dystopie la plus proche de nous, peut-être la plus angoissante.

La SAISON 1 (2018, 8 épisodes) est centrée sur la famille du médecin Safronov et l’évolution de la personnalité du robot nouvelle génération, Arisa – incarné par la magnifique Paulina Andreeva. Au centre d’enjeux politiques, économiques et idéologiques, Arisa ne poursuit qu’un seul objectif : la quête du bonheur familial de son maître … et elle est prête à tuer tous ceux qui pourraient l’entraver. Si la caméra à l’épaule et les plans de drones peuvent lasser, l’intrigue est suffisamment bien construite pour susciter un intérêt constant. L’action n’est pas la priorité de ces premiers épisodes. Comme dans chaque série d’ampleur, certains personnages sont plus attachants que d’autres.

La SAISON 2 (2019, 8 épisodes) reprend exactement où s’était arrêtée la première – d’ailleurs, Netflix n’a pas fait de distinction, tant les 16 épisodes forment une histoire complète. Davantage portée sur le mouvement des personnages, elle s’égare plus souvent en intrigues secondaires, parfois doucement improbables ou fatigantes, et certains personnages deviennent franchement affligeants de stupidité (le fils et la femme de Sofronov, notamment). Légèrement plus manichéenne – les vrais méchants contre les vrais gentils -, elle perd aussi de sa saveur quand Arisa est reléguée au second plan, pour laisser place aux intrigues personnelles de Toropov (Alexandre Oustiougov).

Heureusement, le dernier épisode constitue une véritable fin pour ces deux saisons. Un dernier plan laisse une ouverture possible pour une suite, évidemment. Le générique de fin est agrémenté d’un sympathique bêtisier des principaux acteurs, l’occasion de sourire enfin après tant de violences … et de se souvenir que tout ceci n’est que science-fiction, les acteurs étant bien (tous) des êtres humains !