To the Lake (2019)

Epidémie (Эпидемия) est le titre original de la nouvelle série russe diffusée sur Netflix, depuis octobre 2020. Est-ce pour ne pas faire fuir le public – résigné, par avance, à la prochaine avalanche de programmes racoleurs autour du thème de la maladie meurtrière – que le géant américain s’est fendu d’un titre plus énigmatique ? TO THE LAKE a les reflets immaculés du voyage mystique vers la nature sauvage et régénératrice mais ne parvient pas, en son for intérieur, à renouveler un genre trop souvent rebattu au cinéma et à la télévision. Entre apocalypse urbaine, zombis aux yeux injectés de sang et vastes forêts enneigées, la série ne s’abandonne jamais aux audaces nécessaires pour magnifier son suspense et ainsi conter une fable contemporaine sur la folie des hommes ou leur extermination programmée.

Pourtant, il faut reconnaître que les huit épisodes s’enchaînent avec une certaine harmonie, qui doit davantage aux caractères des personnages principaux et aux nombreux rebondissements, qu’à une mise en scène pompière, prête à tous les excès de caméra (surtout les plus mauvais) pour déstabiliser le spectateur, captif volontaire d’une atmosphère toujours plus mystérieuse et oppressante. D’un point de vue formel (cadrages et hideuses couleurs de néons verts, pour les intérieurs), la nausée n’est jamais loin – et elle est signe de contagion, dans cette Russie en proie à la maladie !

Un médecin annonce sur une grande chaîne d’information en continu qu’un virus se répand dans Moscou, à une vitesse alarmante : les malades toussent, crachent du sang, leurs yeux blanchisent et la mort survient dans les trois jours qui suivent. La capitale est isolée du monde. En quelques heures, la panique s’empare d’une population de 30 millions d’habitants : des bandes organisées attaquent les convois de marchandises et l’anarchie dépasse le périmètre de sécurité. Tout le monde cherche à fuir, vers un ailleurs chimérique : les pauvres sont condamnés à l’errance, les privilégiés utilisent leurs ressources pour organiser l’exode vers les contrées inhabitées du pays. C’est dans l’une de ces banlieues riches que deux familles décident d’unir leurs destins : Sergueï (Kirill Käro), sa nouvelle femme (Victoria Issakova) et son beau-fils (Eldar Kalimouline), son ex-femme (Mariana Spivak) et son jeune fils, vont devoir faire équipe avec un voisin vulgaire, archétype du nouveau riche russe (Alexandre Robak), sa fille déséquilibrée (Victoria Agalakova) et sa jeune épouse enceinte (Natalia Zemtsova). Autant de personnalités propres à mettre en péril l’expédition pour la moindre contrariété, un aspect puéril qui gâche parfois un scénario déjà très lourdement chargé d’invraisemblances.

Pour captiver le spectateur, gentiment mussé dans son canapé ou sous l’épaisse couette en duvet de canard qui réchauffe son lit, le scénario redouble d’inventivité et de péripéties pour ne jamais lui offrir le loisir de s’endormir avant le twist final. Les amateurs carnassiers de séries en seront pour leur frais ! Voici, dans le désordre et sans contexte (afin de préserver la surprise), quelques joyeux éléments sélectionnés pour faire de TO THE LAKE la compagne effrayante des insomniaques : cannibalisme, zombis aveugles cracheurs de sang, crash aérien, mysticisme sylvestre, courses-poursuites sur la neige, séquestrations dans une cave, géant muet sur son tractopelle, scènes de sexe dans une voiture, un bus ou une cabane abandonnée, trahisons, exécutions sommaires, résistance dans le maquis, enfant perdu dans la forêt, opérations médicales sans matériel, agonies délirantes, villages abandonnés …

La recette vous séduit ? Passez dans un mixeur industriel des fragments narratifs de APOCALYPSE NOW (Coppola, 1979), L’appel de la forêt (London, 1906) et MASSACRE À LA TRONCONNEUSE (Hooper, 1974), saupoudrez de lieux communs sur les mystères de la forêt enneigée, le sang qui reste rouge pendant des heures, puis ajoutez quelques images allégoriques du déluge biblique et des liquidateurs de Tchernobyl … et voici votre plat de résistance – dans tous les sens du terme ! Servez l’ensemble sur un plat à remous, avec une caméra subjective qui tourne sur elle-même, pour donner l’illusion d’une mise en scène originale et inventive.

J’avais déjà évoqué dans un article précédent une formule lapidaire d’un journaliste de cinéma russe, rappelant que l’Occident ne veut généralement voir de la Russie que l’image d’un pays gris et triste. Dans ce cas, la série devrait faire un malheur sur la plateforme Netflix ! On ajoutera au froid et à la grisaille des figures encore plus primitives, tels ce prêtre-mécanicien vivant dans les bois, cette femme isolée du monde prête à séquestrer une famille dans une cave sans lumière et violer un homme attaché au lit, ou cet alcoolique notoire tirant accidentellement dans la jambe de son petit garçon.

Après tous ces poncifs, accumulés comme les couches écœurantes d’un mauvais mille-feuille, peut-on encore sauver quelque chose de l’apocalypse ? La réponse, apaisante, est oui ! Au-delà de l’abracadabrantesque, la série assure le spectacle – et c’est peut-être tout ce qu’on lui demande. Les scènes d’action ou de suspense sont très efficaces, aussi convaincantes que quelques très jolies séquences au cœur de l’hiver russe : un plan-séquence nous fait pénétrer et sortir d’un hôpital abandonné ; une petite bulle d’air, plus loin, révèle toute la magie d’un mariage orthodoxe improvisé.

Les acteurs se dévouent pour leurs personnages caricaturaux : les fidèles de Netflix retrouveront Kirill Käro et le jeune Eldar Kalimouline, déjà au casting de BETTER THAN US (2018) ; les cinéphiles prendront un franc plaisir devant les numéros (parfois excessifs) de deux grandes actrices : Mariana Spivak (vue chez Zviaguintsev et dans LE BUREAU DES LÉGENDES) et Victoria Issakova. Alexandre Yatsenko (le médecin miraculé) et Iouri Kouznetsov (le père) complètent le casting.

Pour davantage de réalisme, l’équipe de tournage s’est déplacée dans l’oblast d’Arkhangelsk, dont le climat subarctique et les gigantesques paysages sauvages coïncident idéalement avec le scénario. Il faut croire que le rude hiver de cette partie nord de la Russie (plus grande que la France en superficie) a été inspirant pour le réalisateur et ses techniciens. Les forêts enneigées, les longues routes sinueuses et le lac gelé, point d’orgue de l’aventure, ressortent des images comme autant de personnages à part entière, angoisses géographiques, naturelles, parfois plus fortes que les dangers humains et technologiques.

La série, produite par Gazprom-Media (puissante filiale de la non moins puissante société d’extraction de gaz) et diffusée sur la plateforme Premier, a été marquée par une censure gouvernementale en Russie. Le Ministère de la Culture s’est inquiété de l’image renvoyée par les groupes de soldats exterminant systématiquement des populations innocentes, contaminées ou non. Associés aux forces spéciales de l’OMON (un détachement de la police russe chargé de maintenir l’ordre dans des situations qui nécessitent des renforts supplémentaires), avec des combinaisons semblables aux liquidateurs de Tchernobyl, ces soldats sont très présents dans les quatre premiers épisodes. Dans le cinquième épisode, une voix-off (ajoutée par la suite) informe le spectateur que ces groupes sont illégaux et ne représentent pas le gouvernement. Ainsi, la résistance armée des personnages de la série contre ces hordes barbares fait désormais office de lutte contre un ennemi de l’intérieur – et le message, s’il y en avait un, s’en trouve largement transformé. Par bonheur, la fin de série est marquée par une mystérieuse présence chinoise, pratique, annonçant la saison 2.

Crève, papa ! – Why Don’t You Just Die ! (2018)

Premier long métrage du très prometteur Kirill Sokolov, CRÈVE, PAPA ! (Папа, сдохни), diffusé à l’international sous le titre WHY DON’T YOU JUST DIE ! en 2019, est un mélange des genres explosif né de l’imagination d’un jeune cinéphile élevé à la VHS pirate au milieu des années 1990, dans une Russie en recomposition, et influencé par la littérature européenne, la société urbaine qui l’entoure et la rigueur méthodique de ses études scientifiques. Le résultat bouillonne de tempérament !

Plébiscité par la presse et quelques festivals, Kirill Sokolov donne le ton dès les premières minutes : un jeune homme sonne à la porte d’un appartement, un marteau à la main. Un colosse lui ouvre, le père de sa petite amie. Il est venu pour l’assassiner mais la tâche s’avère moins facile que prévue : papa est policier et comprend immédiatement les intentions du gamin. Malaise, hésitations, plans fixes. Un travelling nous fait voir d’un coup d’œil tout l’appartement – salon, cuisine, salle de bain ; les deux hommes s’installent à une table, face à face ; la mère, docile, sert du thé. Sept minutes plus tard, l’appartement est ravagé, les visages sont en sang, une cloison est percée et le jeune amoureux justicier a reçu une télévision en pleine tête. Cette séquence introductive violente, millimétrée et très chorégraphiée, est l’argument commercial du film. On y sent l’influence directe des grands noms de la culture pop du cinéma anglo-saxon (Tarantino, Ritchie, Vaughn, Wright) ou asiatique (Tsukamoto, Park Chan-wook) avec des clins d’œil parfois très appuyés (le marteau de OLDBOY, le fusil à pompe de PULP FICTION, le découpage chapitré des films de Tarantino). Honnêtement, on en a vu d’autres et, en la matière, l’élève ne dépasse pas encore ses maîtres. La suite est beaucoup plus intéressante.

Après une telle introduction, le sang qui gicle d’une jambe trouée à la perceuse ne surprend presque plus. En revanche, la mise en scène de Kirill Sokolov s’appuie sur une recherche formelle de tous les instants, pour exploiter dans le détails (une pince à cheveux récupérée à la langue au fond d’une baignoire) tous les recoins de son décor ; le montage, qu’il assure lui-même, s’appuie sur un découpage préparatoire minutieux. Et d’un gros plan sur une goutte de sang s’écrasant au fond du lavabo, la caméra virevolte en panoramique : deux personnages se font face, la main prêt de la gâchette, s’observant pendant un temps déraisonnable sur une musique aux accents d’Ennio Morricone. Sergio Leone et ses western-spaghettis sont convoqués au milieu d’un appartement étroit. Dans une interview réalisée à l’occasion de la sortie du film, Arte a très justement proposé l’idée du « western d’intérieur » pour qualifier cette jolie trouvaille en forme d’hommage.

La force du film est de mélanger les genres cinématographiques visuels, sans négliger l’intimiste et le contexte social, propre à la Russie, dans lequel ils s’inscrivent. De l’action cartoonesque au gore sanguinolent, en passant par la comédie noire, Kirill Sokolov impose surtout une trame dramatique à cette intrigue policière surréaliste. En empruntant des couleurs, des lumières et des cadres resserrés à Wong Kar-Wai, son comique devient brusquement sale, angoissant, extirpé des bas-fonds de la jeunesse dorée, alcoolique et droguée, qui copule et s’entretue dans des lupanars sordides. Ce monde de violence émancipée de toutes les règles n’est pas sans rappeler l’ORANGE MÉCANIQUE (1971) de Stanley Kubrick, particulièrement dans la scène du lynchage sous un passage d’immeuble.

Kirill Sokolov, cinéaste sous (bonne) influence donc … mais pas seulement. Fort de plusieurs courts métrages de qualité et d’une culture aussi littéraire que scientifique, le jeune homme apporte à ses instincts burlesques une véritable trame sociale, plus rare chez ses référents anglo-saxons. Ainsi, depuis ces premières œuvres, peut-on observer une continuité entre les personnages de policiers, tour à tour incompétents notoires (on retrouve ici le duo comique de policiers incapables, déjà présent dans SISYPHUS IS HAPPY), corrompus ou alcooliques. L’errance d’une jeunesse urbaine désabusée – riche ou pauvre – était montrée dans THE FLAME à travers la figure d’une jeune femme au fort caractère, capable d’attacher son ancien petit ami à un radiateur pendant des heures. Enfin, les inégalités d’accès au système de santé en Russie apparaissent en aventure absurde dans THE OUTCOME ; elles sont beaucoup plus dramatiques et réalistes dans ce long métrage.

Le film fonctionne aussi grâce au talent des cinq acteurs principaux. Vitali Khaev, le père, compose une force de la nature terrifiante, policier corrompu, prêt à voler son meilleur ami et décidé à survivre, coûte que coûte – il est l’ours russe, indestructible. L’ami en question est incarné par l’excellent Mikhaïl Gorevoï, légèrement vieilli pour l’occasion, pathétique policier dévoué à son épouse. Le personnage de la mère (Elena Chevtchenko) est peut-être le moins travaillé mais le plus tragique. La fille, mystérieuse, touchante et redoutable, était une figure déjà esquissée dans THE FLAME – Evguenia Kregjde en fait une incarnation emblématique (et violente) de sa génération. Enfin, le romantique justicier est incarné par Alexandre Kuznetsov, véritable révélation du jeune cinéma russe, vu dans la série BETTER THAN US (2018), le succès cannois LETO (2018) et LEAVING AFGHANISTAN (2019) de Pavel Lounguine.

Comme beaucoup d’autres films russes, WHY DON’T YOU JUST DIE ! a été projeté en festivals mais n’a pas bénéficié d’une sortie française en salles. On peut aujourd’hui le visionner en VOD sur plusieurs plateformes qui accentuent son côté « film de genre » sanglant et original. L’auteur vaut pourtant mieux que cette approche marketing racoleuse, et il le prouvera. Depuis Saint-Pétersbourg, sa ville natale, Kirill Sokolov s’emploie à construire un nouveau pont entre les cultures, prenant ce qu’il y a de bon dans le cinéma en Europe, en Amérique ou en Asie, pour l’adapter à ses réalités de jeune russe métropolitain, optimiste et humaniste. Un cinéaste à suivre !