Texto (2019)

Ilya Goriounov, jeune étudiant en philologie, a tout pour être heureux : une jolie petite amie, une mère aimante et un futur diplôme universitaire. Un soir, en boîte de nuit, il est arrêté arbitrairement par des policiers qui lui glissent des sachets de drogue dans la poche. Après sept années passées en prison, il apprend que sa mère est morte et se jure de retrouver le policier responsable de son déshonneur.

TEXTO (Текст) est l’adaptation du roman éponyme de l’écrivain à succès Dmitri Gloukhovski, auteur de renommée internationale depuis la publication et la traduction à l’étranger de sa trilogie dystopique, dans laquelle les rescapés d’une apocalypse nucléaire vivent dans les souterrains du métro de Moscou (Métro 2033, 2005). La popularité de l’auteur est telle que les droits du livre ont été négociés aussitôt l’ouvrage sorti en librairie, par des personnalités aussi célèbres (et variées) que le producteur Alexandre Rodnianski ou le producteur-réalisateur Timour Bekmanbetov.

Ce dernier – bien qu’assez peu défendu sur Perestroikino, il faut bien l’avouer – cherche depuis quelques années à renouveler le langage cinématographique avec un nouveau procédé de mise en scène, baptisé « screenlife », littéralement vie à l’écran ou vie à travers l’écran. Cette façon de filmer et monter un long métrage de fiction est la conséquence inévitable de l’appétence mondialisée à l’utilisation quasi permanente d’écrans dans nos vies (téléphones, tablettes, ordinateurs, etc.), écrans qui constituent tout à la fois des outils de travail, des cerveaux parallèles capables de stocker des millions de données et de formidables mouchards de notre vie privée. En somme, ils sont un miroir de notre moi intime. Timour Bekmanbetov a ainsi réalisé PROFILE (2018), un film dont l’intrigue se déroule entièrement sur des écrans, à travers l’historique des réseaux sociaux notamment. Il est aussi le producteur de UNFRIENDED (Gabriadze, 2015) et SEARCHING : PORTÉE DISPARUE (Chaganty, 2018), réalisés dans le même esprit.

Si le scénario a finalement été écrit par l’auteur lui-même et confié au jeune réalisateur Klim Chipenko (qui sortait du succès de SALYUT-7), TEXTO reprend régulièrement l’idée portée par Bekmanbetov, en insérant de très nombreuses séquences issues de la mémoire d’un téléphone portable. Cet aspect confère au film une certaine modernité, doublée d’un évident intérêt formel, mais il plonge aussi le spectateur au milieu d’un chaos thétique : désireux de mêler plusieurs genres cinématographiques et plusieurs intrigues sur fond de peinture sociale, les auteurs du film s’égarent parfois dans un gloubi-boulga qui donne le tournis – voire la nausée, pour les plus sensibles.

TEXTO commence comme un film noir (ou néo-noir) : un étudiant lambda, Ilya (Alexandre Petrov), se retrouve confronté à l’injustice flagrante et à l’abus de pouvoir d’un jeune policier (Ivan Yankovski), fils de général et membre de la police chargée de réprimer les trafics de stupéfiants. Sans relations, accusé d’avance, Ilya est jeté en prison, d’où il ne ressort que sept ans plus tard, pour apprendre que sa mère vient de mourir et que son corps repose à la morgue de l’hôpital. Le jeune homme voit ses rêves et sa vie anéantis par la fatalité : plus de copine, plus de mère, presque plus d’amis et un bourreau qui pavane sur les réseaux sociaux en affichant sa réussite et son bonheur conjugal. Les deux hommes se retrouvent un soir devant une boîte de nuit ; la rencontre dégénère en rixe et Ilya tue le policier, dans une incroyable scène en plan-séquence, où l’effroi et le doute succèdent à la violence impulsive. Le réalisateur a raconté en interview que cette longue scène n’a été filmée qu’une seule fois, en laissant libre cours aux improvisations d’Alexandre Petrov.

En racontant les errements de ce justicier pris au piège de sa condition désespérée, dans les décors sordides de vrais quartiers de Dzerjinski (près de Moscou), Chipenko tente de s’inscrire dans la continuité d’un Balabanov ou d’un Cronenberg. Caméra à l’épaule, l’opérateur filme les hommes de dos, les encercle, multiplie les gros plans sur leurs visages décomposés, battus par la souffrance. La nuit semble éternelle dans ces ruelles mal éclairées. Pour crédibiliser son propos, le réalisateur n’a pas ménagé ses acteurs : ainsi des séquences dans l’égout, tournées à 10 mètres de profondeur, dans les véritables égouts de la capitale. Plusieurs scènes de rue ont été réalisées en caméra dissimulée, au milieu de la foule, pour privilégier la spontanéité des acteurs et des figurants. Ces méthodes « réalistes » sont désormais un lieu commun du cinéma et la steadicam, exosquelette des cameramen contemporains, vivifie les images à outrance – on aime ou on s’en fatigue, chacun ses goûts.

« Je ne voulais pas me mettre au-dessus de l’histoire, je voulais que le spectateur s’y plonge. Je ne voulais pas que mon style soit au premier plan » (Klim Chipenko, 2019)

Dès qu’Ilya récupère le téléphone du policier, il entre dans l’intimité d’un homme dont il croyait connaître, à grands traits, la personnalité. Toute cette partie du film alterne les visions introspectives (pesantes) et le « screenlife », en présentant des dizaines de textos, messages vocaux ou vidéos du couple. Le personnage interprété par Alexandre Petrov se voit subitement doté d’un pouvoir inédit : écrire à la place d’un défunt, vivre sa vie par procuration numérique. L’idée est passionnante et terrifiante, le nouveau propriétaire du téléphone peut influencer à son gré la vie d’individus qu’il ne connaît pas, tel un démiurge moderne. Omniscient, il alterne l’espionnage, l’exploration, le plaisir de manipuler ou le voyeurisme – en cela, Klim Chipenko filme une très audacieuse sextape, à la lisière de la pornographie ; malaise garanti dans la salle !

Le zappage inhérent aux nouvelles technologiques permet au film de conserver un rythme très soutenu et aux scénaristes d’explorer plusieurs aspects de la société russe : les arcanes de la police, les collusions entre la politique, l’armée et le FSB, les trafics de drogue via la filière tchétchène, la misère sociale des classes les plus pauvres, la vie occidentalisée des nouvelles générations aisées, etc. Las, si l’écrivain peut prendre son temps sur 400 pages, le cinéaste est restreint à 2h10 : tous les sujets sont évoqués en surface, aucun n’est véritablement traité dans le détail, d’où un curieux sentiment d’inachevé à la sortie du film.

Pire, malgré les déclarations rassurantes de Dmitri Gloukhovski devant le public français à Paris, il semblerait que plusieurs passages du livre – les plus incisifs sur la société russe – aient été édulcorés ou supprimés, tout comme le contexte historique (le livre évoque Trump ou l’annexion de la Crimée, par exemple), remplacé dans le film par une époque indéterminée, sans aucun ancrage chronologique ou politique. TEXTO étant financé par Central Partnership, filiale de Gazprom-media, ceci explique probablement cela. À sa décharge, l’écrivain répond aux attaques par une phrase sensée : « En Russie, il y a beaucoup plus de problèmes d’autocensure que de censure ».

En somme, Klim Chipenko aurait gagné à se concentrer sur la noirceur de son histoire (dont le début rappelle l’arrestation du journaliste Ivan Golounov, la même année 2019), ce qu’il réussit le mieux dans ce film décousu mais intéressant par bien des aspects. Les acteurs principaux servent parfaitement cette aventure sans issue, étonnant retour de la tchernoukha sur les écrans russes. Gros succès national, TEXTO a remporté plusieurs récompenses aux Aigles d’or (meilleur film, meilleur acteur, meilleur second rôle) ainsi que le Nika du meilleur scénario. Il a ensuite été adapté en mini-série de cinq épisodes, diffusés sur la plateforme de streaming Start (2020).

TEXTO a été projeté en clôture du 7ème Festival du film russe de Paris (2021), au cinéma Max Linder, devant une salle comble et en présence de Dmitri Gloukhovski, venu présenter brièvement le film (dans un excellent français !) et signer quelques livres. À ma connaissance, le film n’existe pas en DVD ou VOD en France, hélas. Pour le moment, il faut se contenter du livre, disponible aux éditions Atalante (2020) ou Livre de Poche.

Sources

Rez-de-chaussée (1990)

Une nuit d’été, alors que l’Union Soviétique vit ses dernières semaines, la rencontre inattendue d’une jeune coiffeuse et d’un adolescent se transforme en passion amoureuse torride et destructrice.

En 1990, lorsqu’il présente son film à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes, Igor Minaiev fait office de jeune cinéaste prometteur : REZ-DE-CHAUSSÉE (Первый этаж) est son deuxième long métrage après le remarqué MARS FROID (Холодный март), déjà présenté sur la Croisette deux années plus tôt. En réalité, le réalisateur entame tout juste la deuxième partie de sa carrière, après des années de censure et des rêves de cinéma contrariés par la Mosfilm, qui avait jugé son deuxième court métrage, L’HORIZON ARGENTÉ (1978), non conforme avec la ligne esthétique et idéologique alors en vigueur en Union Soviétique. Isolé et privé de toute ambition cinématographique pendant près d’une décennie, Minaiev doit attendre la perestroïka pour retrouver le chemin des studios. Il s’établit alors en France mais continue de réaliser des films en russe, à Odessa, avec pour cadre la Russie contemporaine, en proie au délitement et aux crises politiques, économiques et sociales.

REZ-DE-CHAUSSÉE a pour décor, très théâtral, cette ambiance particulière d’un monde qui s’écroule doucement sur ses habitants et leurs rêves. Pratiquement tout le film se déroule entre un minuscule appartement grisâtre, défraichi, à peine meublé, et les quelques rues environnantes, aussi mornes, où les personnages semblent se mouvoir en automates désenchantés, sans couleurs. Avec de tels arguments esthétiques, on pourrait s’attendre à une énième représentation de la tchernoukha, si courante dans la décennie 1990. Mais, contre toute attente, le cinéaste emporte d’emblée son spectateur sur un autre chemin, plus proche du conte de fées mélodramatique que de la peinture sociale ancrée dans le réel.

Bâti sur une réécriture moderne de Carmen (1847), la célèbre nouvelle de Prosper Mérimée, le film se pare des mêmes libertés formelles que son modèle littéraire et saute d’un genre à l’autre, séquence après séquence, avec une incroyable fluidité.

Film noir

L’histoire commence comme un fait divers : une chaude nuit d’été, devant la fenêtre d’un immeuble où s’écharpent des ombres, des sirènes hurlent et des policiers entraînent dans leur fourgon une jeune fille qui se débat. Sonnée, elle regarde dans le vague puis étend les jambes ; sa jupe longue lui offre encore un peu de pudeur. Elle découvre le regard d’un jeune garçon, milicien débutant assis dans un coin, censé garder un œil sur la prisonnière. Le bruit de l’extérieur disparaît progressivement, laissant place à une douce musique. Les deux êtres fragiles s’observent comme des animaux dans une cage. Quelque chose d’irrésistible les attire.

D’entrée, le bruit, le noir et blanc et ses contrastes de lumière imposent une ambiance de film noir américain. Igor Minaiev joue avec les codes du genre : éclairages nocturnes, gros plans sur les visages tourmentés des personnages, utilisation de décors naturels moroses (la masure de Nadia, la salle de bain pleine de cafards, l’escalier branlant …), musique oppressante. Faute de budget, le réalisateur et son chef opérateur doivent ruser pour créer une tension dramatique de tous les instants. Ainsi, la moitié du film est plongée dans une pénombre angoissante, qui permet de ne pas trop en montrer – donc de faire bouillonner l’imagination du spectateur, comme dans les séries B de Jacques Tourneur (LA FÉLINE, 1942).

Les deux héros semblent d’abord être des marginaux, des laissés-pour-compte qui errent dans une ville sans nom, ni véritable visage. La police n’est jamais très éloignée, sans que l’on sache vraiment pourquoi. Les saisons changent mais le décor reste le même, aussi froid en été qu’en hiver. En conservant le canevas traditionnel des classiques du film noir, Minaiev place ses deux héros dans une prison psychologique dont l’issue ne peut être que fatale. Maxime Kisselev (Sergueï) incarne un jeune garçon plus ou moins affilié aux forces de l’ordre, soudainement happé par le magnétisme d’Evguenia Dobrovolskaïa (Nadia), gamine aux allures de femme fatale qui lui fait découvrir le sexe, les baisers, l’amour et la jalousie.

Dès lors, le couple devient fusionnel mais continue d’errer dans un monde clos, réduit le plus souvent à l’unique pièce de l’appartement de Nadia, dont le lit grinçant est l’élément central. Leur passion s’étire dans le temps entre instants de grâce et disputes stériles. Une incroyable séquence – probablement la plus marquante du film – montre les deux êtres en proie à la violence sensuelle de leur quotidien. En plein hiver, Nadia rentre chez elle frigorifiée : ses bas collent à la peau de ses jambes à cause du froid glacial. Sergueï se met à genoux devant elle et entreprend de les décoller en y versant de l’eau brûlante. Igor Minaiev filme cette torture comme une scène d’amour, le visage du garçon entre les cuisses entrouvertes de la pauvre Nadia, dont les cris figurent un orgasme masochiste. Le découpage est minimaliste : quatre ou cinq plans, érotiques et douloureux. La scène ne dure pas plus d’une minute ; un modèle d’écriture cinématographique.

Néoréalisme et Nouvelle Vague

Nadia et Sergueï, d’abord filmés comme des quasi asociaux déconnectés du monde, ont une vie normale. Elle est coiffeuse et lui étudiant, fils unique (et chéri) d’une mère possessive. La découverte de leur quotidien fait basculer le film dans une autre esthétique, plus proche du néoréalisme italien. La lumière revient brusquement inonder le grand salon de coiffure, presque vide, où travaille la jeune femme. La caméra de Minaiev filme les détails : ce téléphone au câble interminable, que l’on peut transporter d’une pièce à une autre ; la réserve où patientent des casques de coiffure. Nadia écoute le monologue de la mère de Sergueï, inquiète pour son fils, mais elle semble flotter au-dessus des réalités qui l’entourent.

Un autre personnage apparaît : Kolia, le vieux voisin de Nadia, obsédé par l’actualité, toujours prêt à critiquer la politique, le pouvoir et le gouvernement. Il est presque le seul ancrage du réel dans la vie quotidienne des deux jeunes gens, celui qui permet au spectateur de situer le film dans une décennie (la fin des années 1980) et dans un pays (l’Union Soviétique). Il ironise sur son époque de perestroïka et la propension des journaux à apporter une nouvelle vérité sur le passé, autrefois idéalisé : « Et ce bordel qui dure depuis tant d’années ! Partout pareil : les kolkhozes, mensonges. Les plans quinquennaux, mensonges. Ils vont bientôt annoncer qu’on n’a pas gagné la guerre. Par contre sur le présent, ils font moins de révélations. Si on critique, ils répondent : c’est des défauts isolés. En l’an 2000, on lira que c’était aujourd’hui l’horreur. » Face à cette conscience politisée et lucide, Sergueï répond que ça ne l’intéresse pas. Il incarne une jeunesse dont les préoccupations sont davantage tournées vers les futilités, le plaisir.

Plus loin, le cinéaste filme un défilé public dans le quartier, peut-être des komsomols ou une fête annuelle. Des slogans émergent de la foule : « Nous croyons au succès de la perestroïka ! », « Il faut garantir la défense de l’individu ». Kolia tente de se frayer un chemin pour aller à l’épicerie mais il se fait immanquablement repousser sur le bas-côté par cette foule compacte, qui avance aussi sûrement qu’une troupe de militaires. Isolé, fou de rage, il se met à hurler : « J’ai déjà atteint mon avenir radieux ! Je ne crains plus rien. Je mène une vie de chien, ici. Chacun peut me piétiner, et moi dans tout ça ? Imbéciles, où allez-vous ? Ça fait cinquante ans que je marche comme ça et qu’est-ce que j’en ai retiré ? Des mensonges, rien que des mensonges. »

Pour filmer cette faune qui gravite autour du couple, Igor Minaiev s’empare de techniques de tournage proches de celles de la Nouvelle Vague : caméra à l’épaule, longs dialogues dans la rue avec une partie d’improvisation, utilisation de véritables habitants comme figurants (qui parfois regardent l’objectif avec malice). Tout l’échange entre Sergueï et sa mère dans la rue relève à la fois de la fiction et du documentaire, avec un arrière-plan réaliste, saisi au vol sans préparation. De la même façon, on imagine que le défilé de la jeunesse où Kolia se fait rejeter est un vrai. L’urgence de la mise en scène contraste avec la première partie du film, plus formelle, quoiqu’aussi fauchée.

Réalisme poétique

REZ-DE-CHAUSSÉE n’a pas d’intrigue et l’on comprend dès le début que l’issue sera tragique. Le cinéaste filme cette marche en avant macabre comme le chant mélancolique d’une jeunesse sans espoirs, que les illusions du régime à l’agonie ne nourrissent plus. Lorsque la nuit tombe définitivement, les deux jeunes gens retrouvent l’appartement-prison pour un dernier adieu : Sergueï se transforme en personnage de Carné ou de Renoir (on pense au Gabin de la BÊTE HUMAINE ou du JOUR SE LÈVE), tue son amour et s’endort à ses côtés en lui caressant le visage.

Deux ans après le succès d’ASSA (Soloviov, 1987) ou de LA PETITE VÉRA (Pitchoul, 1988), REZ-DE-CHAUSSÉE est une autre vision désabusée de la jeunesse au temps de la perestroïka – période qui, pourtant, permet aux cinéastes soviétiques une nouvelle liberté créatrice, particulièrement à Igor Minaiev. Toutefois, le film apparaît encore plus pessimiste, plus fataliste, que ses deux prédécesseurs. Les personnages sont englués dans un univers sordide, ne rêvent pas et restent en marge des petites libertés de leur époque sans lendemain : il n’est jamais question de musique rock ou de mode occidentale, par exemple. Leur jeunesse n’a pas de vocation émancipatrice, au contraire, ils semblent déjà morts. On pense à la noirceur ironique d’On achève bien les chevaux, le formidable roman d’Horace McCoy (1935), dont les personnages se ressemblent et finissent exactement de la même façon.

Cette vision plus poétique de l’Union Soviétique finissante est-elle à mettre au crédit d’un éloignement géographique du réalisateur, installé en France ? Evguenia Dobrovolskaïa (Nadia) semble plus proche d’Arletty et de Sofia Loren dans sa gouaille et ses accoutrements que de Natalia Negoda. Il est singulier de constater que la même année 1990, deux films russes sont présentés à Cannes, TAXI BLUES (Lounguine) et REZ-DE-CHAUSSÉE, deux films fortement ancrés dans leur époque, tous deux réalisés par des cinéastes exilés. Dans les deux cas, la destinée rime avec une vision lyrique de la tragédie, finalement plus onirique que matérialiste.

Ce magnifique film d’Igor Minaiev est disponible en DVD chez Malavida Films, en version originale avec des sous-titres français. En bonus, une longue interview du réalisateur. Les plus pressés trouveront aussi le film en ligne, sur YouTube, dans une qualité qui ne fait pas honneur au magnifique travail des techniciens.

Les courts métrages d’Andreï Tarkovski

Tout a été dit et écrit sur Andreï Tarkovski ; avec Eisenstein et quelques autres, il est probablement le réalisateur soviétique le plus célèbre de son temps et une abondante bibliographie lui est consacrée. Notre chance est donc d’avoir à disposition, dans un sublime coffret DVD ou Blu-ray (Potemkine & Agnès B, 2017), l’intégralité de ses films en versions originales sous-titrées.

Il est toujours passionnant et instructif de commencer une filmographie par le début, souvent composée de courts métrages plus ou moins personnels. LES TUEURS (Убийцы, 1956) est un film d’études du jeune réalisateur, co-réalisé avec Alexandre Gordon et Marika Beikou, sous la direction de leur professeur, Mikhaïl Romm. Adapté d’une nouvelle d’Ernest Hemingway (une première dans la célèbre école de cinéma moscovite !), ce court métrage d’environ 20 minutes semble fortement inspiré par le cinéma occidental, particulièrement le film noir américain. De leur manque de moyens flagrant, les étudiants font une force : les décors réduits à deux pièces (une salle de restaurant et une petite chambre) transforment le film en huis clos oppressant ; une sensation de malaise s’installe dès les premières secondes : aucune musique, peu de paroles, de faibles éclairages, des plans fixes sur une porte, une horloge, des regards appuyés, un petit sifflotement, de la violence hors cadre … Le temps est le personnage principal du film – du reste, l’intrigue n’a aucun intérêt. On s’attend à une action, une déflagration qui n’arrive jamais.

Beaucoup plus conventionnel, le court métrage suivant, réalisé en 1958 par Tarkovski et Gordon, toujours étudiants au VGIK, peut se traduire en français par IL N’Y AURA PAS DE DÉPART AUJOURD’HUI ou PAS DE PERMISSION AUJOURD’HUI (Сегодня увольнения не будет …). Film de commande typiquement soviétique, il met en scène pendant 45 longues minutes une équipe de soldats chargée de convoyer des dizaines de bombes allemandes retrouvées intactes au cours du chantier de modernisation d’une ville. Si le film est plus ambitieux en terme de moyens, de budget et de décors, cette énergie est mise au service de la propagande télévisée, à l’occasion du 40ème anniversaire du komsomol léniniste. Inspiré d’une histoire vraie, le court métrage glorifie sans génie les vertus de sacrifice et de courage pour le bien commun, la lutte contre l’ennemi (les bombes allemandes représentent encore les nazis) et l’organisation sans failles de la société face à un incident pouvant virer à la catastrophe. Un docudrame laborieux, plombé par une musique qui souligne les moments de tension, où n’émerge qu’une petite note sympathique : un plan comique, juxtaposant le camion rempli d’obus et un grand panneau routier sur lequel apparaît ce message impromptu : « Un voyage en automobile, le meilleur moyen de se reposer ».

Le premier film d’Andreï Tarkovski en solitaire est son moyen métrage de fin d’études, LE ROULEAU COMPRESSEUR ET LE VIOLON (Каток и скрипка, 1960), produit par le département des films pour enfants des studios Mosfilm. Durant 45 minutes environ, le réalisateur filme la relation amicale naissante entre un petit garçon violoniste et un ouvrier, conducteur d’un rouleau compresseur ; une très jolie histoire, pleine de poésie, mais qui reste très éloignée des incroyables trouvailles visuelles et dramatiques de son premier long métrage, L’ENFANCE D’IVAN (Ива́ново де́тство, 1962). Étriqué dans un scénario sans vrai relief, Tarkovski s’emploie à quelques recherches formelles et à l’utilisation astucieuse des miroirs de l’environnement qui entoure les deux personnages principaux (l’eau, les vitres). Le plus intéressant reste toutefois la façon dont le jeune réalisateur filme les sentiments, les regards, les visages de ses acteurs, notamment dans les dernières scènes, presque muettes, dans lesquelles les deux âmes solitaires sont séparées par les normes de la société : le petit garçon ne peut sortir de chez lui à cause de sa mère et l’ouvrier reste seul, abandonné au pied d’un immeuble de « standing » dont il n’est que le faiseur. Leurs mondes ne sont pas les mêmes – étonnant constat dans un pays communiste. On pourrait presque croire à du réalisme socialiste s’il n’y avait le rêve final, échappatoire qui fait du petit garçon privilégié un être aussi malheureux que son nouvel ami.

Ces trois courts métrages très différents, inégaux, réalisés entre 1956 et 1960, permettent d’apprécier les recherches esthétiques à venir d’un réalisateur complexe, un « auteur dans un cinéma d’État » qui méprise le divertissement et ambitionne le 7ème art comme une « expression artistique complète, où l’artiste doit se montrer intransigeant » (M. Chion, 2008).