Cosmoball (2020)

Projet de longue haleine au budget colossal, COSMOBALL (Вратарь Галактики) est le premier blockbuster russe sorti dans les salles après le confinement d’avril 2020. Destiné au plus jeune public, il surfe sans originalité sur les recettes du succès, entre mièvreries, bons sentiments, action analeptique et prouesses visuelles. Contre toute attente, le résultat évite le naufrage annoncé ; mieux, il surprend par la maîtrise de ses effets visuels.

Un prérequis est tout de même indispensable pour envisager de prendre un peu de plaisir devant cette débauche d’effets spéciaux : accepter de ne rien comprendre à l’histoire. Comme dans beaucoup de films du genre, une courte introduction pose le cadre de l’intrigue à venir. Une voix-off nous raconte, à toute vitesse, que nous sommes en 2071, dans une galaxie ravagée par les guerres, où la Lune a explosé en plusieurs morceaux et les pôles terrestres se sont inversés. Dès lors, New York est un glacier, les pyramides d’Égypte sont recouvertes par les eaux et Moscou ressemble à une jungle tropicale, sans électricité. Une sorte de scientifique extraterrestre monstrueux est emprisonné dans les profondeurs de la Terre et tous les habitants de l’univers regardent, chaque jour, les matchs du cosmoball, mélange électrique de rugby et de quidditch, auquel ne peuvent participer que des êtres dotés de pouvoir surnaturels.

Par chance pour les amoureux de cinéma russe, le stade où se déroulent les matchs de cosmoball est à Moscou. Hélas pour les esprits un peu cartésiens, le stade à la forme d’un pissenlit géant qui flotte au-dessus de la ville – très beau, du reste !

Au milieu de cette atmosphère déjà bien chargée, un jeune homme erre dans les rues de Moscou, entre les lianes, les lézards et les rivières sauvages. Anton (Evgueni Romantsov) semble être un garçon normal mais ce n’est qu’une apparence : il ne sait pas encore qu’il est capable de se téléporter, la condition idéale pour jouer au cosmoball et, ainsi, sauver l’univers des terrifiants desseins extraterrestres.

Quand on sait que le film est recommandé aux enfants de 6 ans et plus, on peut imaginer que les scénaristes (Andreï Roubanov et Djanik Faiziev) surestiment peut-être les capacités intellectuelles des gentils occupants des écoles primaires !

D’ordinaire, une telle présentation suffit à classer le film dans ma catégorie Nanars du cinéma russe. Et pourtant … un petit quelque chose me pousse à épargner cette superproduction, à lui trouver de nombreuses qualités. Est-ce le climat morose de nos derniers mois ? Les vivifiantes couleurs du film ? Les sympathiques acteurs ? L’occasion, relativement rare, d’admirer Moscou noyée sous les frondaisons d’une jungle tropicale ?

Envisagé dès 2014 comme une « réponse russe » aux adaptations hollywoodiennes des héros Marvel, le projet de reconstituer un monde futuriste, peuplé de héros aux pouvoirs de téléportation, a été porté pendant plus de cinq années par le producteur Sergueï Selianov et le réalisateur Djanik Faiziev. Le tournage s’est déroulé essentiellement dans les studios de Mosfilm, dans lesquels plusieurs décors extérieurs ont été reconstitués, notamment l’impressionnante artère moscovite où déambulent des centaines de figurants. Le studio Main Road Post (déjà responsable des effets spéciaux d’ATTRACTION ou du DUELLISTE) s’est ensuite occupé des trucages numériques, offrant un résultat visuellement splendide, qui constitue le gros point fort du film.

Bien sûr, le scénario manque, comme souvent, de profondeur. Manichéen et simpliste à l’extrême, très convenu dans le dénouement de ses intrigues, il noie aussi le spectateur sous un déluge de détails difficiles à assimiler, qui ne semblent rien apporter, sinon de fausses pistes sans saveur. À la sortie du film en Russie, ce chaos scénaristique fut la principale critique des journalistes. Comment prétendre montrer ce film à des enfants qui ne saisiront pas un dixième des enchevêtrements de l’histoire ?

À l’image de CAPTIVITY, LE PRISONNIER DE MARS (2018), récemment chroniqué sur ce blog, COSMOBALL semble avoir été touché par une malédiction concourant à son échec public et critique. Initialement prévue pour 2019, la sortie du film a été repoussée en raison d’importants problèmes techniques, puis s’est trouvée ajournée une seconde fois à cause du confinement de 2020. Finalement annoncé en 3D pour août 2020, le film a bénéficié d’une promotion importante mais la campagne de publicité a été largement entachée par une affaire tragique liée à l’un des acteurs, Mikhaïl Efremov, condamné pour conduite en état d’ivresse ayant entraîné un grave accident de la circulation et la mort d’un automobiliste. Plusieurs journalistes reprochèrent à la production du film d’avoir laissé les scènes où apparaît Efremov, dans le rôle comique d’un … policier alcoolique et gaffeur.

En définitive, c’est peut-être ce côté malade et bancal qui me séduit dans le film. On passera sur une histoire sans intérêt pour ne garder que les incroyables images, magnifiées par le Blu-ray. Les créatures associées aux joueurs sont très sympathiques. Les acteurs s’en donnent à cœur joie : Evgueni Mironov incarne un créateur fou, sorte de démiurge mythique aux cheveux blancs ; Victoria Agalakova est une joueuse de cosmoball pleine de charme et de malice ; Efremov est quand même amusant dans son rôle (malheureusement trop proche de la réalité) et on appréciera le clin d’œil de Svetlana Ivanova en spectatrice extraterrestre.

COSMOBALL est édité en DVD et Blu-ray chez First International Production depuis janvier 2021 en version originale sous-titrée et en version française. Pour les amateurs d’effets spéciaux, on y retrouve également un making-of du film.

Dark Fantasy (2010)

En matière de nanar étranger, il faut savoir renifler les bons résumés fournis par les distributeurs, sur la jaquette des DVD. Celui de DARK FANTASY (Тёмный мир) ne déroge pas à la règle : « Parti en expédition dans les villages isolés du nord du pays, un groupe d’étudiants en anthropologie déterre un ancien bouclier. D’un simple toucher avec cette relique, Marina se retrouve malgré elle possédée et dotée de pouvoirs surnaturels terrifiants. C’est désormais à elle que va revenir la mission de combattre les forces du Mal incarnées par le redoutable Kostya … »

Du très (très) lourd. Conçu pour exploiter les nouvelles techniques de la 3D dans les salles de cinéma russes, cet opus fantastique nous plonge d’emblée dans un salmigondis de délires du plus mauvais goût. Des étudiants en philologie, qui ressemblent davantage à des BTS en décrochage scolaire, sont invités par un vieux professeur boniface à une mission d’ethnologie dans les forêts de Laponie. On ne saura jamais vraiment ce qu’ils recherchent mais la petite troupe rencontre bien assez vite une sorte de Baba Yaga aux faux airs d’Isabelle Huppert, occupée à cueillir des champignons derrière sa cabane. Pas de problème, tout le monde se met à table et remercie la vieille femme pour son hospitalité et ses recettes de filtres d’amour.

La grande force de ces films sans complexes, c’est l’aplomb des scénaristes, véritables démiurges que l’on se prend à imaginer à moitié séniles – ou carrément ivres pendant six mois. Rien ne semble jamais déstabiliser les esprits les plus cartésiens des personnages : ni l’apparition d’une vieille folle, ni l’existence de sorcières et de démons, encore moins la découverte d’un bouclier à la force mystérieuse. Un oligarque apparaît soudain et déclare qu’il a 2000 ans : normal ! Un chien loup doit guider deux étudiants vers le lac aux sorcières pour trouver une incantation secrète : on fonce ! Une jeune fille devient la reine des sorcières après avoir été ligotée puis plongée dans l’eau : quoi de plus naturel ?

Il faut avoir les yeux bien accrochés (le cœur a lâché depuis longtemps) pour se retenir de rire devant les dialogues et les situations, toutes plus improbables les unes que les autres. DARK FANTASY est une sorte de cocktail d’inspirations : un peu d’archéologie façon Indiana Jones, une dose de vampirisme, une larme de fantastique. La mise en scène d’Anton Meguerditchev consiste en une succession de plans brefs, parfois ralentis au montage : les mouvements d’un shaker, en somme.

Que peut-on sauver du naufrage ? Par bienveillance ou charité, peut-être l’actrice principale. Svetlana Ivanova est sympathique et se démène laborieusement pour faire croire à son personnage d’étudiante gothico-mystique devenue reine des sorcières du lac en Laponie. Les autres acteurs ressemblent, pour la plupart, à ces personnalités interchangeables qui hantent les films pour adolescents du cinéma américain (dans le style de SCREAM ou SOUVIENS-TOI … L’ÉTÉ DERNIER, pour ne citer que les « classiques »). On y retrouve les jolies Elena Panova en sorcière historienne et Maria Kojevnikova en blondinette jalouse, niaise à souhait (l’actrice a été élue députée à la Douma l’année suivante, une reconversion pleine de bon sens).

On trouve encore le DVD pour quelques euros sur internet (Seven7 Editions, 2012), avec une version française qui participe largement au comique des dialogues. Au passage, on notera que même le distributeur français n’a pas été au bout du supplice puisque son fameux résumé n’est pas correct – je laisse au spectateur courageux le soin de découvrir pourquoi !

La reine des neiges (1967)

Une nuit d’hiver, le destin de Gerda et Kaï, deux adorables enfants qui vivent avec leur grand-mère, est bouleversé par l’apparition soudaine d’un obscur financier marchand de glace puis de la maléfique reine des neiges, qui peut transformer un cœur pur en un être insensible et froid. Alors que Kaï disparaît, Gerda part à sa recherche à travers le pays : guidée par sa bonté, elle va y rencontrer nombre de personnages étonnants et des animaux qui parlent.

Il faut croire que je succombe toujours, malgré trois décennies d’apprentissage du monde raisonnable (pourtant si insensé), à un réflexe enfantin, gouverné par un climat propice au rêve : le conte de noël. Dans une telle situation de relâchement, le retour aux sources traditionnelles s’impose : Andersen et sa constellation de classiques, mille fois adaptés au cinéma ou à la télévision, par les studios Disney notamment, fossoyeurs (malgré eux) de jolies histoires universelles que l’on ne s’imagine plus sorties du cerveau brillant d’un auteur danois du XIXe siècle ; pire, le conte de La Reine des neiges est devenu, pour beaucoup, l’allégorie indigeste du produit de consommation américain, décliné et vendu dans le monde entier avec une musique infernale. Pauvre poète de Copenhague, vilain petit canard devenu conteur à la cour de Christian IX ! Toutefois, un tel engouement sert toujours aux cinéphiles de l’ombre, discrètement enjoués à l’idée de voir (ré)apparaître, dans de belles éditions remasterisées, les plus anciennes adaptations de l’œuvre. C’est ainsi que LA REINE DES NEIGES (Снежная королева) soviétique est sortie de sa prison glacée et vitupère désormais, en silence, dans quelques rayons DVD de boutiques spécialisées. Merci oncle Walt !

Adaptée de la pièce de Evgueni Schwartz (1938), elle-même adaptée du conte d’Andersen, cette REINE DES NEIGES n’est donc qu’une transposition lointaine de l’œuvre originale, dont on retrouve, tout de même, les principaux personnages (les enfants Gerda et Kaï, la grand-mère, la fille du chef des brigands, le roi, le prince et la princesse) ainsi que quelques situations, comme l’enlèvement en traîneau ou le bouquet de rose qui fane après la transformation du petit garçon.

Produit par les studios Lenfilm, ce conte, destiné principalement au jeune public, reprend un vieux projet de porter à l’écran le scénario de Evgueni Schwartz : au seuil des années 1940, une première version avait été mise en production. Stoppée par la guerre pendant le tournage, elle n’avait pu reprendre normalement cinq années plus tard, les jeunes acteurs ayant considérablement grandi. Peut-on se prendre à rêver que les rushes de ce film avorté existent toujours, quelque part, au fond des archives de Lenfilm ? Toujours est-il qu’une autre adaptation, plus fidèle à Andersen, fut lancée en 1957 par Lev Atamanov et les studios Soyuzmultfilm de Moscou. Le succès de ce film d’animation dépassa largement les frontières de l’Union Soviétique – et il reste aujourd’hui une référence pour de nombreux réalisateurs.

Le projet d’une version filmée, avec de véritables acteurs, apparaît de nouveau au milieu des années 1960, avec un retour au scénario de Schwartz, plus socialiste que le conte originel. Dans son intrigue, basée sur une conception marxiste de l’Histoire, l’écrivain fait apparaître, dès l’ouverture, Andersen lui-même, transformé en conteur bohême et ami des enfants. Il lui oppose un autre personnage inventé, le Conseiller du Roi, capitaliste sans scrupules, représentant du pouvoir de l’argent, de ses vices, voire de ses crimes. Deux hommes et deux conditions sociales s’affrontent ; le peuple contre la haute bourgeoisie de la finance. La fin voit évidemment la victoire des âmes pures et la défaite des nantis, piétinés par la volonté inébranlable de Gerda, assistée du conteur rusé. Que pourront nos ennemis tant que nos cœurs resteront ardents ? s’exclame le génie du foyer, dansant sur la table, devant l’encrier joyeux.

Avec bonheur, le « message » du film n’est pas trop prononcé et ne gâche en rien le plaisir, plus innocent, de découvrir cet ensemble de personnages excentriques, plongés dans une atmosphère enchantée. Aux trucages rudimentaires de l’époque s’ajoutent, à l’occasion, des morceaux animés (qui remplacent intelligemment ce qui aurait été difficile à filmer, comme la course céleste du renne) et de petites compositions musicales.

Tous les acteurs font vivre avec fougue les personnages du conte, particulièrement les plus clownesques : Evgueni Leonov compose un roi faible et soumis à son conseiller ; Olga Viklandt est une sorte de Capitaine Crochet à la tête d’une bande de brigands, pirates de la forêt ; Nikolaï Boiarski et son physique à la Boris Karloff est un glaçant financier au visage blanchâtre (dont la température corporelle est de 33°) ; Natalia Klimova incarne la Reine des neiges, finalement très peu présente et sans véritable envergure. Les enfants, eux aussi, s’en sortent bien, mais leurs personnages pâtissent de dialogues trop mièvres. La jeune Era Ziganshina, la fille du chef des brigands, est la seule enfant à pouvoir vraiment laisser libre cours à son énergie bondissante.

Bien sûr, avec le temps, les effets spéciaux sont devenus délicieusement kitschs mais ils forcent l’admiration pour les techniciens de l’époque. Une très jolie séquence onirique mêle animation et prises de vue réelles, lorsque les rêves des habitants du château jaillissent et courent sur les murs gris qui encerclent la petite fille, guidée par deux corbeaux adeptes de décorations royales. Le charme opère toujours, cinquante après, et la photographie (Vadim Grammatikov) est splendide !

On se réjouira de découvrir ce film en DVD (Rimini Editions, 2017), dans une version remasterisée, agrémentée d’une petite présentation en bonus. La version française est plutôt réussie, semblable aux doublages des films américains de l’époque.

Lilac Ball – The Purple Ball (1987)

On trouve sur internet des films un peu oubliés, perdus aux confins d’une ère flétrie, comme un trésor surgit, parfois, sous les frondaisons d’un vide-grenier ou dans les caches poussiéreuses d’une vieille malle. En France, bienheureux sont les épicuriens de ces douceurs soviétiques ! Ils dégustent probablement ce LILAC BALL (Лиловый шар) comme il se doit, les yeux pleins de fantaisie, en francisant peut-être ses différents titres internationaux (LILOVYY SHAR / THE PURPLE BALL / LILAC SPHERE) en une plus sympathique BOULE VIOLETTE.

Dans cette aventure spatiale et fantastique pour jeune public, adaptée d’un roman éponyme de l’écrivain soviétique Kir Boulitchev (1983), une jeune fille des années 2080 se retrouve contrainte d’effectuer un saut dans le passé pour sauver la Terre d’une destruction imminente. La cause ? Une mystérieuse boule violette qui sème le virus de la haine chez les hommes, forcés de s’entretuer dès lors qu’elle explose. Accompagnée d’un archéologue géant à quatre bras (mélange physique du lion du MAGICIEN D’OZ et de Hagrid, l’un des amis d’Harry Potter), l’intrépide Alisa se joue des embuscades de trois brigands, d’une Baba Yaga pas vraiment effrayante et d’une bande de terroristes intergalactiques aux motivations un peu floues – sorte d’empire du mal sans visage. À la fin des années 1980, entre détente et guerre des étoiles, le film s’abandonne presque à des accents pacifistes et antimilitaristes.

Même si la science-fiction est un genre qui vieillit souvent mal au cinéma, il est aussi celui qui permet à un auteur, des scénaristes, une équipe technique et les professionnels d’un grand studio de s’affranchir des normes de la réalité, du cartésien journalier. Toute la deuxième partie du film, centrée sur « l’époque des légendes », offre ainsi de jolies trouvailles visuelles : un dragon niché sur un arbre vivant, une cabane mouvante, un tapis volant, des créatures mystérieuses, autruches géantes et croquembouches sur pattes. On imagine facilement le plaisir décuplé des enfants soviétiques découvrant ce monde enchanté sur grand écran.

Depuis des années, une vigoureuse tendance à se recentrer sur de simples plaisirs sillonne la mauvaise conscience des opulences européennes, aveuglées par le beau contre le bon, le chic contre le choc. On assiste à un curieux ballet de citadins avisés, en route vers des fermettes biologiques ou les boutiques de produits du terroir. On redécouvre l’artisanat ; on conchie l’industriel sans saveurs. Je rêve de cet avenir, pas si lointain, où l’on fera de même avec le cinéma : des hordes de néoruraux se jetteront sur les rééditions DVD (avec jaquette et plastique recyclés) des classiques intemporels du 7ème art et les petites productions des façonniers. On louera les effets spéciaux authentiques de LILAC BALL, ses costumes à l’économie, la parcimonie sincère des artistes et du studio Gorki. On s’émerveillera des chatoyantes couleurs, du talent oublié des techniciens soviétiques ; on s’étonnera des intéressants mouvements de caméra (à l’épaule ?) dans le vaisseau spatial, entre les plantes et le mobilier rustique.

Ce jour est-il aussi proche que les terrifiantes années 2080 montrées dans le film ? Je me plais, hélas, à en douter. En matière de progrès, le cinéma est un art qui ne supporte pas la désuétude indolente des productions sans fards, sans artifices contemporains. Il faut être un Kubrick, mandarin sacré, pour que le spectateur accepte perpétuellement les laideurs esthétiques d’un 2001, L’ODYSSÉE DE L’ESPACE (1968).

Cette BOULE VIOLETTE n’est pourtant pas un chef d’oeuvre, loin de là. Le scénario laisse planer beaucoup de doutes et ne s’enfuit jamais très loin des conventions du genre. Il n’est pas exempt de longueurs dans les dialogues, de facilités dans le traitement multicolore des personnages (une princesse-grenouille, un mage oriental, un Gavroche malicieux, un capitaine au cœur tendre, etc.). Pourtant, sa sincérité, son caractère inoffensif, lui confèrent un charme troublant, quasi mélancolique. C’est Alice au pays des merveilles orientales. Mirifique curiosité !

Le film est proposé en ligne sur Russian Film Hub (YouTube), avec des sous-titres français. Un DVD, édité par Ruscico, existe avec une version anglaise, sous le titre LILAC SPHERE, mais ne semble pas proposer les sous-titres francophones.

La légende du dragon – The Mystery of the Dragon Seal (2019)

Après l’important succès en Russie de LA LÉGENDE DE VIY (2014), les producteurs ont voulu offrir une suite aux spectateurs, avides de retrouver les aventures de Jonathan Green, le cartographe britannique perdu dans les superstitions de l’Europe centrale aux débuts du XVIIIe siècle. Le dernier plan du film était un panneau indiquant la direction de la Chine … principale terre d’exploration de cette LÉGENDE DU DRAGON (Тайна Печати Дракона), deuxième opus de la série.

La longue litanie des sociétés de production au seuil du générique initial impose d’emblée le film comme une superproduction russo-chinoise. À l’instar de nombreuses suites, tout est revu à la hausse : plus d’argent, plus d’acteurs internationaux, de plus grands décors, plus d’humour, d’action, d’aventures, d’effets spéciaux, de musique et de bons sentiments. Hélas, pas de supplément d’âme au niveau du scénario, qui restera définitivement la seule véritable terra incognita traversée par les personnages. Au-delà de la présence renouvelée de Jason Flemyng (pâle héros, relégué au rang de comparse) et Charles Dance (une ou deux apparitions), le film s’articule autour des présences charismatiques de ces deux co-producteurs : le chinois Jackie Chan, dans un rôle de vieux maître plein de barbe grise (pas très original), et l’américain Arnold Schwarzenegger, dont la sympathique présence n’a que trop rarement été gage de réussite sur grand écran. Les deux vedettes s’amusent visiblement à multiplier les combats et les regards sombres au cœur d’une invraisemblable Tour de Londres. Les plus jeunes apprécieront, à coup sûr, les longues séquence d’action chorégraphiée qui peuplent cette extravagante histoire.

Succès oblige, ce deuxième volet se veut aussi plus familial. Les visions d’horreur, les monstres et l’ambiance lugubre des forêts d’Europe centrale laissent place aux beautés chatoyantes des paysages (fantasmés) de la Chine éternelle, dragon endormi qui se réveille finalement, au sens propre comme au figuré, à la faveur d’une intervention de Pierre le Grand et d’un cartographe britannique. Les voies de la géopolitique du divertissement sont un sujet d’étude passionnant.

Pour satisfaire le désir d’action normalisée des spectateurs du monde entier, les producteurs du film emploient, à nouveau, les recettes ancestrales du film d’aventure : héros romantique sauvé sur le gong, complice ambigu (ici, une femme douée de jolies capacités en arts martiaux ; Helen Yao), suspens (in)soutenable et plaisanteries de marins cartoonesques. Les péripéties empruntent autant à la légende du Masque de fer qu’à PIRATES DES CARAÏBES (Johnny Depp n’ayant pas fait le déplacement, c’est l’acteur nain Martin Klebba qui se charge du clin d’œil), dans un gloubi-boulga de références historiques : le voyage de Pierre le Grand en Europe de l’Ouest, l’armée de terre cuite d’un empereur Qin, la grande muraille, les légendes de la Tour de Londres ou encore la route du thé.

Comme souvent, les saveurs de cette mixture orientalisante ne sont pas complètement désagréables. Si le cinéma n’est qu’un art de divertissement, alors cette LÉGENDE DU DRAGON est une réussite ; pour ceux qui exigent un peu plus que des décors numériques insipides et de vaines situations au service d’un scénario aride, le film ne dépassera pas le stade de produit de consommation courante. Du reste, les publics russes et chinois ne s’y sont pas trompé, les résultats d’exploitation en salles ont été très décevants au regard du budget pharaonique.

Les amateurs de kung-fu et de trucages rococos se régaleront peut-être de ce film en DVD ou Blu-ray, édité en 2020 par AB Vidéo sous son titre international, THE MYSTERY OF THE DRAGON SEAL.

La légende de Viy (2014)

Nouvelle adaptation libre d’un conte fantastique de Nicolas Gogol (Vij, 1835), LA LÉGENDE DE VIY (Вий) est l’un des grands succès du box-office russe de ces dernières années. Formaté pour une exploitation dans les salles en 3D, avec effets spéciaux, méchantes bestioles et scènes de frissons, le film est un pur produit de son époque, quelque part entre le gentil divertissement et la vulgarité des productions à gros budgets, dénuées de qualités esthétiques ou cinématographiques.

Aux débuts d’un XVIIIe siècle balbutiant ses idées de Lumières, de méthodes cartésiennes et de raison, un jeune scientifique anglais s’engage dans un long voyage solitaire vers l’Europe centrale, avec pour objectif principal la cartographie méticuleuse de cette terra incognita. En marge de sa quête, un petit village, perdu dans les forêts d’Ukraine, est la proie d’une malédiction : la fille défunte d’un chef local s’est transformée en sorcière infernale, capable de métamorphoses, et continue de semer la peur dans les environs. Tout l’enjeu du film consiste en cette rencontre improbable entre la raison et les superstitions, entre la science et les croyances magiques.

Sur le papier, c’est un sujet intéressant, bien que maintes fois traité – à des degrés et époques différents, de l’Antiquité à nos jours. L’Europe des Lumières, son héritage, ses « valeurs » et sa conception du monde moderne, régissent toujours notre époque, pour le meilleur et pour le pire : le poids culturel des religions dans les sociétés, la méfiance vis-à-vis des sciences (un vieux serpent de mer qui resurgit régulièrement en périodes de crises), l’opposition entre la ville instruite et la campagne fruste, la figure du génie visionnaire incompris par les masses, la remise en cause des autorités traditionnelles, la marche vers le progrès, etc. Autant de thématiques propres à faire des chefs-d’oeuvre et des nanars, avec un éventail de nuances définies par un manichéisme plus ou moins prononcé.

Avec cette grosse production destinée au plus large public (confortablement installé à déguster son pop-corn sur un fauteuil moelleux, avec supplément pour les lunettes 3D), l’espoir d’un scénario original, capable de faire réfléchir quelques instants, s’envole avec l’âme de la pauvre jeune fille assassinée par un monstre dans les marais. Passée la première demi-heure, le spectateur peut raisonnablement se demander s’il est devant une oeuvre cinématographique ou dans une attraction de Disneyland. Ainsi, quand la cinquième roue du carrosse scientifique voltige dans les airs, à l’entrée du village, offrant probablement un effet 3D très impressionnant sur grand écran, le film sombre dans une schizophrénie comique. Le progrès technique, montré dans le film en inévitable secours des peuples incultes et porté jusqu’au faîte d’une église hantée, est aussi ce qui empêche cette histoire, trois siècles plus tard, de se concentrer sur l’essentiel : le scénario. Chaque séquence est pensée pour être visionnée en trois dimensions, avec débauches d’effets visuels (sympathiques) et ambiance fantastique-gore (pas très originale).

Loin d’être une adaptation fidèle à l’oeuvre originale (centrée sur les trois étudiants), ce film mélange, sans aucune originalité ni philosophie sous-jacente, les éternelles recettes du « succès », pratiquement assuré d’emblée pour son cœur de cible, le public adolescent. Une touche de forêt mystérieuse baignée par des nappes de brouillard, que la seule résolution cartésienne de l’énigme permettra de dissiper (comme par enchantement, un comble !) ; une église branlante perchée sur un éperon rocheux ; des monstres humains, des sorciers, un prêtre fou ; de jolies jeunes femmes qui se baignent nues dans un marais avec le secret espoir qu’un homme ramasse leurs couronnes de fleurs (!) ; des perruques pour les aristocrates, aussi réactionnaires que progressistes ; un soupçon de références cinéphiles ou culturelles bien connues (Dracula, les monstres et vouivres des marais, une bête mystérieuse comme celle du Gévaudan, des petits démons malicieux qui virevoltent, une jeune fille qu’il faudrait exorciser …), etc.

Le cocktail est écœurant ou rassasiant, c’est une affaire de (dé)goût !

Sans être franchement désagréable, grâce à un casting russo-britannique efficace (Jason Flemyng et Charles Dance en aristocrates sujets de sa Majesté, Alexeï Tchadov, Andreï Smoliakov, Igor Jijikine et Anatoli Gouchtchine en rustauds de la forêt) et quelques décors crédibles, LA LÉGENDE DE VIY est aussi ce genre de film impersonnel qui hante pour longtemps les rayons DVD des grands magasins spécialisés, dans l’attente d’une hypothétique redécouverte/réhabilitation.

Les collectionneurs (ou curieux) trouveront ce film en DVD et Blu-ray 3D aux éditions Seven7 (2015) pour une dizaine d’euros. On appréciera, comme toujours, l’argument marketing de la jaquette française qui propulse Charles Dance en tête d’affiche, alors que l’auguste comédien britannique n’a que quelques scènes, sans intérêt.

Le film a connu une suite en 2019 : THE MYSTERY OF THE DRAGON SEAL.

White Tiger – Le tigre blanc (2012)

Dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, sur le front de l’Est, un mystérieux char allemand invincible sème le désordre dans l’armée soviétique. Un tankiste à la forte personnalité est chargé de le traquer pour le détruire. Premier film de guerre du réalisateur Karen Chakhnazarov, WHITE TIGER (Белый тигр) se veut avant tout un hommage à son père et à tous les combattants de la Grande Guerre patriotique. Malgré les audaces du scénario, adapté d’un livre d’Ilya Boïachov (Le Tankiste, 2008), le résultat est déconcertant.

Naïdenov (Найдёнов), un jeune soldat miraculeusement sauvé de graves brûlures, murmure à l’oreilles des chars. Il prie leur dieu, caché quelque part dans le ciel, sur un trône, devant son char T-34 en or. Étonnant, n’est-ce pas ? Film de guerre mystique et fantastique, WHITE TIGER ne manque pas d’originalité, surtout dans sa première partie. Karen Chakhnazarov s’empare même de quelques idées intéressantes, en particulier l’assimilation d’un char mystérieux à un animal légendaire, insaisissable, qu’il faut traquer pendant des heures avec ruse, capable de prendre le chasseur par surprise sans chercher à le tuer. Le Tigre d’acier redevient un tigre sauvage, instinctif, une créature ésotérique, quelque part entre Moby Dick et le hollandais volant.

Hélas, Chakhnazarov n’est pas Darren Aronofsky ni Jeff Nichols, encore moins Steven Spielberg ou Tarkovski. Son mysticisme se prend trop au sérieux pour être crédible. Le scénario, sans profondeur, s’égare vite dans le grand-guignol et prête franchement à sourire lorsque le jeune tankiste déblatère ses répliques illuminées devant des officiers de l’Armée rouge dubitatifs – seul Joukov, figure intouchable, reste de marbre devant ces élucubrations. À l’exception d’une jolie séquence de duel de chars, façon western, dans un village en ruine, le film passe à côté de son sujet. Il n’y a pas une once de poésie, de lyrisme, dans ces forêts peuplées de machines de guerre.

Les dernières vingt minutes confirment le naufrage. Karen Chakhnazarov se prend à filmer en détails la capitulation de l’armée allemande devant Joukov, puis montre Keitel, Stumpff et Friedeburg déguster des fraises à la crème. Le film s’achève sur le monologue philosophique d’un acteur vaguement grimé en Hitler, devant un mystérieux personnage, dans l’ombre.

À tous ceux qui veulent réhabiliter ce film ou chercher la solution métaphysique aux dernières séquences (sans aucun liens avec l’intrigue), le film existe en DVD et Blu-ray (Seven 7 Editions, 2013), avec une version française correcte et une version originale sous-titrée.

Aladin ou la lampe merveilleuse (1967)

Classique du film d’aventures des studios Gorki, spécialisés dans la production de films pour enfants, cette énième adaptation libre des aventures d’Aladin reste un divertissement plaisant mais sans véritable relief cinématographique.

Tourné entièrement en Crimée (studios de Yalta) et dans le désert des sables d’Oleshky, ALADIN OU LA LAMPE MERVEILLEUSE (Волше́бная ла́мпа Аладди́на, 1967) bénéficie de gros moyens pour raconter l’histoire d’amour bien connue d’un pauvre orphelin épris de la fille d’un sultan : une ville entière est même édifiée près de Nova Kakhova pour figurer la Bagdad flamboyante des Mille et Une Nuits. Pyrotechnies, effets spéciaux, cinémascope et couleurs chatoyantes, des variations du ciel aux costumes de la garde, tous les ingrédients d’une pleine réussite sont réunis pour faire de ce conte un grand succès auprès des enfants. Cinquante ans plus tard, la magie opère un peu moins. Passée la première demi-heure et ses intéressantes trouvailles visuelles (sur le jeu d’échec ou la chorégraphie des personnages, notamment), l’ennui vient à percer les persiennes de cet ensemble un peu mièvre, au scénario franchement paresseux. Difficile de ressentir le souffle de l’aventure espérée, y compris dans les quelques moments d’action. Les acteurs, peu charismatiques, participent de cette léthargie : on aurait bien envie de sauver le jeune Aladin (Boris Bystrov) mais sa partenaire de 15 ans (Dodo Tchogovadze) n’était manifestement pas née pour briller dans les étoiles du cinéma soviétique – on ne la reverra plus, d’ailleurs.

Les vétérans s’en sortent un peu mieux : Otar Bilanichvili campe un sultan maniéré et parfois amusant ; Andreï Faït est le méchant de service, angoissant avec son allure de vieux démon du désert. Le génie est un djinn un peu secondaire dans l’histoire, représenté dans une flamme incandescente, selon la tradition islamique. Et comme le rouge lui va sa bien, le voilà flanqué de quelques répliques à double sens (« Je n’ai pas de conscience, j’obéis aux ordres ! » ou « Tout ce que nous disons est le reflet de la vérité [Pravda] pure ! »). Pas de quoi rattraper les faiblesses du scénario et la traditionnelle chanson finale n’y changera rien. À la limite, la dernière réplique en clin d’œil au puritanisme ambiant peut nous arracher un petit sourire. En somme, cette aventure poussive d’environ 80 minutes n’est pas désagréable, elle est simplement datée. Le film existe en DVD aux éditions RDM, pour quelques euros, en version française (pas terrible) et en version originale sous-titrée.