Lilac Ball – The Purple Ball (1987)

On trouve sur internet des films un peu oubliés, perdus aux confins d’une ère flétrie, comme un trésor surgit, parfois, sous les frondaisons d’un vide-grenier ou dans les caches poussiéreuses d’une vieille malle. En France, bienheureux sont les épicuriens de ces douceurs soviétiques ! Ils dégustent probablement ce LILAC BALL (Лиловый шар) comme il se doit, les yeux pleins de fantaisie, en francisant peut-être ses différents titres internationaux (LILOVYY SHAR / THE PURPLE BALL / LILAC SPHERE) en une plus sympathique BOULE VIOLETTE.

Dans cette aventure spatiale et fantastique pour jeune public, adaptée d’un roman éponyme de l’écrivain soviétique Kir Boulitchev (1983), une jeune fille des années 2080 se retrouve contrainte d’effectuer un saut dans le passé pour sauver la Terre d’une destruction imminente. La cause ? Une mystérieuse boule violette qui sème le virus de la haine chez les hommes, forcés de s’entretuer dès lors qu’elle explose. Accompagnée d’un archéologue géant à quatre bras (mélange physique du lion du MAGICIEN D’OZ et de Hagrid, l’un des amis d’Harry Potter), l’intrépide Alisa se joue des embuscades de trois brigands, d’une Baba Yaga pas vraiment effrayante et d’une bande de terroristes intergalactiques aux motivations un peu floues – sorte d’empire du mal sans visage. À la fin des années 1980, entre détente et guerre des étoiles, le film s’abandonne presque à des accents pacifistes et antimilitaristes.

Même si la science-fiction est un genre qui vieillit souvent mal au cinéma, il est aussi celui qui permet à un auteur, des scénaristes, une équipe technique et les professionnels d’un grand studio de s’affranchir des normes de la réalité, du cartésien journalier. Toute la deuxième partie du film, centrée sur « l’époque des légendes », offre ainsi de jolies trouvailles visuelles : un dragon niché sur un arbre vivant, une cabane mouvante, un tapis volant, des créatures mystérieuses, autruches géantes et croquembouches sur pattes. On imagine facilement le plaisir décuplé des enfants soviétiques découvrant ce monde enchanté sur grand écran.

Depuis des années, une vigoureuse tendance à se recentrer sur de simples plaisirs sillonne la mauvaise conscience des opulences européennes, aveuglées par le beau contre le bon, le chic contre le choc. On assiste à un curieux ballet de citadins avisés, en route vers des fermettes biologiques ou les boutiques de produits du terroir. On redécouvre l’artisanat ; on conchie l’industriel sans saveurs. Je rêve de cet avenir, pas si lointain, où l’on fera de même avec le cinéma : des hordes de néoruraux se jetteront sur les rééditions DVD (avec jaquette et plastique recyclés) des classiques intemporels du 7ème art et les petites productions des façonniers. On louera les effets spéciaux authentiques de LILAC BALL, ses costumes à l’économie, la parcimonie sincère des artistes et du studio Gorki. On s’émerveillera des chatoyantes couleurs, du talent oublié des techniciens soviétiques ; on s’étonnera des intéressants mouvements de caméra (à l’épaule ?) dans le vaisseau spatial, entre les plantes et le mobilier rustique.

Ce jour est-il aussi proche que les terrifiantes années 2080 montrées dans le film ? Je me plais, hélas, à en douter. En matière de progrès, le cinéma est un art qui ne supporte pas la désuétude indolente des productions sans fards, sans artifices contemporains. Il faut être un Kubrick, mandarin sacré, pour que le spectateur accepte perpétuellement les laideurs esthétiques d’un 2001, L’ODYSSÉE DE L’ESPACE.

Cette BOULE VIOLETTE n’est pourtant pas un chef d’oeuvre, loin de là. Le scénario laisse planer beaucoup de doutes et ne s’enfuit jamais très loin des conventions du genre. Il n’est pas exempt de longueurs dans les dialogues, de facilités dans le traitement multicolore des personnages (une princesse-grenouille, un mage oriental, un Gavroche malicieux, un capitaine au cœur tendre, etc.). Pourtant, sa sincérité, son caractère inoffensif, lui confèrent un charme troublant, quasi mélancolique. C’est Alice au pays des merveilles orientales. Mirifique curiosité !

Le film est proposé en ligne sur Russian Film Hub (YouTube), avec des sous-titres français. Un DVD, édité par Ruscico, existe avec une version anglaise, sous le titre LILAC SPHERE, mais ne semble pas proposer les sous-titres francophones.

La liberté, c’est le paradis (1989)

Placé dans un orphelinat puis en « école spéciale » pour enfants à problèmes, le jeune Sacha n’a qu’une seule obsession : s’en évader continuellement pour retrouver son père, prisonnier dans un camp à l’autre bout du pays. LA LIBERTÉ, C’EST LE PARADIS (Сэр Свобода — это рай) s’attache à suivre ces envolées téméraires et solitaires à travers la Russie de la perestroïka, sorte de road-movie à hauteur d’enfant entre les murs d’une prison psychologique, humectée de détresse sociale.

Les premières images donnent le ton d’emblée : une cour de récréation close de murs, des enfants alignés, des surveillants aux allures de geôliers qui aboient un régime pénitentiaire renforcé pour cause d’évasion. La caméra surveille la cour, immobile comme un mirador. À plusieurs centaines de kilomètres, l’évadé rejoint la mansarde d’une tante qui le rend presque aussitôt à la police, après une nuit de désespoir amoureux. Elle n’est pas prête à partager la misère avec un enfant en fuite. Sacha n’a qu’une dizaine d’années et un joli sourire candide, mais il évolue dans le monde comme une bête traquée, fugitif en perpétuelle quête de liberté. Quand une policière l’arrête, il montre son tatouage : « Сэр » (Sir), initiales de « La liberté est le paradis » (Свобода это рай). L’enfant recherche son père qu’il ne connaît pas, prisonnier comme lui, ailleurs. Il n’a ni photographie, ni souvenir ; à peine un nom et l’adresse d’une prison, trouvés par hasard sur un document administratif après un interrogatoire.

Que peut-il espérer ou attendre d’une telle quête ? Le film ne délivre pas toutes les réponses, mais le réalisateur se montre pessimiste du début à la fin. Il est singulier de se souvenir que le jeune acteur (Vladimir Kosyrev) est un véritable enfant de ces « écoles spéciales », repéré par le cinéaste pour son potentiel cinégénique – il retomba dans la délinquance quelques mois après le tournage.

La caméra naturaliste de Sergueï Bodrov se contente de filmer l’enfance toute nue, sans émotion ni artifices. Il n’y a pratiquement pas de musique, beaucoup de silences ; aucun effet de mise en scène. Un enfant est menacé de viol par un autre, plus âgé, parce qu’il refuse de lui donner de l’argent ; Sacha est tabassé une nuit car ses évasions punissent l’ensemble du groupe ; des surveillants s’empiffrent de pastèque en maudissant la bêtise crasse de leurs pensionnaires ; une prostituée, entièrement nue, héberge un enfant en cavale, entre deux passes avec des miliciens. Même le baiser volé d’une jeune fille de bonne famille est triste à mourir. Sacha marche dans un dénuement sempiternel, à pieds, en train, en bateau. Il quitte une prison pour rejoindre une prison, Sisyphe de l’escapade. L’enfant se fait adulte pour redevenir un enfant auprès de son père. Il fume, dépouille et se défend comme un homme, mais il se cache innocemment dans les jupons d’une femme pour échapper à un banal contrôle d’identité.

Toute la force du film est d’interroger les notions de liberté, d’évasion ou d’internement, à travers les yeux pétillants d’un petit garçon perdu. Prisonnier de son destin comme de son environnement matériel, il ne semble pas y avoir d’issue raisonnable pour Sacha, déterminé à attendre son père encore huit longues années avant sa libération. Fiché par l’administration omnisciente (malgré les distances), condamné par les hommes qui voient en lui un fils d’alcoolique irrécupérable, rejeté par sa famille, obstiné dans une quête fastidieuse qui lui fait découvrir un homme seul et détruit (son père), le fugitif est au cœur d’une prison à ciel ouvert : sa propre vie. Si la liberté est le paradis, peut-être faut-il s’imaginer le paradis des croyants, après la mort.

LA LIBERTÉ, C’EST LE PARADIS est aussi l’un des exemples emblématiques de la « tchernoukha » (vie en noir) des décennies 1980 et 1990, un « genre de films qui s’attache à dépeindre l’enfer et la noirceur de la vie en Russie » (E. Zvonkine). De cette peinture de l’enfance brisée, seuls les rares rayons du soleil sur la nature permettent d’échapper, un instant, à l’inéluctable fatalité. Le dépouillement de la mise en scène participe de cette obscurité particulière, devenue, avec le temps, les préjugés et les sélections en festivals occidentaux, une forme de poncif du cinéma russe contemporain (voire de la Russie elle-même). Le critique de cinéma Youri Gladilchtchikov déclarait même, à ce sujet, en 2013 que « le public festivalier veut toujours recevoir de Russie […] l’image d’un pays sauvage et mauvais ».

De fait, avec le recul des trois décennies, on peut trouver le pathos et le pessimisme un peu omniprésents à certains moments du film, qui ne s’épargne pas, d’ailleurs, quelques longueurs, malgré sa très courte durée (1h10). Il n’en reste pas moins un très beau moment de cinéma, authentique, sincère, et qui ajoute une pierre à la longue série des figures enfantines confrontées aux monstruosités de l’existence sur grand écran.

À ma connaissance, le film n’existe pas en DVD en France. Pour s’offrir le plaisir de cette découverte, le cinéphile devra emprunter les chemins noirs des forums de passionnés afin de trouver, au détour d’une grande plaine slave, une vieille captation télévisée de TV5, aussi terne que les murs cendreux de la prison du pauvre Sacha.

Carnaval (1982)

Méconnu en France, CARNAVAL (Карнава́л) est l’un des grands succès du cinéma soviétique du début des années 1980. Gentiment kitsche, comme beaucoup de films générationnels de cette époque, cette comédie romantique en deux parties, ponctuée de numéros musicaux, reste un agréable divertissement malgré un flétrissement marqué.

À peine sortie du succès de MOSCOU NE CROIT PAS AUX LARMES (1980), la jeune Irina Mouraviova est engagée par les studios Gorky (spécialisés dans les films pour la jeunesse) pour incarner une nouvelle pimprenelle ambitieuse, rêvant de la grande ville et de ses plaisirs. L’histoire est presque aussi vieille que le cinéma : il s’agit d’une nouvelle déclinaison de la petite jeune fille de province fraîchement débarquée dans la capitale pour se faire un nom, accomplir ses rêves et trouver l’amour – elle y trouvera surtout de solides amitiés, comprendra que la vie est plus rude que dans les contes de fées et sortira grandie de cette aventure, pétrie de bonnes valeurs. De ce point de vue, le scénario de Tatiana Lioznova et Anna Rodionova ne fait pas dans l’originalité. Tous les ingrédients propres à tirer quelques larmes aux jeunes filles soviétiques des années 1980 sont réunis, à l’image de ce que l’on pouvait faire à la même époque en France (LA BOUM, 1980, C. Pinoteau) ou aux Etats-Unis (SATURDAY NIGHT FEVER, 1977, J. Badham).

Au-delà de la mièvrerie et de séquences parfois caricaturales, le film n’est pas déplaisant. Irina Mouraviova, bien qu’un peu trop âgée pour le rôle (elle a 32 ans au moment du tournage), porte toute l’histoire sur ses jeunes épaules avec une véritable sincérité, passant d’un caractère folâtre à des accents dramatiques plus touchants, notamment dans les scènes avec ses parents. Autour d’elle, tous les personnages sont secondaires, y compris Youri Yakovlev, étonnant en père absent, dépassé par les événements et l’énergie de sa fille.

Rétrospectivement, une partie de l’intérêt que l’on peut porter à ce film réside aussi sur ce qu’il montre des inégalités socio-culturelles de l’Union Soviétique au crépuscule des années Brejnev. Sans que cela ne devienne un enjeu important de l’intrigue, la réalisatrice filme la communauté tzigane et le racisme qu’elle suscite dans les rues, de façon tout à fait ordinaire. Un peu plus tard, la jeune femme rêvant de succès sur les planches se retrouve contrainte d’accumuler les petits boulots pour survivre, allant même jusqu’à vendre ses quelques objets de valeur pour toucher une dizaine de roubles. Au cœur d’une Moscou qui opprime, l’égalité des citoyens n’est plus qu’un fantasme, parfaitement intégré par des habitants clairvoyants et lucides – loin des clichés, là aussi.

Au début de la deuxième partie du film, une séquence est particulièrement intéressante : l’appartement du père brûle, les pompiers sauvent ce qu’ils peuvent du mobilier et on lui annonce dans la foulée que l’immeuble sera rasé. Toute la famille est aussitôt relogée dans un autre appartement, moins bien équipé, plus étroit, sans eau ni gaz ni téléphone. Dans n’importe quel film européen ou américain, cette séquence aurait été montrée d’une façon tragique, comme une épreuve de plus à surmonter. Ici, les personnages rient, du début à la fin ; tout est prétexte à éclater d’un rire communicatif : une commode brûlée, des escaliers trop longs à monter, le transfert sur un camion. Incroyable force de résilience ; cette scène rare me semble très slave dans sa beauté ordinaire.

Les séquences musicales sont empreintes de la même sincérité, même si elles semblent terriblement démodées aujourd’hui. On peut s’amuser des clins d’œil à FUNNY GIRL (1968, W. Wyler) sur les chorégraphies de patins à roulettes ou de l’improbable exotisme des danses à l’Institut. En revanche, la très longue séquence finale et ses jolies chansons, sans retour à l’intrigue, est une intéressante porte de sortie : est-ce un rêve de gloire ou une réalité future ? Irina Mouraviova donne une partie de la réponse dans une interview disponible dans les bonus du DVD.

Au final, ce CARNAVAL tragi-comique reste un divertissement de bonne facture, très ancré dans une époque. Visuellement, la mise en scène de Tatiana Lioznova et la photographie de Piotr Kataev sont épouvantables, particulièrement sur les extérieurs ; c’est le gros point faible de cette production, impersonnelle dans la forme et dénuée de toute beauté plastique (à l’exception de la chanson « Appelle-moi … », un tableau feutré, intimiste, plus agréable).

Le film est disponible en DVD chez RDM Edition pour un prix très modique (aux alentours de 5€), dans une version tout à fait correcte, avec des sous-titres français. Dans les bonus, une interview banale de l’actrice principale (7 minutes).